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Michelle Bachelet au Xinjiang: les enjeux diplomatiques d'une visite sous contrôle

Temps de lecture : 8 min

Après avoir passé plusieurs jours dans cette province de Chine où sont implantés les camps d'emprisonnement de Ouïghours, la haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme a été critiquée pour ses propos jugés trop prudents.

Michelle Bachelet, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, le 9 décembre 2020 à Genève. | Fabrice Coffrini / AFP
Michelle Bachelet, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, le 9 décembre 2020 à Genève. | Fabrice Coffrini / AFP

Il n'était guère possible pour Michelle Bachelet, ancienne dirigeante de la République chilienne et haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme depuis 2018, de faire au Xinjiang un voyage incontestable.

Depuis quelques années, la plupart des pays occidentaux et des ONG dénoncent la répression féroce que le pouvoir chinois applique sur la population ouïghoure de cette province chinoise. À l'inverse, les autorités chinoises ont accepté le voyage de la responsable de l'ONU dans l'idée de lui montrer que, contrairement à ce que prétend le «mensonge du siècle» propagé en Occident, rien de ce qui se passe au Xinjiang n'est contraire aux droits humains.

Michelle Bachelet a donc passé six jours en Chine. Elle est arrivée le 23 mai à Canton, car en cette période de pandémie de Covid-19, il n'était pas envisageable de la laisser venir à Pékin.

Dès sa descente d'avion, le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, lui remet un recueil de citations du président Xi Jinping sur le «respect des droits de l'homme» avant de l'amener dans une réunion où il lui dit: «Nous espérons que cette visite vous permettra d'aller au fond des choses, de parler des faits et de la réalité, afin de faire taire rumeurs et mensonges.»

Le même jour, la presse chinoise présente le voyage de la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme comme une «chance pour elle de voir le Xinjiang sans être gênée par les préjugés occidentaux et de constater le succès des efforts de la région pour promouvoir l'économie tout en prévenant le terrorisme et l'extrémisme religieux».

Le 25 mai, Xi Jinping lui-même, le président chinois, tient à s'entretenir en visioconférence avec Michelle Bachelet. Il insiste sur l'idée qu'en matière de droits humains, chaque pays doit «suivre sa propre voie, en fonction de ses conditions et des besoins de son peuple» avant de souligner que, selon lui, «ces questions ne doivent pas être politisées, instrumentalisées, ou traitées selon des doubles standards».

Les grands médias chinois vont rendre compte de cette conversation, notamment l'agence de presse chinoise Xinhua, qui va écrire que la représentante de l'ONU aurait déclaré qu'elle admirait «les efforts et les réalisations de la Chine pour éradiquer la pauvreté, protéger les droits de l'homme et réaliser le développement économique et social». Peu après, le haut-commissariat de l'ONU publie un démenti en soulignant que le discours de Michelle Bachelet «ne mentionnait aucune admiration pour le bilan de la Chine en matière de droits humains».

Dans ce contexte où des pressions à la fois chinoises et internationales peuvent survenir à tout moment, Michelle Bachelet va passer trois jours et demi au Xinjiang, accompagnée par quelques fonctionnaires des Nations unies, mais sans aucun journaliste occidental. Son programme n'a pas été révélé. Elle est arrivée dans cet immense Xinjiang dont le nom en chinois signifie «Nouvelles frontières» et où, pendant des siècles, passaient les «routes de la soie», principal itinéraire des caravanes transportant un flux d'échanges entre l'Extrême-Orient et l'Occident.

Histoire agitée

Administrativement, le Xinjiang est une région chinoise autonome de 1,66 million de kilomètres carrés. De nombreuses ressources minières y sont exploitées et 11,5 millions de Ouïghours y vivent. Ils sont de religion musulmane et parlent une langue turcophone. Tout comme les populations kirghizes ou kazakhes, également présentes au Xinjiang, ils font partie des nombreuses «minorités nationales» chinoises. Les derniers recensements annoncent qu'environ dix millions de Chinois venus d'autres provinces se sont installés au Xinjiang depuis une vingtaine d'années.

Les Ouïghours du Xinjiang ont depuis longtemps une relation tumultueuse avec Pékin. Dans les années 1930 et 1940, alors que le pouvoir chinois était profondément affaibli et divisé, deux «Républiques indépendantes du Turkestan oriental» se sont instituées afin de se détacher de la domination chinoise. Elles n'ont pas résisté à l'arrivée au pouvoir du Parti communiste et à la création de la République populaire de Chine en 1949. Les relations entre Ouïghours et Chinois se sont relativement pacifiées, mais la volonté de Pékin d'imposer un mode de vie chinois a multiplié les incidents.

Des mouvements pour l'indépendance du Xinjiang se sont peu à peu développés. À la fin du XXe siècle, ils avaient comme leader Rebiya Kadeer, une aristocrate ouïghoure modérée. Élue à l'Assemblée nationale consultative chinoise, elle a fini par être emprisonnée, puis expulsée aux États-Unis en 2005. Elle a dirigé jusqu'en 2017 un Congrès mondial ouïghour (CMO) qui continue de rechercher des soutiens dans le monde pour réclamer la démocratie et le droit à l'autodétermination pour le Xinjiang. Le CMO n'a cessé de protester vigoureusement contre la visite de Michelle Bachelet au Xinjiang.

Parallèlement, des militants ouïghours beaucoup plus radicaux se sont engagés dans les mouvements islamistes. Ils se sont battus en Afghanistan dans les années 1980 avec les talibans contre les Soviétiques, puis, à partir de 2010, une autre génération s'est retrouvée au Moyen-Orient aux côtés de Daech. En même temps, d'autres jeunes Ouïghours restés au Xinjiang ont lancé des émeutes à Ürümqi, capitale de la province, entraînant près de 200 morts parmi les Chinois d'origine en 2009.

Des actions terroristes ont aussi eu lieu dans de grandes villes chinoises. À Pékin, en octobre 2013, en plein centre-ville, devant l'entrée de la Cité interdite, un militant accompagné de son épouse et de sa mère fonce en voiture dans la foule. Le véhicule prend feu sous le portrait de Mao, tuant ses trois occupants et deux touristes. Puis, en 2014, un groupe de Ouïghours commet un attentat sanglant devant la gare de Kunming, la capitale du Yunnan.

Répression et surveillance

Tous ces événements ont amené le gouvernement chinois à organiser une ferme reprise en main sécuritaire de la province au nom de la lutte antiterroriste. À partir de 2016, l'urbanisme des villes ouïghoures est reformaté. Les quartiers traditionnels aux ruelles étroites sont démolis et remplacés par un urbanisme rectiligne de larges avenues bordées de grands immeubles, plus faciles à surveiller.

Dans les écoles, seule la langue chinoise est autorisée et l'administration a comme première préoccupation de tout contrôler. Depuis deux ans, de nombreuses familles ouïghoures sont tenues d'accueillir chez elles un Chinois, le plus souvent membre des services de la police, qui a pour mission de surveiller tout ce qui se dit et se fait dans la maison.

Parallèlement, des camps de travail ont été installés au Xinjiang. Il y a deux ans, les renseignements occidentaux, largement informés par des satellites américains, estimaient qu'environ un million de Ouïghours s'y trouvaient. Les témoignages de ceux qui en sont sortis font état des conditions d'extrême discipline qui règnent dans ces camps où les internés doivent apprendre à longueur de journée des pans entiers de propagande du Parti communiste chinois.

Le 24 mai, le début du voyage en Chine de Michelle Bachelet va être fortement bousculé en Occident par la publication dans plusieurs journaux –dont Le Monde– d'une vaste enquête portant sur «l'ampleur de la répression au Xinjiang».

Les faits révélés sur les méthodes d'internement pratiquées au Xinjiang sont accablants. Ils sont tirés de fuites provenant de documents internes de la police chinoise. On y voit des milliers de photos de détenus ayant 15 ans pour les plus jeunes et 73 ans pour les plus âgés. Il y a également des copies des «ordres donnés aux gardes de tirer pour tuer en cas de tentative d'évasion». Ou encore, la reproduction du discours d'un haut gradé de la sécurité qui cite les ordres donnés par Xi Jinping pour que soient développés ces centres de détention. Pékin réplique en disant que ces documents relèvent de «la diffamation organisée par des forces antichinoises».

Enquête de l'ONU ou désinformation chinoise?

En tout cas, les autorités chinoises affirment aujourd'hui que ces camps ont rempli leur fonction et que, si certains de leurs bâtiments sont encore en place, c'est pour «former à un métier» ceux qui y sont logés. Cela pourrait expliquer qu'après trois ans de négociation, le gouvernement chinois ait finalement accepté la visite de Michelle Bachelet.

Dès sa prise de fonctions de représentante des Nations unies, l'ancienne présidente de la République chilienne avait fait savoir qu'elle souhaitait avoir accès aux camps existant au Xinjiang en raison des «accusations profondément troublantes d'abus contre les Ouïghours». Deux ans plus tard, un rapport sur «la situation au Xinjiang» a été rédigé par l'ONU. Il aborde des «pratiques de détention arbitraire et de mauvais traitements» dans la région. Mais ce document n'a pas été rendu public. Il est fort possible qu'il ait servi d'élément de négociation, Michelle Bachelet menaçant de le publier si Pékin l'empêchait de se rendre au Xinjiang.

De son côté, il semble que Pékin n'ait pas toléré l'idée que la visite de la responsable de l'ONU puisse consister en une enquête. Et c'est probablement après avoir accepté cette condition que Michelle Bachelet a annoncé en mars dernier qu'elle irait en Chine fin mai.

Mais depuis son séjour au Xinjiang, elle est restée très discrète sur ce qu'elle y a fait et sur ses rencontres. Le 28 mai, de retour à Canton, elle a simplement indiqué en visioconférence à des journalistes étrangers présents en Chine qu'elle a pu parler «avec franchise» aux dirigeants du Parti communiste du Xinjiang –ajoutant qu'elle condamne les mesures «arbitraires et sans discernement» qui visent les musulmans de la région et dénonce «les actes violents d'extrémisme».

À une question sur les nombreux Ouïghours qui disent ne pas avoir de nouvelles de leurs proches emprisonnés, elle a répondu que «ce sujet et d'autres ont été abordés avec les autorités», et assuré qu'elle avait «soulevé beaucoup de cas». La haut-commissaire a également déclaré qu'elle avait pu avoir un accès «non supervisé» par les autorités avec les personnes qu'elle désirait rencontrer, en particulier des membres de la société civile. Plus surprenant, elle a même dit avoir vu, dans la ville de Kachgar, des détenus à l'intérieur d'une prison dont l'accès était «assez ouvert, assez transparent».

Ces déclarations de Michelle Bachelet relèvent à l'évidence d'une certaine prudence diplomatique... que n'ont pas partagée les associations de Ouïghours en exil, ni le secrétaire d'État américain Antony Blinken, qui s'est dit «préoccupé par les efforts de Pékin pour restreindre et manipuler ce voyage» de Michelle Bachelet. Il est en particulier «troublé par des informations selon lesquelles les habitants du Xinjiang ont été avertis de ne pas se plaindre ou de parler ouvertement des conditions dans la région».

La principale performance de Michelle Bachelet est d'avoir réussi à obtenir des autorités chinoises la possibilité d'effectuer un voyage au Xinjiang en tant qu'ambassadrice du respect des droits humains. Mais manifestement, elle ne peut –ou ne souhaite– pas révéler ce qu'elle a vu. Il s'agirait sans doute de ne pas provoquer un incident diplomatique entre l'ONU et la Chine.

Mais au moins, la haut-commissaire a établi un contact avec les dirigeants chinois. Ceci peut lui permettre de poursuivre un dialogue avec eux et de faire pression pour qu'ils évoluent vers plus d'ouverture. La façon dont elle a géré son voyage au Xinjiang laisse néanmoins penser que Michelle Bachelet jugera plus efficace de continuer d'aborder les relations ONU-Chine avec une très grande discrétion.

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