Santé / Monde

Les pharmacies texanes hésitent à délivrer des médicaments de peur d'être considérées comme complices d'IVG

Temps de lecture : 8 min

Certains traitements soignant le cancer, le lupus, les grossesses extra-utérines et les ulcères subissent les dommages collatéraux d'une loi qui pénalise toute tentative d'avortement.

À proximité d'une pharmacie et d'un centre médical de Lytle (Texas), le 5 décembre 2017. | USDA via Flickr
À proximité d'une pharmacie et d'un centre médical de Lytle (Texas), le 5 décembre 2017. | USDA via Flickr

Il n'est un secret pour personne que l'interdiction de l'avortement a d'autres conséquences que de bloquer l'accès à l'IVG. Elle empiète sur des soins médicaux pour tout un éventail de maladies.

La raison? Les médicaments prescrits pour mettre un terme à une grossesse ne sont pas uniquement utilisés pour des avortements. L'un d'entre eux, par exemple, prévient les ulcères de l'estomac et déclenche des contractions. Un autre est utilisé dans le cadre de chimiothérapies, de l'arthrite et du lupus.

Aujourd'hui aux États-Unis, alors que l'avortement légal fait l'objet de plus en plus de restrictions, certains pharmaciens craignent de faire l'objet de poursuites au civil ou au pénal s'ils délivrent ce type de médicaments pour autre chose qu'une interruption de grossesse.

Dans l'État du Texas, où le droit à l'avortement est extrêmement restreint depuis plus de huit mois, ce phénomène conduit déjà à des problèmes administratifs et à des retards de traitements qui mettent la vie des patients en danger, et empêchent les personnels de santé de travailler correctement.

Tergiversations

Dans une interview pour le podcast de Slate.com What Next, Natalie Crawford, gynécologue basée à Austin et spécialiste de la fertilité, explique que les pharmaciens de sa région «refusent de délivrer» les ordonnances de misoprostol, un médicament communément utilisé pour éviter les ulcères de l'estomac et déclencher des contractions. Crawford et d'autres médecins recourent parfois au misoprostol pour assouplir le col de l'utérus d'une patiente non enceinte avant de pratiquer un acte gynécologique, comme l'introduction d'un stérilet ou un examen de l'utérus.

Le misoprostol fait également partie du protocole administré pour l'avortement médicamenteux, qui représente plus de la moitié des avortements pratiqués aux États-Unis. Donc quand les pharmaciens texans voient passer une ordonnance pour du misoprostol, «de toute évidence on hésite», témoigne Ashley Garling, maîtresse de conférences et clinicienne à la University of Texas College of Pharmacy. «On se tourne vers un collègue et on lui demande: “Tu en penses quoi de cette ordonnance? Tu la délivrerais, toi?”»

Ashley Garling exerce dans des pharmacies associées à H-E-B, une chaîne de supermarchés texans. Dans les mois qui ont suivi la mise en œuvre de l'interdiction de l'avortement, elle a entendu des collègues s'inquiéter à l'idée d'être tenus responsables de la délivrance de médicaments éventuellement utilisés pour une IVG illégale.

Les médecins peuvent ajouter un code de diagnostic à l'ordonnance, correspondant à son usage; lorsqu'une prescription de misoprostol en est dépourvue, Ashley Garling et ses collègues appellent dorénavant le médecin prescripteur et inscrivent une trace du diagnostic dans les registres de la pharmacie, à la fois pour des questions d'assurance et pour se protéger dans l'éventualité de poursuites judiciaires.

Circonstance aggravante, le terme médical pour désigner une fausse couche est «avortement spontané».

Cette strate de précaution supplémentaire complique la vie de Jamie, une gynécologue de Houston, lorsqu'elle veut soigner des patientes qui ont subi une fausse couche (Jamie a demandé à être désignée par un pseudonyme pour éviter les représailles de son employeur). Lorsqu'il reste du tissu fœtal dans l'utérus d'une patiente après une fausse couche, ou si l'utérus n'a pas expulsé un fœtus non viable, le médecin peut lui prescrire du misoprostol pour achever le processus.

C'est un cas médical assez courant, mais selon Jamie, certaines pharmacies, notamment CVS, exigent désormais de leurs employés qu'ils parlent directement au médecin prescripteur par téléphone avant de délivrer une ordonnance de misoprostol.

«S'ils ne parlent pas à quelqu'un, ou si le code diagnostic ne correspond pas aux codes autorisés, ils refusent de délivrer les médicaments, s'agace Jamie. J'ai également eu des problèmes avec des pharmacies qui n'arrivaient pas à nous joindre le vendredi ou tard le soir, ou le week-end quand nos bureaux sont fermés, et qui refusaient de délivrer les médicaments prescrits.»

Pénuries

Lorsqu'on l'interroge sur leur politique vis-à-vis du misoprostol, un porte-parole de CVS répond: «Notre principale priorité est d'assurer que nos patients accèdent en toute sécurité et au bon moment à leurs traitements. Nous avons formé nos équipes de pharmaciens au Texas aux changements et aux exigences de la loi et nous attendons d'eux qu'ils s'y conforment, comme ils le feraient pour n'importe quelle autre réglementation de l'État.»

Jamie a essayé d'envoyer des ordonnances de misoprostol à des pharmacies qui n'exigent pas cette démarche supplémentaire susceptible d'entraver des soins urgents pour une patiente en train de subir une fausse couche –une expérience déjà suffisamment éprouvante physiquement et mentalement. Mais ces pharmacies connaissent un tel surcroît de demandes qu'elles sont souvent en rupture de stock.

Deux lois texanes peuvent théoriquement être utilisées contre un pharmacien qui aiderait une patiente à mettre un terme à sa grossesse.

Circonstance aggravante, le terme médical pour désigner une fausse couche est «avortement spontané». Or, pharmaciens et préparateurs ne comprennent pas toujours que cette expression ne désigne pas une interruption volontaire de grossesse. Les pharmaciens «nous demandent si nous sommes au courant des nouvelles lois texanes, explique Jamie. Oui, nous sommes au courant.»

«C'est très démoralisant que tant de gens n'ayant rien à voir avec la patiente, qui traverse une des pires épreuves de sa vie, vous remettent en question et vous traitent comme si vous étiez potentiellement une criminelle», déplore-t-elle.

Deux lois texanes peuvent théoriquement être utilisées contre un pharmacien qui aiderait une patiente à mettre un terme à sa grossesse. La plus connue est la SB 8, l'interdiction de tout avortement après l'apparition d'une activité cardiaque. Cette réglementation est appliquée grâce à la menace de poursuites judiciaires par des particuliers: n'importe qui peut désormais poursuivre en justice quiconque a pratiqué un avortement ou n'importe lequel des «aidants» de la femme qui a avorté, et lui réclamer 10.000 dollars ou plus, pour avortement après le délai légal.

La menace SB 4

Mais ce qui préoccupe particulièrement les pharmaciens, c'est la loi SB 4, qui restreint la distribution de médicaments susceptibles d'être utilisés pour avorter. SB 4 a ajouté deux produits à la catégorie des «médicaments provoquant des interruptions de grossesse» dans la loi texane: le misoprostol et le méthotrexate. Autrefois, la catégorie ne comprenait que la mifépristone, également appelée «pilule abortive», qui bloque la progestérone, l'hormone qui assure le maintien de la grossesse.

Le misoprostol, le médicament refusé aux femmes en train de faire une fausse couche, est utilisé de pair avec la mifépristone pour les avortements chimiques. Le méthotrexate est prescrit pour les grossesses extra-utérines, lorsqu'un ovule fécondé s'implante dans un tube de Fallope ou ailleurs que dans l'utérus. Faute de traitement, une grossesse extra-utérine ne débouche pas sur la naissance d'un enfant vivant; le plus souvent, elle provoque la rupture du tube de Fallope et cause une grave hémorragie, voire la mort de la femme enceinte. Le méthotrexate est également utilisé pour les chimiothérapies et pour soigner certaines maladies auto-immunes.

La loi requiert que toute personne fournissant ces médicaments dans le but de provoquer un avortement exécute tout un ensemble de tâches, et notamment vérifie de façon indépendante l'existence d'une grossesse et procure des données sur son avancement, ce que les pharmaciens ne font pas. Et contrairement à la loi SB 8, qui comporte le risque d'un procès potentiellement ruineux, SB 4 menace d'accuser de crime les praticiens qui enfreignent la loi.

«Le pharmacien moyen n'est pas juriste. Il se dit: “S'il existe une loi qui dit que je peux être arrêté pour avoir délivré ça, je ne vais pas le faire.”»
Charlie Brown, spécialiste en médecine périnatale

Les pharmaciens ne seraient probablement pas pénalisés en vertu de cette loi pour avoir rempli des prescriptions standards de gynécologues, car la loi texane prévoit des exceptions pour les situations décrites ci-dessus. La catégorie des «médicaments induisant un avortement» exclut explicitement les traitements «dont il est connu qu'ils causent un avortement mais sont prescrits, distribués ou administrés pour d'autres raisons médicales» comme, par exemple, le misoprostol prescrit dans le cas d'une insertion de stérilet. Une autre loi clarifie le fait qu'une intervention médicale n'est pas un avortement si elle est pratiquée dans l'intention de terminer une fausse couche ou de soigner une grossesse extra-utérine.

Mais les lois peuvent être compliquées à interpréter, et les pharmaciens sont clairement inquiets à l'idée que rien ne pourrait empêcher un procureur trop zélé ou un citoyen décidé à attaquer en justice de déclencher une longue et coûteuse bataille juridique, même lorsqu'ils n'ont pas enfreint la moindre loi.

«Le pharmacien moyen n'est pas juriste. Il se dit simplement: “S'il existe une loi qui dit que je peux être arrêté pour avoir délivré ça, je ne vais pas le faire”», expose Charlie Brown, spécialiste en médecine périnatale qui a récemment pris sa retraite de l'école de médecine UT Southwestern Medical School.

Sous le signe de la peur

En 2021, alors que le Parlement texan débattait et révisait encore la loi SB 4, Charlie Brown a été invité à instruire ses membres sur les médicaments qui y sont évoqués. Il a expliqué aux législateurs qu'une régulation excessive du misoprostol et du méthotrexate serait une mauvaise idée, parce qu'ils sont tous deux utilisés dans tout un éventail de situations qui n'ont rien à voir avec l'interruption volontaire de grossesse.

«Je trouvais problématique qu'ils soient ancrés dans une loi, souligne-t-il. Le méthotrexate est un agent chimiothérapeutique. On l'utilise pour soigner le cancer. On s'en sert pour des personnes atteintes d'arthrite, de lupus, de maladies auto-immunes, de psoriasis. C'est un médicament très utilisé et qui ne coûte pas cher. Et aujourd'hui, si quelqu'un fait une erreur et en donne à une femme enceinte, il peut être arrêté et finir en prison.»

La question n'est pas tellement que SB 4 puisse être un jour invoquée pour poursuivre un pharmacien en justice. Le problème, c'est que tant qu'il existera une loi écrite susceptible d'être raisonnablement interprétée comme suggérant qu'on peut être accusé d'un crime pour avoir prescrit ces médicaments, il sera plus difficile pour les patients d'y avoir accès.

«Ça fait partie de l'intention dans la manière dont cette loi est écrite: créer une peur dont l'impact sera encore plus fort que la loi elle-même.»
John Thoppil, gynécologue

Le mois dernier, John Thoppil, gynécologue basé à Austin et président de l'Association des obstétriciens et des gynécologues du Texas, nous a raconté au téléphone qu'il y a quelques mois, il a entendu parler d'un médecin qui essayait de se procurer du méthotrexate dans une pharmacie voisine afin de traiter une grossesse extra-utérine. Le pharmacien avait refusé de délivrer le médicament, évoquant sa crainte d'être poursuivi à cause de la nouvelle loi.

John Thoppil a pu orienter ce médecin vers une autre pharmacie, et la patiente a pu recevoir son traitement. «Mais ce type de conséquence perverse est franchement effrayant, parce qu'une grossesse tubaire est potentiellement mortelle, commente-t-il en utilisant un autre terme qualifiant une grossesse extra-utérine. Et se retrouver avec ce genre de retard de soin est extrêmement néfaste.»

«Je crois simplement qu'il y a énormément de peur, et parfois un peu d'incompréhension sur cette question, ajoute-t-il. Et honnêtement, hélas, je pense que ça fait partie de l'intention dans la manière dont cette loi est écrite: créer une peur dont l'impact sera encore plus fort que la loi elle-même.»

Newsletters

Le yoga améliore les symptômes anxiodépressifs et les performances cognitives

Le yoga améliore les symptômes anxiodépressifs et les performances cognitives

Comme toute activité physique, cette discipline est bonne pour la santé. Associant le corps et l'esprit, elle a notamment des effets potentiellement intéressants sur le cerveau et la santé mentale.

Avant une séance de sport, laissez tomber le cardio et les étirements

Avant une séance de sport, laissez tomber le cardio et les étirements

L'un est inutile et les autres sont dangereux.

Cinq minutes après la mort, voici ce qui se passe dans le corps

Cinq minutes après la mort, voici ce qui se passe dans le corps

Il faut un certain laps de temps avant que le moteur s'arrête totalement.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio