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L'Algérie envisage-t-elle vraiment de reconnaître une «République du Rif» au Maroc?

Temps de lecture : 5 min

Un haut diplomate algérien a ouvertement souhaité l'avènement d'une République autonome au Maroc. Une réaction liée au soutien de Rabat envers les autonomistes kabyles?

Un garçon marocain tient un drapeau de la République du Rif lors d'une manifestation à Al Hoceïma, dans le nord du Maroc, le 18 mai 2017. | Therese Di Campo / AFP
Un garçon marocain tient un drapeau de la République du Rif lors d'une manifestation à Al Hoceïma, dans le nord du Maroc, le 18 mai 2017. | Therese Di Campo / AFP

C'est bien la première fois que l'Algérie menace son voisin de soutenir un mouvement séparatiste. Est-une simple réaction au soutien du Maroc aux autonomistes kabyles ou le prélude à une reconnaissance officielle d'une République rifaine?

C'est la question qui se pose depuis qu'un haut diplomate algérien, Amar Belani, envoyé spécial chargé de la question du Sahara occidental et des pays du Maghreb, a ouvertement souhaité l'avènement d'une République libre au Rif, dans une déclaration au vitriol le 16 mai dernier.

Amar Belani ripostait à une sortie du représentant du Maroc à l'ONU, Omar Hilale, lors d'une réunion du Comité spécial des Nations unies sur la décolonisation. Pour narguer son homologue algérien, qui plaidait la cause sahraouie, il avait à nouveau appelé à la reconnaissance de l'autonomie de la Kabylie.

En juillet 2021, le même Omar Hilale avait, une première fois, provoqué l'ire de l'Algérie en estimant que «le peuple kabyle en Algérie méritait plus que tout autre de jouir pleinement de son droit à l'autodétermination». Or, Alger rejette toute discussion autour de ce projet d'indépendance de la Kabylie, prôné par le Mouvement pour l'autodétermination en Kabylie (MAK) –mouvement classé «organisation terroriste» depuis mais 2021 et dont de nombreux militants sont poursuivis dans l'affaire du meurtre du jeune Djamel Bensmaïl, lynché en août 2021 dans la région de Tizi Ouzou, en Kabylie.

Une «provocation verbale»

Connu pour ses saillies anti-marocaines, Amar Belani ne s'est pas contenté, cette fois-ci, de réfuter le plaidoyer de Rabat. Il est allé jusqu'à rendre hommage aux militants indépendantistes du Rif marocain et à son chef historique, Abdelkrim el-Khattabi, fondateur d'une éphémère République dans le nord du Maroc, au début des années 1920. «Ces vaillants fils du peuple du Rif, qui vivent sous la botte d'un État voyou policier, rêvent d'une vie digne et décente et nourrissent l'espoir ardent de pouvoir, un jour, s'autodéterminer dans le prolongement de la légendaire République du Rif», a-t-il ainsi déclaré.

«Il est temps que les deux pays fassent un travail sur leurs erreurs et mettent de l'eau dans leur vin.»
Akram Khrief, journaliste.

Cet énième échange d'hostilités fait monter d'un cran la tension entre les deux pays voisins et menace de porter le débat sur des terrains glissants. La presse marocaine –dont la plupart des titres sont inaccessibles (sans VPN) depuis l'Algérie– a longuement commenté la déclaration d'Amar Belani et, comme de coutume, tourné en dérision «un régime militaire aux abois» et «en panne d'imagination». Les sites marocains Hespress, Yabiladi, Maroc24 ou Le360.ma publient notamment quotidiennement des commentaires ou des podcasts pour s'attaquer au gouvernement algérien. Le360.ma a même choisi ce moment pour annoncer, sur sa page Facebook, la présentation d'une Constitution kabyle par le MAK algérien.

Du côté d'Alger, la tendance est au durcissement. Dès le lendemain de cette nouvelle empoignade onusienne, le chef de la diplomatie algérienne, Ramtane Lamamra, a démenti les informations évoquant avec insistance l'intention de Riyad de proposer ses bons offices à Alger et Rabat, et a affirmé que la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays voisins ne tolérait «aucune médiation» et que la position de l'Algérie en la matière était «sans ambiguïté». Ce raidissement de la position algérienne montait crescendo depuis l'alignement de Madrid sur Rabat, en mars dernier, au sujet de la question sahraouie.

Contacté par Slate.fr, Akram Khrief, journaliste algérien spécialistes des questions sécuritaires, estime que les propos de Belani «sont rhétoriques et viennent répondre à ce qu'il considère comme une provocation verbale de la part de la diplomatie marocaine». Ce qui fait que, selon lui, «il est peu probable que ça ailles au-delà de la rhétorique». Ayant adopté une attitude de désescalade avec le Maroc, l'Algérie «évite de répondre, y compris aux attaques militaires marocaines», soutient le journaliste.

Interrogé sur l'avenir des relations algéro-marocaines, Akram Khrief ne voit aucune amélioration digne d'intérêt. «La narrative belliqueuse les nourrit de manière égale et détourne l'attention des opinions publiques nationales des deux pays des questions de développement et de démocratie», affirme-t-il. Et de conclure: «Il est temps que les deux pays fassent un travail sur leurs erreurs envers leur voisin et mettent de l'eau dans leur vin.»

Les «indépendantistes» du Rif

Dans son intervention, le responsable algérien ne dit pas qui sont les «indépendantistes du Rif» auxquels il fait référence ni comment l'Algérie envisagerait de reconnaître concrètement l'indépendance de cette partie du Maroc comme le fait, par exemple, Rabat avec le MAK algérien.

S'il n'y a pas d'organisation revendiquant officiellement l'indépendance ou l'autonomie de cette région berbérophone et pauvre du Maroc, la mouvance contestataire dite «Hirak», née en 2016 des manifestations dans le Rif, se réclame bien de cet héritage politique vieux d'un siècle.

Le Hirak marocain a été déclenché à l'automne 2016 dans la ville d'Al Hoceïma, à la suite d'une indignation populaire provoquée par la mort d'un vendeur de poisson, broyé dans une benne à ordure au moment où il essayait de récupérer sa marchandise saisie par les forces de sécurité.

Les animateurs du Hirak –avec à leur tête Nacer Zefzafi, condamné à vingt ans de prison pour «atteinte à la sûreté de l'État»– arboraient fièrement le portrait d'Abdelkrim el-Khattabi (1882-1963), le père spirituel des Rifains et fondateur de la première République du Rif en 1923, tout en se référant à un nationalisme toujours à l'état embryonnaire. Mais ils faisaient prévaloir les revendications sociales. Ils n'ont jamais contesté, par exemple, la légitimité du roi.

Un émir à la tête de la République

Historiquement, cette République a existé de 1921 à 1926, avec une capitale (Ajdir, dans la province d'Al Hoceïma), une armée, un drapeau, une Constitution et même une monnaie. A-t-elle toutefois les attributs d'une vraie République? Sur cette question, les avis restent partagés.

Dans son combat héroïque contre l'occupation espagnole, l'émir
Abdelkrim el-Khattabi a d'abord cherché à conquérir l'indépendance de sa propre tribu, Beni Ouriaghel. Ses victoires militaires successives l'ont amené à élargir son champ d'action à tout le Rif, qu'il a alors proclamé «République». Mais c'était, visiblement, plus pour gagner la sympathie des pays occidentaux que pour instaurer un vrai régime à essence républicaine.

Grâce à cette innovation –une hérésie, diraient les traditionnalistes–, il réussit à nouer des relations sérieuses, d'abord avec les Français, notamment avec les communistes et l'Assemblée nationale à laquelle il adressa un message, en 1923, pour clamer «la renaissance nationale du Rif». Puis avec les Britanniques, attirés par la richesse minière du Nord marocain. Dans le monde musulman, l'émir el-Khattabi devient vite une icône de la lutte contre le colonialisme.

À l'intérieur du pays, la proclamation d'une République indépendante du Rif fut reçue comme une menace pour le régime monarchique, en place depuis des siècles, mais aussi pour les forces françaises qui en assuraient la protection. Mais la précarité de cet édifice, bâti sur un pouvoir personnel –celui de l'homme providentiel– et l'instauration d'un ordre religieux rigoriste –antinomique à l'esprit républicain– ont achevé de disqualifier (à jamais?) ce projet mythique de République du Rif.

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