Société / Culture

À Cannes, deux récits décevants sur le 13-Novembre

Temps de lecture : 4 min

Présentés au Festival de Cannes, «Revoir Paris» et «Novembre» abordent les attentats de novembre 2015. Mais à force de marcher sur des œufs, les deux récits nous laissent sur notre faim.

Une femme est assise en face du bar La Belle Équipe, le 15 novembre 2015, après les attentats du 13-Novembre. | Bertrand Guay / AFP
Une femme est assise en face du bar La Belle Équipe, le 15 novembre 2015, après les attentats du 13-Novembre. | Bertrand Guay / AFP

Après la série documentaire 13 Novembre: Fluctuat nec mergitur, diffusée sur Netflix en 2018, la fiction commence elle aussi à s'emparer des événements du 13 novembre 2015. Cette année au Festival de Cannes, deux films racontent les attentats et leurs suites: Revoir Paris, d'Alice Winocour (sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs) et Novembre, de Cédric Jimenez (présenté hors compétition).

Deux films qui, conscients des écueils d'un sujet aussi sensible, tentent une approche sobre et anti-sensationnaliste. Malheureusement, à trop viser la retenue, ces œuvres finissent par passer à côté de leur sujet.

Mémoire traumatique

Dans Revoir Paris, Alice Winocour (Proxima, Mustang) fait preuve d'une pudeur louable, choisissant de fictionnaliser les événements pour ne pas mentionner directement le 13 novembre 2015. Son héroïne Mia, jouée par Virginie Efira, survit à un attentat dans un café parisien, le Café de l'Étoile, à Nation, dans lequel elle se réfugie parce qu'il pleut des cordes. La distance avec la réalité est directement établie: on se souvient encore de l'affluence en terrasse le soir du 13 novembre, journée anormalement chaude et ensoleillée.

La scénariste et réalisatrice a imaginé le film à partir d'une expérience très personnelle: son frère fait partie des rescapés du Bataclan. Revoir Paris, qu'elle a basé sur leurs souvenirs, ainsi que leurs rencontres avec d'autres victimes, est une jolie réflexion sur la mémoire traumatique: Mia ne se souvient plus de ce qu'il s'est passé le soir de l'attentat et commence à mener l'enquête pour réveiller ses souvenirs. Elle revient sur le lieu de l'attaque, se lie à un groupe de survivants et interroge d'autres victimes (dont Thomas, joué par Benoît Magimel), pour tenter de reconstituer le puzzle.

Le film est parcouru de flashbacks qui, grâce à un travail précis sur le son, nous plongent dans l'expérience sensorielle et traumatique de la jeune femme: le bruit de la pluie ou le klaxon d'une voiture sont autant de déclencheurs qui replongent l'héroïne dans ses souvenirs. En montrant les liens d'amitié qui se créent entre Mia et les autres survivants, la réalisatrice évoque aussi «le diamant du trauma», «l'idée qu'au cœur du malheur, on peut trouver quelque chose de beau».

Mais à force de retenue, Revoir Paris peine à s'envoler. Comme chez ses personnages, on sent que l'événement est (naturellement) encore en cours de digestion pour la cinéaste, et ce cheminement en mutation produit un film encore trop timide.

La réalisatrice réussit malgré tout de beaux moments, comme ce plan aérien de l'Arc de triomphe et des avenues qui l'entourent, qui présente Paris comme une artère vitale et bouillonnante. Nastya Golubeva Carax, qui incarne une jeune fille ayant perdu son père et sa mère dans l'attentat, hérite quant à elle d'une des plus belles scènes, dans laquelle elle observe un tableau qui lui rappelle ses parents. À la fois sensible et très respectueux, le film trouvera certainement son public.

«Novembre»: le procédural trop sec

Novembre, de Cédric Jimenez, faisait quant à lui l'objet d'une grande anticipation: le dernier film du réalisateur, BAC Nord, avait soulevé une polémique lors du précédent Festival de Cannes, accusé lors de la conférence de presse de faire le jeu du Rassemblement national pour sa représentation de la criminalité marseillaise.

Avec une approche radicalement différente d'Alice Winocour, le film de Cédric Jimenez se déroule sur cinq jours et adopte le point de vue de l'équipe de la police judiciaire chargée de traquer les terroristes au lendemain de l'attaque. Mais comme pour Revoir Paris, Novembre évite tout sensationnalisme et fait preuve d'une retenue remarquable. Le réalisateur choisit de ne pas montrer les attaques: après quelques images du discours de François Hollande dans les premières minutes, l'intrigue démarre véritablement vers 1h du matin, alors que les policiers entament un long boulot d'enquête.

On aurait pu alors s'attendre à une sorte de Zero Dark Thirty (le film de Kathryn Bigelow sur la traque d'Oussama Ben Laden) français. Mais parvenir à rendre palpitant ce travail fastidieux, fait de coups de fil, de filatures ratées et de procès-verbaux, n'est pas chose facile, et cette approche procédurale, déployée de manière très sèche, finit par desservir le film.

Novembre choisit en effet de ne s'attarder ni sur l'intime ni même sur la personnalité de ses personnages, qui deviennent des pions sans relief, uniquement chargés de faire avancer l'action. Anaïs Demoustier se démarque en jeune flic empathique –il faut dire que son personnage est le plus développé. L'intrigue la plus intéressante du film, malheureusement sous-déployée, c'est celle de Sonia, la jeune citoyenne qui a aidé la PJ en dénonçant Abdelhamid Abaaoud.

Son cas inédit a fait jurisprudence et a mené à l'amélioration du programme français de protection des témoins. Incarnée par une Lyna Khoudri toujours magnétique, la jeune femme fournit son âme au film et aurait sans doute mérité d'en être son seul sujet.

Des films qui tatônnent encore

Sept ans après, le traumatisme du 13-Novembre est encore vif. Il suffit de voir l'émotion puissante que créent les deux films lorsqu'ils évoquent directement les attaques.

Dans Revoir Paris, cela passe par une scène d'attentat particulièrement viscérale, ou des images désormais ancrées dans l'imaginaire collectif, comme les bougies et bouquets de fleurs exposés place de la République. Dans Novembre, ce sont les téléphones qui ne cessent de sonner, la très belle scène de la minute de silence, ou celle, brutale, de l'assaut final contre Abdelhamid Abaaoud à Saint-Denis.

Comme le raconte l'émouvante séquence au musée dans Revoir Paris, c'est avec l'art que l'on peut reconstruire et conserver la mémoire. Difficile de dire quelle est la meilleure manière de raconter le 13-Novembre par la fiction, ni même s'il en existe une… En tout cas, il semblerait qu'on ne l'ait pas encore trouvée.

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