Politique / Société

À l'extrême droite, l'extrême tentation de l'expatriation

Temps de lecture : 4 min

Après la lourde défaite d'Éric Zemmour à la présidentielle, certaines figures d'influence sur internet se demandent si ce résultat ne devrait pas les encourager à quitter la France.

Le suprématiste blanc Daniel Conversano a déjà pris le large, direction la Roumanie, quand l'influenceur d'extrême droite Baptiste Marchais semble s'être envolé pour le Texas. | Frame Harirak via Unsplash.
Le suprématiste blanc Daniel Conversano a déjà pris le large, direction la Roumanie, quand l'influenceur d'extrême droite Baptiste Marchais semble s'être envolé pour le Texas. | Frame Harirak via Unsplash.

«Là, je vous le dis, je pense qu'il faut se casser en fait. Faut s'en aller, c'est fini, c'est foutu. C'est un pays qui a voté à 20% pour Mélenchon, à je ne sais pas combien pour Macron.» Le soir du premier tour de l'élection présidentielle 2022, Papacito affiche sa déception avec rage. Comme beaucoup d'autres influenceurs d'extrême droite, l'identitaire avait trouvé en Éric Zemmour son candidat idéal et ne s'attendait visiblement pas à une telle défaite de son poulain.

L'autoproclamé «roi des Wisigoths» est loin d'être le seul à avoir été déçu par les 7% recueillis par l'ancien polémiste du Figaro. Baptiste Marchais, l'un de ses acolytes, a lui aussi fait part de son désarroi. «J'appelle les vrais Français à partir, tout simplement à quitter ce pays. Ou pour ceux qui ne peuvent pas, parce que hélas tout le monde n'a pas de solution de repli, partez à la campagne, essayez de vivre au maximum en autarcie», incite le détenteur du record de France de développé couché.

Ceux qui partent, ceux qui restent

Pour ces accros de la théorie complotiste dite du «grand remplacement», il est trop tard. Ils sont convaincus que la population française va être «remplacée» par une population extra-européenne, quoi qu'en disent des démographes comme Hervé Le Bras, qui prouvent le contraire.

«Ça peut paraître étonnant de voir partir tous ces militants qui brandissent leur amour de la France, note Benjamin Tainturier, doctorant à Sciences Po, spécialiste de l'extrême droite et de la guerre de l'information. Mais beaucoup d'entre eux ont une certaine proximité avec d'autres cultures. Pour ne citer qu'eux: Papacito avec le monde espagnol, Baptiste Marchais avec le Texas, et l'Europe de l'Est pour le suprématiste blanc Daniel Conversano

Ces influenceurs ne sont pas les seuls à avoir émis cette idée. Sur Twitter, des utilisateurs, le plus souvent sous pseudo, font aussi part de leurs envies d'ailleurs. L'un d'entre eux assurait ainsi, le 25 avril: «Je vais monter un site (forum? télégram? fessdebouc?) dans les prochains jours. Le but est de rassembler des Français (anti-Macron il va de soi), pour 1) Créer une communauté 2) Échanger (virtuellement, puis physiquement par régions) 3) Préparer une expatriation...» Sous son message, des tweetos font part de leur volonté de rejoindre le projet. Bilan: un mois plus tard, un forum a bien été créé… mais il est déjà laissé à l'abandon.

Papacito est, lui, vite revenu sur sa décision. Il dit s'être un peu emporté durant l'entre-deux-tours. Mais sa déception est toujours perceptible dans un post sur le réseau social Gettr datant du 25 avril: «Putain je vais absolument pas bouger mon cul pour les législatives, je vais pas vous raconter d'histoires... J'y crois vraiment plus... Misez sur vous ou sur de petites communautés les gars. Ça serait sympa de faire un live pour parler de tout ça.»

Une obsession qui vient de loin

Si certains ont mis de l'eau dans leur vin, le débat a bien été lancé. Et il divise l'extrême droite. Dans une vidéo postée sur sa chaîne YouTube, l'influenceuse d'extrême droite Thaïs d'Escufon a résumé cette tentation sous le terme de «blackpill», qu'elle décrit comme la «supposée prise de conscience que tout est foutu, qu'il n'y a plus rien à faire, et qui vous fait sombrer dans le fatalisme et la déprime».

Malgré son ton pédagogue, l'ancienne militante de Génération identitaire fait vite comprendre qu'elle s'inscrit en opposition à ce mouvement de blackpill. Mais aussi paradoxal que puissent paraître ces désirs d'expatriation au sein d'une frange nationaliste, ils s'inscrivent dans une certaine dynamique.

Partir de France... Baptiste Marchais semble avoir franchi le pas. Depuis plusieurs semaines, il publie depuis le Texas. Mais la déception liée au premier tour de la présidentielle n'explique pas tout. Sa volonté d'expatriation vient de plus loin. «C'est quelque chose dont Baptiste Marchais parlait depuis déjà un an et demi, en disant qu'il fallait revenir après une espèce de Grand Soir», nuance Benjamin Tainturier.

S'expatrier pour mieux se retrouver (entre Blancs)

Dans la tête de ces militants d'extrême droite, le Grand Soir correspond à une victoire électorale, ou, pour d'autres, à une guerre civile civilisationnelle. «Ce mythe de sorte de fin du monde est important pour l'extrême droite, poursuit le spécialiste. Chez les uns, il s'agit du Grand Soir, pour d'autres le retour du Christ ou l'avènement d'un califat mondial. Cela s'inscrit dans une eschatologie [un discours sur la fin des temps, ndlr] révolutionnaire. On ne s'en va pas uniquement parce qu'on ne supporte pas la France, mais parce qu'on va y revenir quand il y aura une révolution.»

Benjamin Tainturier rappelle que cette tentation trouve également son penchant à l'extrême gauche, où il existe aussi une hésitation entre la révolution et la démission. «Ça équivaut à se dire que l'État a gagné, qu'il y a trop de police, de surveillance et donc qu'on va vivre entre nous, comme c'est le cas à Notre-Dame-des-Landes. D'une certaine façon, c'est aussi un travail révolutionnaire.»

Le suprématiste blanc Daniel Conversano a lui aussi fait de l'expatriation un choix politique. Ce fervent soutien d'Éric Zemmour vit en Roumanie, depuis laquelle il incite sa communauté à le rejoindre. Un combat intéressé puisqu'il a fondé Les Braves, ex-mouvement Suavelos, un groupe communautaire blanc.

Sur son fil Telegram, il répond à Thaïs d'Escufon, estimant que ses arguments «dissuadent dans le même temps les jeunes de quitter ce pays où, en tant que Blancs, on ne leur propose que de la souffrance et du malheur». L'expatriation de Daniel Conversano et la communauté qu'il construit relèvent surtout d'un avantage: permettre un entre-soi, sans mélenchoniste à l'horizon, sans population extra-européenne et, surtout, entre Blancs.

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