Politique / Monde

Les clivages post-Maastricht sont morts, place au nouveau débat européen

Temps de lecture : 5 min

En 1992, la France s'engageait dans une campagne référendaire fondatrice sur le traité de Maastricht. En 2022, la réélection d'Emmanuel Macron a clos un cycle politique né de cet épisode.

Le président Emmanuel Macron, lors de la conférence sur l'avenir de l'Europe, à Strasbourg, le 9 mai 2022. | Ludovic Marin / POOL / AFP
Le président Emmanuel Macron, lors de la conférence sur l'avenir de l'Europe, à Strasbourg, le 9 mai 2022. | Ludovic Marin / POOL / AFP

Lors de cette campagne présidentielle, les institutions européennes ont connu un relatif répit quant à leur mise en cause politique. Éric Zemmour relégua les questions de souveraineté au second plan, estimant que l'identité était mère de toutes les batailles. Marine Le Pen, tirant leçon des dégâts collatéraux des plans de sortie de l'euro du passé et des rêves éberlués de Frexit, préféra le terrain social, articulé aux fondamentaux du Rassemblement national (RN), pour réaliser un score record.

Enfin, ni François Asselineau ni Florian Philippot n'ont connu de succès auprès des maires dans leur quête de parrainages. Il est possible qu'entrevoyant l'impasse d'un «souverainisme» qui pensait se réduire à la volonté de quitter l'Union européenne (UE), ils aient auparavant accéléré leur chute politique en misant sur le combat antivax ou anti-pass sanitaire. Il est possible, enfin, que la complexité du Brexit ait entamé la pertinence du Frexit.

Ces évolutions notables aux marges du champ politique révèlent une évolution du rapport que les Français entretiennent avec le processus d'intégration européenne. Celui-ci apparaît davantage comme un cadre au sein duquel des marges de manœuvre devraient être dégagées. Raison, résignation, dépit se mêlent dans un contexte qui change considérablement les données du problème.

La montée des périls, réelle, est perçue d'autant plus dramatiquement dans le contexte d'intensification et de multiplication des flux d'information. Elle modifie la perception des enjeux politiques. La question de la survie se trouve modifiée et dédouane, aux yeux d'une partie de la population, le processus d'intégration européenne des responsabilités et de toute causalité principale dans les désordres en cours et annoncés.

La confrontation pacifique d'intérêts nationaux divergents et l'insertion de formes de conflictualité interétatique dans un cadre institutionnel la civilisant fait, à l'heure du retour des grands conflits, passer au second plan la critique de l'UE comme objectif de la compétition politique. Au passage, le mythe Europe a été liquidé.

1992-2022: les méandres du débat public post-Maastricht

Il y a trente ans, le 5 mai 1992, Philippe Séguin prononçait l'un des derniers grands discours de tribun de notre République. Monument d'éloquence et de construction de la pensée au sein du Parlement, il s'inscrit aussi dans un débat qui serpente dans la vie politique depuis le bicentenaire de la Révolution française et permet à certains de penser que, de 1792 à 1992, une histoire est terminée.

Philippe Séguin s'y révéla comme un potentiel prétendant à la présidence de la République, il fut quelques mois plus tard président de l'Assemblée nationale. Jean-Pierre Chevènement acta le divorce de son courant avec le Parti socialiste (PS) qu'il avait contribué à créer plus de deux décennies auparavant. Charles Pasqua accentua sa progressive rupture avec Jacques Chirac. Philippe de Villiers engagea un cavalier seul politique qui devint identitaire. Tous, à un moment ou un autre, ont voulu incarner une action politique fondée sur l'analyse de la carte des résultats du référendum.

Ce sont surtout les produits dérivés de ce débat de 1992 qui ont parasité notre vie intellectuelle, notre débat public.

Depuis trente ans, notre débat public a eu pour principale matrice à la fois les termes de la campagne référendaire sur le traité de Maastricht et ses impensés. À la bipolarisation gauche-droite, on a voulu voir ajoutée celle entre pro et anti-européens. On a aussi sécrété d'autres débats, d'autres clivages, d'autres appellations: nationaux-républicains contre libéraux-libertaires, sans même parler de l'irruption des rouges-bruns au milieu des années 1990 ou d'autres variants («France moisie»), tous plus ou moins reliés à ce débat originel.

Ce sont donc surtout les produits dérivés de ce débat de 1992 qui ont parasité notre vie intellectuelle, notre débat public. Ils ont façonné peu à peu des figures antagonistes animant une succession de controverses plus ou moins fondées ou de polémiques peu utiles, voire franchement néfastes. Aucune question ne trouva de réponse sans singer le débat sur Maastricht, évidemment en opposant une France à une autre.

En 1992, beaucoup firent semblant de croire à des projets opposés: fédération contre confédération. La réalité du processus d'intégration européenne depuis la conférence de Messine (1955) ne fut ni comprise ni a fortiori exposée. De doctes constitutionnalistes improvisés assénèrent un schéma stérilisant pour l'intelligence de la situation. Un débat mal posé amène à des sujets de diversion ou à renforcer des idéologies morbides.

Partir des faits pour parler d'Europe aurait supposé une bonne analyse sociologique de l'intégration européenne et l'abandon des incantations à la démocratisation de l'UE pour intégrer la dimension européenne à nos débats nationaux. Cependant, plus consensuelle était la politique menée nationalement, plus contraignante apparaissait l'Europe (budgétaire, monétaire, sur le commerce international ou le droit de la concurrence), plus durs étaient les anathèmes lancés contre les «souverainistes» et plus violentes étaient les mises en accusations à l'occasion de débats périphériques ou n'ayant que peu de rapport avec le processus d'intégration. Chaque camp trouva des débateurs prompts à incarner une France ou l'autre, sans toutefois forcément trouver d'écho ou de légitimité dans l'une ou l'autre. Trente ans qui ont gâché le débat public...

Macron, le premier président
post-Maastricht

La réélection d'Emmanuel Macron s'est faite au son de «L'Hymne à la joie» et sur fond de petits drapeaux européens. Cependant, «en même temps», cette soirée de victoire feutrée et sans allégresse aucune dans le pays signifie probablement l'enterrement de Maastricht, tant comme promesse politique que comme cadre budgétaire contraignant, ou comme dispensateur de clivage politique structurant.

Maastricht, qui avait aussi revêtu une importante dimension symbolique, contribuant à redéfinir clivages et périmètres des possibles politiques, a été bousculé par les mutations majeures des enjeux géopolitiques et environnementaux. En cinq ans, le macronisme a dû faire litière de son engagement pro-Maastricht, parce que Maastricht a progressivement succombé sous les effets de la marche du monde.

Les clivages nés de cette campagne référendaire de 1992 ont été résorbés. Cela se traduit par la convergence d'un plus grand nombre de personnalités ayant gouverné le pays autour du président réélu. Cela se traduit par l'inflexion nette du discours des élites du pouvoir quant au dessein européen de la France. Jean-Pierre Chevènement et Jean-Pierre Raffarin sont de fervents supporters du président Macron. Ce dernier a fini par asséner que l'UE aurait des frontières et, par la volonté de convoquer une nouvelle convention de révision des traités européens, ce qui signifie d'abord, comme la dernière fois, que les «grands» États cherchent à reprendre le contrôle du processus d'intégration européenne.

Le débat sur «la désobéissance» aux traités relève du jeu de rôles et maintient l'illusion d'un débat qui s'est épuisé et éteint. Jean-Luc Mélenchon a choisi d'amadouer les électeurs composant son principal espace de progression –l'ancien électorat PS– par une dilution des dernières scories du «non de gauche» de 2005 sans paraître se renier. Cette fiction de persistance du débat trentenaire ne peut qu'arranger ses protagonistes. Cette palinodie ne fait cependant pas illusion.

Ce n'est donc plus fédération contre confédération, européistes contre nationalistes, européens contre anti-européens, etc. Le débat européen se refonde et va appeler à l'oubli des mythes passés, mythes que la réalité s'est chargée de chasser au lieu des protagonistes des joutes politiques et électorales. Avec Maastricht, l'histoire avait pris de longues vacances. Ces trois décennies s'achèvent sur la résorption des débats datant de 1992, sous le feu des urgences climatiques et géopolitiques.

Newsletters

Après l'affaire Quatennens, les nuages s'accumulent pour Jean-Luc Mélenchon

Après l'affaire Quatennens, les nuages s'accumulent pour Jean-Luc Mélenchon

Absent de l'Assemblée nationale depuis les dernières législatives, le chef historique de La France insoumise vient de subir une série de revers politiques. Un début de déclin?

«Black Mirror» avait mieux compris l'importance du discrédit politique que les pros du secteur

«Black Mirror» avait mieux compris l'importance du discrédit politique que les pros du secteur

L'épisode «Le show de Waldo», consacré à la candidature d'un personnage de cartoon carburant aux injures à une élection partielle, semblait peu réaliste. Mais la nuit du 8 novembre 2016 a prouvé que la réalité avait dépassé la fiction.

Le 80e congrès du PS pour les nuls

Le 80e congrès du PS pour les nuls

Fin janvier, à Marseille, les membres du parti à la rose diront s'ils veulent poursuivre avec leur premier secrétaire et avec la Nupes. Deux candidats essaient de ravir le poste à Olivier Faure.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio