Culture

Festival de Cannes, jour 4: «Frère et sœur», le bruit et la fureur du vivant

Temps de lecture : 6 min

Le nouveau film d'Arnaud Desplechin est un vertigineux et bouleversant affrontement entre Alice et Louis, qui se haïssent d'amour.

Frère et sœur se situe entre burlesque et tragédie, au détour du quotidien. | Le Pacte
Frère et sœur se situe entre burlesque et tragédie, au détour du quotidien. | Le Pacte

C'est la guerre. L'ouverture du nouveau film d'Arnaud Desplechin est d'une violence inouïe. Pas de coups, pas d'échanges de tirs, pas de sang. Mais des mots, des regards, des gestes.

Un petit garçon est mort. Lorsque son père, en pleine veillée mortuaire, apprend la venue de sa sœur, il explose de haine contre elle. On ne sait pas exactement pourquoi et, malgré de multiples fragments revenant sur les épisodes de cette histoire familiale, on ne le saura jamais. Sans doute n'y a-t-il rien à élucider ici, juste à constater un état de rapports entre humains.

On trouvera peut-être indécent d'employer le mot «guerre» à propos de ce conflit entre une sœur et son frère, aussi extrême soit-il, quand la guerre –ce que signifie communément ce terme, des armées qui se tirent dessus– est à nos portes. Ou quand le paysage politique ne bruit que de virulences exacerbées, de colères sociales, d'urgences environnementales. Et cela s'entend.

Mais si, au contraire, ce qu'explore le film n'en était que plus ajusté, et plus brûlant? Ce n'est assurément pas de la géopolitique, encore moins de la psychologie. C'est, au plus exact point où une œuvre d'art a sa possible place, la mise en résonance d'affects, d'impulsions, de peurs, de représentations subies autant que voulues.

Arnaud Desplechin ne sait pas plus que quiconque comment résoudre les malheurs du monde. Il sait, il sent qu'ils ont aussi à voir avec des parts d'ombres intimes, des manières d'être et d'agir et de parler et de se taire, avec des angoisses qui définissent, parfois irrémédiablement, parfois mortellement, les façons d'exister, pour soi et avec les autres. Pas plus, mais pas moins.

Fuck la notoriété publique

Frère et sœur, qui sort sur les écrans ce vendredi 20 mai, le même jour où il est présenté en compétition à Cannes, est un film bouleversant. Foudroyant de justesse et de brutalité. Ce n'est pas un film aimable, pas un film cool.

Non sans orgueil, il revendique sa tension palpitante de vie, son absence de compromission avec les mièvreries explicatives –au rang desquelles figurent, évidemment, les éléments que chacun se plairait à repérer avec ce qu'on sait, mal, incomplètement, mais surtout à côté de la plaque («la plaque», c'est le film, c'est l'acte de cinéma) de sa vie personnelle.

Alice (Marion Cotillard), enfermée dans sa haine et dans la souffrance de sa haine. | Le Pacte

Oui, le réalisateur, natif de Roubaix, comme ses personnages, a lui aussi une sœur, Marie Desplechin, écrivaine connue, avec qui il serait de notoriété publique qu'il ne s'entend pas. Et oui, il a été en conflit avec son ancienne compagne, Marianne Denicourt, et il y a eu procès pour empêcher un film d'exister, un livre de paraître –situations qui réapparaissent dans le film. Et alors? Fuck la notoriété publique! Regardez le film!

Les artistes font ce qu'ils font à partir de ce qu'ils ont, dont leur vie et leur histoire, la belle affaire. Frère et sœur est aussi bien une adaptation de Laclos que de Faulkner. Et il s'inscrit dans une lignée radicale et brûlante, où le nom d'Ingmar Bergman scintille d'un éclat noir. Et aussi un peu Cassavetes, littéralement cité. Tout cela n'a aucune importance.

Tout ce qui compte, c'est Alice, et c'est Louis. Alice qui continue son métier d'actrice de théâtre; Louis qui ne veut plus être écrivain et s'est réfugié dans la montagne avec sa femme et leur chagrin. Ce qui importe, c'est la souffrance de chacune et de chacun, les mille sentiers pour parcourir ce qui éloigne et qui, peut-être un jour, écrase, ou rapproche.

Un mouvement, un regard

Ce qui importe, c'est chaque mot et la vibration de chaque mot. C'est le mouvement de la comédienne Alice montant dans sa voiture au sortir d'une représentation comme d'un calvaire, sans écouter la spectatrice éperdue d'admiration, c'est la lumière folle dans le regard de Louis, quand son ami vient l'extraire de sa retraite. Parce que les tragédies, voyez-vous, ont fâcheusement tendance à s'ajouter aux tragédies.

On est au bistrot et au supermarché, on est dans la Bible et l'Orestie. En ce bas monde règnent l'absurde et l'injustice. Grande nouvelle. Il va falloir faire avec.

Louis (Melvil Poupaud), enfermé dans une haine dont on ne sait trop si c'est la sienne ou celle de sa sœur. | Le Pacte

Absurde est la haine d'Alice pour Louis, totalement injuste est la façon dont le film ne les traite pas à équidistance de ce qui les oppose. Et c'est magnifique. Parce que vivant, en mouvement, prêt à (littéralement) s'envoler comme à s'effondrer, ivre d'alcool, d'opium, de rage, de crispation.

Circulant de l'un à l'autre des pôles –pôles aussi aimantés qu'opposés– qu'énonce le titre, mais aussi entre présent et passé, Frère et sœur est un film d'une fulgurante rapidité, qu'aucun compteur ne pourra mesurer.

Les réactions chimiques –explosions, dépressions, vertiges, hallucinations lumineuses et obscures– qu'engendrent ce que font Marion Cotillard et Melvil Poupaud se propagent comme des chaines d'effets croisés, très au-delà des causalités narratives et des agencements romanesques, qui pourtant ne manquent pas, y compris un spectaculaire accident et une merveilleuse déclaration d'amour.

Le triangle magique

Marion Cotillard n'est pas Alice, elle joue Alice. Melvil Poupaud n'est pas Louis, il joue Louis. Desplechin n'est pas seulement depuis toujours (depuis son premier moyen métrage, La Vie des morts) un orfèvre de précision dans le travail avec les acteurs. Il est un explorateur des ressources infinies du jeu, il en a fait un ressort décisif d'un de ses plus beaux films, Esther Kahn, comme des expérimentation de Léo, en jouant «Dans la compagnie des hommes», et nul doute qu'il a continué d'en explorer les arcanes lors de ses mises en scènes pour le théâtre. Avec lui, ce que font les acteurs n'est pas un moyen, c'est à part entière le film lui-même.

Au-delà des légitimes, mais toujours assez ridicules, superlatifs élogieux que méritent ô combien les deux interprètes, ce qui frappe est la singularité de ce que chacun élabore, dans ce triangle magique dont un sommet est leur personnage, un deuxième, le cinéaste, et le troisième leur partenaire, y compris à distance, lorsqu'il ou elle n'est pas dans la scène.

Un paysage sauvage

Il y a là un grand art, d'une extrême sophistication, qui ne cesse de voyager entre intensité maximum et infimes vibrations et fait du film une sorte de jungle d'émotions, de paysage sauvage habité de formes de vie adaptées aux terrains les plus quotidiens comme les plus violents ou les plus subtils.

Faunia (Golshifteh Farahani), déesse de beauté et de sagesse, qui ne pourra pourtant guère aider son Louis. | Le Pacte

Ce monde-là est singulièrement peuplé, selon de multiples modalités d'existence –souvenirs, imagination, présences inspirées par la religion, les restes d'autres films, de poèmes et de romans…

Mais il est aussi peuplé d'êtres mi-humains mi-mythologiques, parmi lesquels l'épouse de Louis, incarnation de toutes les beautés et de toutes les sagesses, que joue génialement Golshifteh Farahani, égalant la perfection de sa performance dans Paterson, de Jim Jarmusch.

Ou l'autre figure de l'insondable judéophilie de Desplechin, l'ami parfait que campe Patrick Timsit. Mais sans doute plus encore cette créature d'enfant fantastique baptisé Joseph, sorte d'Ariel shakespearien affrontant les élans d'un gamin d'aujourd'hui.

On hésite à appeler ces êtres de fiction des personnages, tant leur manière d'apparaître et d'agir échappe à pratiquement toutes les règles ordinaires de dramaturgie. Ils sont. Ils sont là, dans le plan, dans la durée de la scène, rien n'a eu besoin d'annoncer ou de justifier leur présence, rien n'est promis de ce qu'il adviendra d'eux ensuite. Et cela suffit pleinement.

Au présent

Il en va de même de ce qui se produit au cours du film et qui, sans affichage «expérimental», est d'une radicale singularité. Frère et sœur regorge de péripéties, de conflits, de gags, de moments douloureux, fantasmagoriques, aux franges de l'indécence. Et, assurément, il «raconte une histoire», selon la formule consacrée, au sens où tout ce qui advient fait que la situation à la fin ne sera plus la même qu'au début.

Mais cela n'a pas tant d'importance. L'important, là où ça palpite et étreint et interroge et bouleverse, est dans le présent. Le présent de chaque séquence, les modulations délicates ou brutales des affects que chaque rencontre, chaque échange, chaque affrontement ou compagnonnage engendre. Le film aurait pu commencer un an ou dix ans ou mille ans plus tôt. Il pourrait s'interrompre autrement, ou continuer, ou bifurquer.

Il raconterait alors autre chose, bien sûr. Mais ce serait sans modifier cette matière charnelle, habitée, irriguée du sang, des larmes, des peurs, des joies et des curiosités qui en fait ce qu'il est: une créature vivante.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Frère et sœur

d'Arnaud Desplechin

avec Marion Cotillard, Melville Poupaud, Golshifteh Farahani

Séances

Durée: 1h48

Sortie: 20 mai 2022

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