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En Ukraine, Odessa refuse de baisser les yeux face à la menace russe

Temps de lecture : 5 min

Ici, la mort vient du ciel et de la mer. Les navires russes sont à l'horizon. Les mines infestent la baie. Le blocus asphyxie la ville. Mais la population est d'une insolente résilience.

Les mines russes pouvant s'échouer sur le sable, la plage d'Odessa est fermée. Mais les habitants s'en moquent. | Pierre Polard
Les mines russes pouvant s'échouer sur le sable, la plage d'Odessa est fermée. Mais les habitants s'en moquent. | Pierre Polard

À Odessa (Ukraine).

Au bout de la jetée, le vieil homme semble minuscule. Sa silhouette se perd dans le bleu sans fin du ciel et de la mer. Plus bleus encore sont ses yeux. Le reste de son visage est occulté par l'ombre d'une casquette abîmée. L'homme fait face à un horizon si simple et si plat. Un horizon qui est désormais un indicible cauchemar. Ce qu'on ne voit pas, ce qu'on craint: des mines d'abord, puis des navires au loin. Le vieil homme n'en a cure. Armada russe ou pas, lui pêche. «Ma vie est mauvaise et mon moral est encore pire! Je ne pense qu'à mes amis, qu'à ma famille, tous ceux restés au nord... Mais quand je pêche, c'est la paix et quand j'ai une prise, c'est la victoire.»

Le vieil homme raconte pourquoi il vient encore ici: l'odeur des algues, le sel qui burine ses doigts et les poissons qui grouillent à ses pieds... La vie, donc. Pourtant, la mort est là aussi. Sous-marine, à portée de canonnière ou hypersonique. «Je sais différencier une mine des autres poissons. Et quant aux bombes et aux missiles... Je suis un bien trop petit homme pour de si gros engins. Ils me manqueront toujours.» Mais le vieil homme n'est pas sans peur. Quand on lui demande son nom ou à le photographier, il refuse: «Vous connaissez les rumeurs... Je ne préfère pas, on ne sait jamais.»

Non loin, un autre pêcheur donne tout: nom, visage et même son torse nu –mais c'est au soleil qu'il offre surtout ce dernier. Vadim bronze comme il pêche. Il a tout le temps maintenant qu'il est au chômage: «Le 29 février j'allais à l'usine, mais le patron nous a dit de repartir, qu'aujourd'hui il n'y avait pas de boulot. Une heure après, l'usine était pulvérisée par les bombes russes.»

Vadim, désormais à la retraite, pêche. Pour lui, «un missile ça reste seulement le destin». | Pierre Polard

Vadim allume une cigarette et lance sa canne à pêche au loin. «Le Donbass, les balles, c'est l'enfer. Mais un missile ça reste seulement le destin.» Il regarde ses nouvelles prises, dans son seau. Un sourire astucieux lui vient. «Comme pour les poissons finalement. Pourquoi certains mordent à l'hameçon? Pourquoi d'autres ne se font jamais attraper? Encore et toujours le destin. Et puis à la fin, il y aura toujours plus de poissons vivants que de morts. Voilà seulement ce qui compte.»

«La mer c'était le front»

Odessa refuse de se taire. Elle refuse le silence de l'attente, d'être muette en attendant la prochaine sirène, le bombardement qui tarde mais qui advient toujours. Dans des rues encore vides, les cafés rouvrent. Le temps est radieux, la végétation luxuriante. On entend des rires et des verres qui trinquent, on croit à l'oasis en plein désert. Un mirage aussi, peut-être. Les sirènes résonnent tous les jours ou presque. Si pour l'instant le centre a été épargné, la périphérie de la ville a connu de sévères bombardements. Odessa est bien en guerre comme toute l'Ukraine. Les destructions sont immanquables. Des ruines, des êtres surtout.

Certains Odessites viennent faire face à la mer et à l'horizon, tandis que leur ville reste sous le joug du blocus russe. | Pierre Polard

Au bout d'une autre jetée, Miliana ne regarde pas l'horizon. Elle ferme les yeux et inspire le plus d'air frais possible. Les vagues s'entrechoquent autour d'elle. Ses mains se replient sur un ventre bombé: elle est enceinte de plus de sept mois. «Mon mari et moi nous sommes réfugiés en Autriche. Mon époux n'a pas pu venir sinon il allait être mobilisé mais moi, je suis revenue voir mes amis. Ma famille aussi, ou ce qu'il en reste…»

«Je regarde la mer et je devrais sentir la nostalgie. [...] Mais je ne ressens rien, que de la douleur.»
Miliana, 40 ans.

Rides juvéniles, cheveux blancs à 40 ans, Miliana a un visage qui dit une vérité toute simple, un seul sentiment. «Mon fils était soldat. Il est mort à Kharkiv, trois jours après le début de la guerre. Puis, mon frère est mort à son tour. Il ne me reste plus qu'un seul frère, qui combat lui aussi …»

Elle se tourne vers la mer Noire et dit: «Je regarde la mer et je devrais sentir la nostalgie... Odessa c'est toute ma vie. Odessa c'est cette mer et tout ce que j'ai aimé... Mais je ne ressens rien, que de la douleur. Même pour mon enfant, que je porte là, comment fêter sa naissance? Sa vie bientôt? Mon frère... Mon fils est mort.» L'avenir pour Miliana ne tient plus qu'à croyance: «L'armée. Je ne crois plus dans le gouvernement, dans plus rien... Seulement dans l'armée.»

Les Odessites s'en moquent, mais la plage est interdite d'accès. Les mines russes peuvent s'échouer sur le sable blanc –des mines ont déjà dérivé jusqu'en Turquie, à Rumelifeneri, au nord d'Istanbul... Les châteaux de sable ont laissé place à d'immenses trous. Dans le premier mois de la guerre, la population s'est mobilisée. L'île des Serpents vient d'être prise. Les navires se massent à l'horizon. Un débarquement russe est alors craint.

Les Odessites creusent alors la plage, ramassent le sable et construisent des remparts. Victor, un volontaire, raconte: «La mer c'était le front. Le ciel était gris, il faisait –10°C. En face, des navires russes. Derrière, les bombardements. De part et d'autre, le feu donc. Les sirènes retentissaient du matin au soir. Un chanteur de l'Opéra d'Odessa venait couvrir de sa voix le vacarme. On n'en pouvait plus de lui et de sa musique classique!» Il rit avant de se reprendre: «Personne ne lâchait sa pelle.»

Sur la jetée d'Odessa, on rit et on trinque. | Pierre Polard

Avant, Victor travaillait dans un laboratoire, comme biologiste. Il a la trentaine, il est rachitique. Ses mains sont fines et délicates, évidemment peu habituées au travail manuel. «Je m'en suis cassé les poignets de creuser le sable. On croyait vraiment que les Russes allaient débarquer mais finalement non, pas cette fois... Les sacs sont maintenant emmenés à Mykolaïv et partout ailleurs sur le front.»

Beaucoup pensent que le terminus de l'invasion sera à Odessa

Si les Russes bombardent moins que dans le premier mois de l'invasion, leur blocus de la ville est une attaque tout aussi violente que les bombes. Odessa était le principal port d'Ukraine, par là sortait l'immense production céréalière du pays.

Comptable dans une entreprise spécialisée dans la vente et le transport de céréales, Katia explique l'ampleur du désastre: «Nos exportations ont été divisées par dix. L'Ukraine n'a plus qu'un port: tout au sud, à Izmaïl [dans l'oblast d'Odessa, ndlr]. Les Russes ne peuvent pas le bloquer car il donne sur le Danube et, surtout, il est à la frontière avec la Roumanie, membre de l'OTAN... Mais Izmaïl ne suffit pas à toute l'Ukraine, c'est un petit port, fluvial seulement. Le grain s'y entasse sans qu'on puisse le transporter, l'exporter ou même le stocker. Les Russes frappent maintenant le pont de Zatoka, au sud d'Odessa. C'est le seul pont qui permet de faire passer en train les céréales du pays à Izmaïl ou même au port de Constanța, en Roumanie. Saviez-vous que les ascenseurs à grains étaient des cibles prioritaires pour les Russes? Poutine veut nous asphyxier. Et avec nous le monde entier. Car l'Ukraine exportait des quantités faramineuses partout dans le monde. C'est toute une partie de l'économie mondiale qui dépend du grain ukrainien, qui le transforme. Après la crise économique, viendra la faim. Si le blocus n'est pas défait, l'Holodomor [la grande famine du début des années 1930, en Ukraine, ndlr] sera mondial cette fois.»

Odessa fait face à la menace. La nuit venue, la perle de l'Ukraine illumine la mer Noire –un couvre-feu reste néanmoins à respecter... Ses sœurs du littoral ukrainien resplendissaient comme elle jadis. La guerre a depuis éteint Kherson, Melitopol, Marioupol... Beaucoup pensent que le terminus de l'invasion sera ici, à Odessa.

Les récentes mauvaises nouvelles du Donbass ont accru cette impression. Une vielle femme, gardienne d'immeuble, dit: «Si vraiment la Russie veut Odessa à ce point, elle ne nous fera pas trop de mal alors…» Elle réfléchit un court instant. Elle doute. Elle finit quand même par demander: «N'est-ce-pas?»

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