Culture

Pourquoi paie-t-on des millions pour une photo?

Temps de lecture : 5 min

Le célèbre «Violon d'Ingres» de Man Ray a battu un record aux enchères en s'envolant à 12,4 millions de dollars. Longtemps considérée comme un outsider, la photographie serait-elle devenue une valeur sûre du marché de l'art?

Un homme présente la photo Le Violon d’Ingres de Man Ray lors d'une conférence de presse à Christie's à New York, le 29 avril 2022. | Angela Weiss / AFP
Un homme présente la photo Le Violon d’Ingres de Man Ray lors d'une conférence de presse à Christie's à New York, le 29 avril 2022. | Angela Weiss / AFP

Le dos de Kiki de Montparnasse, la muse du photographe surréaliste (et de tant d'autres), transformé en un instrument fantasmagorique par la présence de deux «f» représentant les ouïes d'un violon. Le Violon d'Ingres de Man Ray, cliché emblématique du mouvement Dada, n'est plus à présenter. Il a été décliné à l'infini, y compris sur le dos de jeunes femmes –il s'agirait d'un des modèles de tatouage les plus demandés.

Estimé entre 5 et 7 millions de dollars, la photographie s'est finalement envolée à 12,4 millions de dollars lors d'une mise aux enchères chez Christie's, devenant ainsi la photo la plus chère du monde. Mais un mystère subsiste: pourquoi investir une telle somme dans une œuvre de nature multipliable et dont l'altération semble quasi inévitable?

Période de probation

Un petit tirage original du Violon daté de 1950 et de 48 centimètres de hauteur s'était déjà vendu pour 475.000 dollars en 2021. Celui-ci s'était démarqué par son parcours: il s'agissait d'un tirage original réalisé en 1924, année de création de l'œuvre, que l'artiste a conservé jusque dans les années 1960 avant de le vendre à un couple de collectionneurs, les Jacobs.

Resté jusqu'au mois dernier dans leur collection, le tirage n'est jamais passé de mains en mains; son authenticité n'était donc pas difficile à prouver –un point d'une importance cruciale, puisque les œuvres de Man Ray ont fait l'objet de nombreuses copies vendues pour originales.

En 1962, au moment où Man Ray vendait son Violon aux Jacobs, le marché de la photographie était inexistant. Il faut attendre la fin des années 1960 pour qu'ouvrent les premières galeries spécialisées aux États-Unis et en Europe. Des galeristes d'art ayant pignon sur rue, comme les mythiques marchands Leo Castelli à New York ou Yvon Lambert à Paris, commencent alors à proposer des photos. Cette «période probatoire» pendant laquelle les transactions ont été effectuées de façon presque exclusive par l'entremise de galeristes a permis le développement graduel d'un marché plus centralisé.

Comme pour tout type d'œuvre d'art, le marché de la photo s'est construit par le biais des lieux de diffusion traditionnels que constituent les galeries, les maisons de ventes ou les salons artistiques –voire indirectement les musées, puisque chaque exposition participe à faire enfler la cote d'un artiste mis à l'honneur. Vers la fin des années 1970 et dans les années 1980, les salons d'arts comme la foire de Bâle (Art Basel) ou les maisons de ventes de prestige comme Sotheby's ou Christie's ont intégré la photographie d'artistes à leur offre.

En 1979, le marché de la photo s'envole au cours des ventes aux enchères de printemps à New York: le portrait d'Alexandre Dumas père par Nadar (1855) atteint la somme record de 16.000 dollars. | Museum of Fine Arts, Houston via Wikimedia Commons

Nathalie Moureau, chercheuse en économie de la culture, estime que ce sont «les ventes du printemps 1979 à New York qui révèlent une première fièvre spéculative». Rien de comparable au marché actuel, puisque «sur la saison 1979-1980, l'ensemble des ventes aux enchères de photographies ne représentait que cinq millions de dollars pour un marché global estimé à 25 millions de dollars, soit à peine 1% du marché de l'art».

La France suivra le mouvement un peu plus tard. À l'époque, les maisons anglo-saxonnes n'étaient pas encore autorisées à y tenir le marteau (il faut attendre l'année 2000 pour que prenne fin le monopole des commissaires-priseurs). En 1982, la maison de ventes Cornette de Saint-Cyr organise la première vente hexagonale de photographies.

Marché de la photo, mode d'emploi

Le marché de la photo, par nature paradoxal puisque la multiplication des clichés originaux et la valorisation de la rareté semblent aller à l'encontre l'un de l'autre, avait besoin d'être organisé. Une hiérarchisation et une classification strictes ont peu à peu été mises en place grâce à l'effort collectif de ses acteurs. Vintage (tirage réalisé par l'artiste au moment de la prise de vue), tirage original (fait à partir du négatif original et par l'artiste), retirage (tirage posthume, à partir du négatif original) ou contretype, chaque photo peut être reproduite à un certain nombre d'exemplaires qui tombent dans diverses catégories (épreuve de lecture, tirage intermédiaire ou définitif, etc.).

Nathalie Moureau constate cependant que pour «une même image, on peut observer des prix très différents. Un vintage de Chez Mondrian, une des plus célèbres photographies de Kertész, tirée en format carte postale (10 x 8 centimètres), a atteint le prix de 322.363 euros le 12 octobre 2000. Lors de la même vente, la même image, pourtant signée et tirée en grand format (50 x 38 centimètres), ne s'est vendue que 10.362 euros: ce n'était pas un vintage.»

Moins connu que ses contemporains Henri Cartier-Bresson et Brassaï, les œuvres d'André Kertész sont plus abordables que celle de ces derniers. Ici, Distortion #40.

La spécialiste Bettina Vannier donne un aperçu des principaux segments de la photographie: «On peut séparer le marché en trois domaines. Il y a la photographie ancienne (des origines aux années 1920), la photographie moderne (des années 1920 aux années 1980) et la photographie contemporaine. Celle-ci pourrait être subdivisée en deux parties: la photographie actuelle et la photographie plasticienne.»

Elle révèle que les artistes ne sont pas les seuls à profiter de la croissance du marché de la photographie: la vente de tirages issus de la photographie de reportage a été multipliée par quatre entre 2000 et 2006, pour atteindre le chiffre d'affaires de 11 millions d'euros.

Un marché clivé

Florence Bourgeois est à la fois directrice de Paris Photo, le plus important salon au monde dédié au médium, et de la Foire internationale d'art contemporain (FIAC). «En 1980, le chiffre d'affaires mondial des ventes aux enchères de la photo avoisinait les cinq millions de dollars; en 2006, on a atteint 144 millions de dollars. Parmi les artistes les plus cotés, on retrouve Gursky, Cindy Sherman ou Jeff Koons, dont l'une des photos a largement dépassé le million d'euros à la FIAC [en 2018].»

Un boom qui bénéficie plus aux grands noms du secteur qu'aux artistes moins connus qui font pourtant vivre les nombreux salons et événements, de plus en plus nombreux, consacrés à la photographie. Entre ces deux catégories, l'écart ne cesse de se creuser.

C'est en 2007 que le secteur de la photographie contemporaine a pris un tournant, totalisant un chiffre d'affaires de 102 millions de dollars contre 17 millions en 2000. Les photographies historiques ayant rejoint les collections muséales, elles sont devenues plus rares (ou ont malheureusement disparues, la photographie demeurant un support particulièrement fragile) et le marché s'est naturellement tourné vers le contemporain.

Coup sur coup, deux œuvres de Cindy Sherman (la seule femme dans le top 20 des photographes les plus recherchés) ont dépassé le million de dollars, puis le 99 Cent d'Andreas Gursky s'est vendu plus de trois millions, juste en-dessous de la somme obtenue par Richard Prince pour son Cowboy (2001-2002).

Untitled #153, œuvre de la photographe Cindy Sherman, est l'une des œuvres ayant contribué à faire de l'année 2007 un moment charnière dans l'histoire du marché de la photo. | Cindy Sherman via Wikipédia

Mais ces époustouflants records, comme la vente du Violon d'Ingres, ne sont pas les plus représentatifs du marché. La moitié des œuvres, rappelle le rapport 2010-2020 d'Artprice, demeure sous la barre des 2.000 dollars. Un ticket d'entrée relativement abordable qui attire de nouveaux collectionneurs, débutants comme aguerris.

«Le marché a beaucoup évolué depuis que j'ai rejoint Philips en 2005, confie Vanessa Kramer Hallett, directrice du département Photographies de la maison de ventes. Mon impression, c'est que chaque année, le médium s'impose un peu plus. À chaque saison, nous constatons une hausse de 40% des nouveaux acheteurs. C'est absolument incroyable.»

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