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Avec la guerre en Ukraine, la fin des illusions qui berçaient l'Occident

Temps de lecture : 6 min

[TRIBUNE] L'invasion décidée par Vladimir Poutine a mis fin aux certitudes d'un continent persuadé d'avoir aboli la guerre. Reste à en tirer les bonnes leçons.

La guerre violente et répétitive engagée par la Russie en Ukraine n'est pas une fin, mais un commencement. | geralt via Pixabay
La guerre violente et répétitive engagée par la Russie en Ukraine n'est pas une fin, mais un commencement. | geralt via Pixabay

Jour 89 du conflit entre la Russie et l'Ukraine et déjà l'ennui commence à gagner les salles de rédaction des médias occidentaux. L'Ouest n'aime pas les guerres, certes, mais il n'aime surtout pas les guerres longues. Et c'est bien là-dessus que Poutine compte pour sauver la face et renverser une situation qui aujourd'hui semble compromise: la conviction qu'au final, les États-Unis et leurs alliés européens se lasseront, que les cycles électoraux, l'inflation et la crise du pouvoir d'achat l'emporteront sur les images des villes dévastées, des morts et des viols.

L'histoire lui donnera-t-il raison? Il est trop tôt pour se prononcer. En revanche, cette guerre violente, répétitive, conflit de haute intensité sur un continent qui pensait avoir aboli la guerre, n'est pas une fin mais un commencement. Afin de préparer l'avenir, il est grand temps d'énoncer un certain nombre de vérités qui battent en brèche les illusions dont se berce l'Occident depuis la fin de la Guerre froide.

L'Ukraine a sauvé l'OTAN

Bush, Obama, Brown, Cameron, May, Sarkozy, Hollande et Merkel portent une lourde responsabilité devant l'histoire. Du fait de leur lecture erronée de la situation russe, de la réduction sans précédent des dépenses militaires en Europe et de la poursuite d'une politique d'apaisement inconditionnelle du Kremlin, ils ont conduit à la situation actuelle.

L'autre réalité, c'est que l'Europe l'a échappé belle. L'hubris de Poutine l'a poussé à commettre une énorme erreur d'appréciation, car l'Ukraine était probablement le pays le mieux armé pour contenir les Russes: 200.000 soldats, qui connaissent l'ennemi mieux que quiconque, aguerris par huit ans de conflit au Donbass, bénéficiant d'années de formation par les personnels de l'OTAN et jouissant d'un commandement moderne, de matériels adaptés au conflit et au terrain, de tactiques qui ont fait leurs preuves sur le théâtre intégré et multidimensionnel, mobilité, subsidiarité et renseignement en temps réel (grâce aux Américains).

Imaginons un instant que les Russes aient décidé d'annexer les pays Baltes, la Géorgie ou la Moldavie. Ces pays seraient tombés en quelques jours. L'OTAN aurait-il risqué une guerre de grande ampleur avec une puissance nucléaire pour sauver l'Estonie? L'énorme faute d'appréciation de Poutine a offert non seulement à l'Ouest l'opportunité de réarmer, mais aussi celle de reconstruire une alliance devenue obsolète.

L'OTAN a tout à gagner d'une guerre longue

En voulant à tout prix «moraliser» la guerre, l'Occident s'est lancé sur un chemin sans issue. Surtout que cette moralisation est à géométrie variable: on s'indigne des crimes de guerre tout en se félicitant des 15.000 à 20.000 Russes tombés en moins de trois mois.

Or, la réalité est simple, cette guerre représente une opportunité unique d'affaiblir la Russie durablement: pertes énormes en matériels –un hélicoptère d'attaque russe MI-28 coûte 12 millions de dollars (11,3 millions d'euros) et les Ukrainiens en ont déjà détruit plus d'une centaine; un tank T-14 vaut 7 millions de dollars, et l'armée russe en a déjà perdu 650–, en hommes, impact durable sur le moral, sur la structure de commandement (déjà douze généraux russes abattus) et, naturellement, chute du rouble, risque d'écroulement économique, sortie progressive de la dépendance énergétique russe, etc.

Offrir une porte de sortie à Poutine aujourd'hui serait contre-productif: il tirerait les enseignements de son erreur et se lancerait dès l'année prochaine dans une nouvelle aventure guerrière, cette fois-ci avec la bonne cible et la bonne stratégie. L'enlisement pendant des mois ou des années donne le temps aux armées européennes de réparer le mal causé par la négligence coupable, militaire et diplomatique, de leurs gouvernements depuis vingt ans.

L'isolement diplomatique de la Russie est un leurre

Le système financier international est contrôlé par l'Occident, ce qui explique un alignement partiel de nombreux pays sur la condamnation à l'encontre de la Russie. Mais la Chine, l'Inde, l'Arabie saoudite et beaucoup d'autres se refusent à prendre parti pour l'Ouest.

Quant aux populations civiles en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, selon les sondages disponibles, elles sont très partagées sur le conflit. Si les images de la guerre ne suscitent pas l'admiration pour la Russie, «l'acharnement» de l'Ouest contre Moscou rappelle trop la domination économique et culturelle endurée depuis des décennies et évoque l'apitoiement sélectif en fonction de la nationalité, de la religion ou de la couleur de la peau (voir le traitement des Ukrainiens et des Kurdes syriens à la frontière polonaise).

Tant que l'Occident n'aura pas pris conscience de son isolement idéologique croissant dans un monde complexe et divers, la Russie, la Chine, la Turquie et tous les pays autoritaires continueront à redéfinir le futur ordre mondial.

La Russie a supplanté les États-Unis au Moyen-Orient

Depuis le début du conflit, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) refusent de prendre parti. Les interprétations varient: augmentation bienvenue des prix du pétrole, volonté de réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis, rôle de la Russie, nouveau «médiateur» de la région grâce à son influence sur la Syrie et l'Iran...

Mais la vraie raison est ailleurs: vingt ans de diplomatie américaine catastrophique, erratique et, surtout, donneuse de leçons. De quoi donner à réflexion. Plus les occidentaux cherchent à promouvoir leurs valeurs «universelles» dans des pays qui les refusent, plus ces mêmes pays vont chercher des alliances auprès de dictatures dont ils partagent les valeurs autoritaires et conservatrices…

Vers la guerre multidimensionnelle

Pendant des siècles, le succès guerrier a dépendu des effectifs, de la logistique, des équipements, parfois du génie d'un général antique, capable d'inventer des tactiques encore étudiées dans les écoles de guerre (Hannibal), ou d'insuffler un courage légendaire à ses soldats (Léonidas). Mais la guerre se jouait avant tout sur le terrain, alors que les populations réfugiées dans les villes (Rome, Athènes, Sparte, Carthage) attendaient avec angoisse l'issue du combat.

À l'ère du théâtre intégré et multidimensionnel, fondé sur l'interarmes, la multispécialisation et la synergie des corps sur le terrain, rendue possible par la technologie, jamais le «théâtre» n'a été aussi peu isolé, jamais il n'a autant opéré en temps réel. La taille officielle des effectifs n'a jamais été aussi faible dans un conflit de haute intensité (150.000 hommes engagés en Ukraine du côté russe, contre 3,8 millions d'hommes sur le même terrain en 1943-1944); jamais les décomptes en tanks, hélicoptères, chasseurs, avions de combat, transporteurs, etc. n'ont aussi peu compté.

La guerre de haute intensité contre un ennemi comparable ne peut se gagner qu'au prix d'une transformation de l'appareil militaire, de sa formation et ses tactiques, demandant une professionnalisation généralisée, des matériels modernes exigeant une maintenance de plus en plus chère et sophistiquée, une technologie de pointe –renseignement satellitaire, capacités cyber, Sigint (signal intelligence), systèmes de brouillage et de cryptage des communications, etc. Cela à un coût financier de plus en plus exponentiel, rendant de plus en plus impossible pour la plupart des armées du monde de s'engager sur la palette des conflits possibles.

Ceci à l'exception notable de l'appareil militaire américain, bien qu'il ait montré ses limites en matière de renseignement humain et de contre-insurrection en Irak et en Afghanistan, donc dans la basse intensité. Confrontées à la nature multidimensionnelle de la guerre, les armées vont de plus en plus se spécialiser dans certains types de conflit et gérer la diversité des engagements possibles grâce aux alliances militaires.

La France n'est pas prête à un conflit de haute intensité

D'abord, le renseignement a complètement failli. Alors que les Américains et les Britanniques étaient convaincus que Poutine ne bluffait pas, la direction du Renseignement militaire et la direction générale de la Sécurité extérieure n'y croyaient pas. Ensuite, la capacité de résistance ukrainienne avait été complètement sous-estimée, comme le prouvent les déclarations du chef d'état-major des armées quelques jours après le commencement de la guerre.

L'état des lieux opérationnel n'est pas meilleur: carence d'entraînement liée à l'opération Sentinelle, taux de disponibilité du matériel entre un tiers et la moitié pour les hélicoptères et les tanks, manque d'avions de transport, stocks de munitions minimes à tous les niveaux (missiles, obus…), sans oublier la faiblesse en défense sol-air, le retard sur les drones, sur le renseignement satellitaire.

Après vingt ans de réductions budgétaires, l'armée française dispose d'une force de dissuasion nucléaire et d'une grande expérience des guerres de faible intensité en Afrique et au Moyen-Orient, mais elle serait incapable de mener une guerre traditionnelle sur un théâtre européen. Pas acceptable pour une puissance moyenne avec une stratégie de déploiement globale.

La guerre en Ukraine n'est pas seulement le signal annonciateur de la nécessité d'un nouveau cadre de sécurité européen, c'est aussi l'opportunité d'une nouvelle donne diplomatique et militaire pour l'Occident et l'Europe. Il est temps de la saisir.

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