Politique / Monde

La France pourrait-elle utiliser son arme nucléaire pour défendre la Finlande?

Temps de lecture : 5 min

Au fil des ans, Paris a donné une dimension européenne à sa force de dissuasion nucléaire. Jusqu'à quel point?

Des officiers de la Marine française sur le sous-marin nucléaire Le Vigilant, à la base militaire de l'île Longue (Finistère), le 13 juillet 2007. | François Mori / POOL / AFP
Des officiers de la Marine française sur le sous-marin nucléaire Le Vigilant, à la base militaire de l'île Longue (Finistère), le 13 juillet 2007. | François Mori / POOL / AFP

Les médias russes n'ont pas fini de gloser sur la distance qui sépare les capitales européennes d'un tir de missile Sarmat. L'éventuelle adhésion de la Finlande à l'OTAN, à laquelle s'oppose toujours la Turquie, pourrait ajouter Helsinki à la liste. Car en cas d'adhésion finlandaise à l'Alliance atlantique, l'OTAN partagerait quelque 1.340 kilomètres de frontière commune avec la Russie, faisant monter d'un cran la tension avec Moscou, qui a mis en garde contre d'éventuels déploiements militaires en Finlande et en Suède, pays également candidat. Cette frontière, tout comme celle qui sépare Kaliningrad, enclave russe, de la Pologne et la Lituanie, opposerait frontalement l'alliance nucléaire qu'est l'OTAN à la puissance nucléaire russe.

L'adhésion de la Finlande à l'Alliance atlantique étendrait le parapluie nucléaire américain à un pays pour qui la promesse d'aide de ses alliés en cas d'agression russe repose aujourd'hui, techniquement, sur sa seule appartenance à l'Union européenne (UE). Et il en sera ainsi jusqu'à son adhésion officielle à l'OTAN –si elle advient.

Durant cette période transitoire sensible, la dissuasion nucléaire de la France, seule puissance nucléaire de l'UE depuis le départ des britanniques, couvre-t-elle la Finlande et la Suède? La dissuasion nucléaire française est-elle européenne?

Une dimension européenne accentuée avec le temps

En cas d'agression armée, la solidarité des États membres peut s'exprimer via une clause figurant dans les traités européens. À l'instar de l'article 5 du Traité de l'Atlantique, qui prévoit la défense mutuelle entre les pays de l'Alliance en cas d'attaque armée d'un de ses membres, l'article 42.7 inséré dans le traité de Lisbonne en 2009 stipule que dans une telle hypothèse les États membres de l'UE «se doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir».

Le 8 mars dernier, Suédois et Finlandais n'ont pas manqué de rappeler à leurs partenaires européen cette obligation mutuelle, dans une lettre envoyée peu avant la rencontre des 27 à Versailles. L'attente de la Finlande vis-à-vis d'une défense européenne commune a toujours été grande du fait de sa frontière avec la Russie et de son choix, jusque-là, de ne pas rejoindre l'OTAN. Déclenché une seule fois lors des attentats de 2015 en France, l'interprétation de l'article 42.7 reste néanmoins ouverte. À l'époque des attaques terroristes sur le sol français, quand le président François Hollande l'avait activée, l'assistance de plusieurs pays avait été convenue non pas dans le cadre d'une décision commune des Etats membres de l'UE mais par des engagements nationaux de plusieurs d'entre eux vis-à-vis de Paris. L'Allemagne, notamment, avait envoyé des soldats au Mali pour épauler la France dans sa lutte contre le terrorisme. Chaque pays européen avait été libre de choisir les moyens à déployer, des moyens forcément nationaux en l'absence d'armée européenne.

Au lendemain des candidatures officielles de la Finlande et la Suède à l'OTAN, la France a dit se tenir aux côtés des deux pays en cas d'agression, et rester engagée au titre de l'article 42.7. Paris, bien sûr, ne s'est pas exprimé sur la dissuasion nucléaire, sujet tabou dont les mots sont pesés et comptés. En France, cette dissuasion est défensive et l'arme nucléaire une option extrême de légitime défense. Traditionnellement le pays défend son indépendance stratégique, notamment au sein de l'OTAN et face aux américains. Ainsi la France ne participe pas au Groupe des plans nucléaires qui est l'organe de planification nucléaire de l'Alliance atlantique. Ses armes nucléaires n'en font pas partie. Même si, fait remarquer une experte, «ces dernières années, les discours prennent soin de marquer que la France participe à la définition de la politique nucléaire de l'OTAN».

En 2020, Emmanuel Macron est allé encore plus loin dans l'élaboration d'une dissuasion nucléaire française de dimension européenne.

Au cœur de la dissuasion française: l'atteinte à ses intérêts vitaux, notion délibérément vague pour maintenir l'adversaire dans l'ambiguïté. Chaque président en donne des éléments d'appréciation lors d'un discours qui vient remplacer celui du précédent. Or au fil des ans, Paris a donné une dimension européenne à sa dissuasion. Jacques Chirac évoqua en 2006 dans la «perception» des intérêts vitaux du pays «l'interdépendance croissante des pays européens». Au moment de la reprise des essais nucléaires en 1995, il avait même évoqué l'idée d'une «dissuasion concertée» avec ses partenaires européens. Sarkozy poursuivra en proposant à ces derniers un dialogue sur le rôle de la dissuasion.

Même si des échanges très discrets ont pu avoir lieu entre Français et Allemand dès l'époque du président Helmut Khol, les partenaires de la France sont toujours restés circonspects. Les opinions publiques n'en voulaient pas et les Allemands restaient frileux du fait de leur passé, tout en s'en remettant aux Américains pour leur protection. D'autant qu'en matière de défense européenne, la France est toujours soupçonnée de vouloir installer sa domination. Enfin, à partir de 2009 la coalition au pouvoir en Allemagne placera le désarmement nucléaire au cœur de sa politique étrangère.

Or en 2020, dans son discours à l'École de Guerre, Emmanuel Macron est allé encore plus loin dans l'élaboration d'une dissuasion nucléaire française de dimension européenne. «Nos forces nucléaires jouent un rôle dissuasif propre, notamment en Europe. Elles renforcent la sécurité de l'Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne». Et d'ajouter: «Soyons clairs: les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne». Aucune réaction des partenaires européens, officiellement, alors même que le président américain Donald Trump plongeait l'OTAN, et la garantie de protection américaine, dans une crise de confiance.

Aujourd'hui, «les Suédois et les Finlandais espèrent que l'article 42.7 des traités européens a l'effet d'une dissuasion nucléaire par rapport à la Russie pour les semaines et mois à venir», confie un spécialiste des questions de sécurité au Parlement européen. Mais ce n'est pas si évident. On ne parle pas encore de dissuasion élargie pour la dissuasion française, comme les Américains ont adopté une dissuasion élargie vis-à-vis de leurs alliés. Il n'existe pas de «parapluie nucléaire» français dans l'Union européenne. «L'OTAN est actuellement si populaire et pertinente que la question ne se pose même pas pour un polonais ou un portugais dont les pays sont membres de l'Alliance», poursuit ce même spécialiste. Les Américains ont des armes nucléaires tactiques sur le sol européen hébergées par la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas, l'Allemagne et la Turquie –il y en aurait 100.

Et si un intérêt vital de la Finlande, pas encore membre de l'OTAN, était touché, il reviendrait au président français d'apprécier l'atteinte aux intérêts vitaux de son pays. La décision serait nationale. Tout comme la dissuasion nucléaire otanienne, malgré une politique de partage nucléaire et d'entretien conjoint du matériel nécessaire à l'utilisation de la force de frappe, relève des capacités nucléaires et d'une chaîne de commandement américaine.

Newsletters

Dans le marbre

Dans le marbre

Affaire Quatennens: un retour impossible à l'Assemblée nationale?

Affaire Quatennens: un retour impossible à l'Assemblée nationale?

La femme du député La France insoumise a formulé de nouvelles accusations de violences physiques et morales à l'encontre de son mari, plongeant LFI dans l'embarras.

Le populisme nuit gravement à notre santé

Le populisme nuit gravement à notre santé

La crise du Covid-19 a particulièrement mis en lumière la prégnance et les dangers du populisme scientifique.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio