Économie

Que faire face à une baisse du pouvoir d'achat qui semble inéluctable?

Temps de lecture : 7 min

En 2021, la résurgence de l'inflation, induite par une forte hausse des prix de l'énergie, a réduit le pouvoir d'achat moyen d'environ 0,5% à 0,8%. Et avec la guerre en Ukraine, la situation ne va probablement pas s'améliorer...

Les dispositifs déployés pour atténuer les effets de la hausse de l'inflation sur le pouvoir d'achat ont un coût important pour les finances publiques. | Roman Wimmers via Unsplash
Les dispositifs déployés pour atténuer les effets de la hausse de l'inflation sur le pouvoir d'achat ont un coût important pour les finances publiques. | Roman Wimmers via Unsplash

Dans le contexte d'une résurgence de l'inflation, la question du pouvoir d'achat tient une grande place dans le débat public en France. Sur les cinq années du premier mandat du président Emmanuel Macron, le pouvoir d'achat a davantage augmenté que durant les quinquennats des présidents Nicolas Sarkozy et François Hollande. Mais la détérioration des termes de l'échange, qui est la cause première de la résurgence actuelle de l'inflation, ponctionnera inévitablement le pouvoir d'achat moyen.

Cette ponction ne pourra être amortie par des gains de productivité atones. Et elle ne pourra pas non plus être totalement compensée par des dispositifs publics onéreux, les finances publiques françaises étant déjà nettement dégradées. Elle devra se traduire par une baisse temporaire du pouvoir d'achat.

Cinq ans de sensible augmentation

Une publication récente de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) analyse les évolutions du pouvoir d'achat par unité de consommation sur une longue période. Il en ressort qu'en moyenne, sur l'ensemble des cinq années du premier mandat du président Macron, le pouvoir d'achat des ménages a augmenté de 0,9% par an par unité de consommation, soit plus que le PIB par unité de consommation (0,7%).

C'est nettement plus que durant le quinquennat des présidents Hollande (0,1%) et Sarkozy (0,2%). Ces gains sont expliqués par différents facteurs, parmi lesquels les créations d'emploi (plus d'un million d'emplois ont été créés sur le quinquennat) et de nombreuses réformes des prélèvements fiscaux et sociaux, ainsi que des prestations. L'étude de l'OFCE souligne d'ailleurs que ces réformes ont eu pour conséquence un accroissement du déficit public structurel des finances publiques.

L'étude de l'OFCE évalue également cette évolution du pouvoir d'achat par unité de consommation pour chacun des dix déciles de niveau de vie. Il en ressort que tous ont bénéficié de l'amélioration du pouvoir d'achat. Contrairement à une idée fausse répétée avec constance dans les débats sur la question, invoquant pour cela la réforme de l'impôt sur la fortune (ISF), ceux qui ont connu l'amélioration la plus faible sont les deux déciles les plus élevés, autrement dit les 20% de ménages les plus riches.

Sur l'ensemble des cinq années 2017-2021, la hausse du pouvoir d'achat par unité de consommation a été de 2% pour le neuvième décile et de 3,5% pour le dixième décile. Dans le même temps, elle a été de plus de 5% pour le premier et le huitième décile, et proche ou supérieure à 7% du deuxième au septième décile. Les classes moyennes ont donc été les principales bénéficiaires de l'augmentation moyenne du pouvoir d'achat.

Enfin, cette étude de l'OFCE évalue qu'en 2021, la résurgence de l'inflation induite par une forte hausse des prix de l'énergie a réduit le pouvoir d'achat moyen d'environ 0,5% à 0,8%. Cependant, les deux premiers déciles de revenus ont été épargnés par cette baisse, le premier décile bénéficiant même d'une augmentation du pouvoir d'achat de 0,3% et le deuxième décile d'une baisse largement atténuée, de 0,4%.

Cette protection du pouvoir d'achat des ménages les plus pauvres s'explique par de multiples facteurs, dont, surtout, les dispositifs déployés comme le chèque inflation, le chèque énergie, le bouclier tarifaire, mais aussi par le relèvement du salaire minimum.

Le coût des aides

Déjà de 3,4% fin décembre 2021, contre 0% fin décembre 2020, l'inflation sur douze mois (ici le glissement de l'indice des prix à la consommation mesuré par l'Insee) a continué à augmenter en 2022. Elle est de 4,8% fin avril et l'Insee prévoit, dans son récent point de conjoncture, qu'elle montera jusqu'à 5,4% fin juin. Cette hausse de l'inflation aura à nouveau des conséquences fortes sur le pouvoir d'achat.

Remarquons tout d'abord que, du fait des dispositifs déployés par l'État, la hausse de l'inflation est nettement plus contenue en France que chez nos principaux partenaires économiques. Ainsi, le bouclier tarifaire abaisse l'inflation d'environ 1,5 point de pourcentage et la remise de 18 centimes à la pompe d'environ 0,5 point de pourcentage. Au total, ces mesures abaissent l'inflation de 2 points de pourcentage, ce qui correspond d'ailleurs à l'écart observé en avril entre l'inflation en France et en moyenne dans la zone euro. Ces dispositifs réduisent donc de façon très significative la ponction de l'inflation des prix de l'énergie sur le pouvoir d'achat des ménages.

Les dispositifs déployés pour atténuer voire neutraliser les effets de la hausse de l'inflation sur le pouvoir d'achat des ménages ont un coût important pour les finances publiques. Il est actuellement envisagé de les prolonger au-delà des dates initialement annoncées, voire de leur ajouter de nouveaux dispositifs comme le chèque alimentaire.

Ces dispositifs sont inégalement ciblés sur les ménages les plus pauvres: pas du tout ciblé concernant la remise à la pompe et le bouclier tarifaire, peu ciblé concernant le chèque énergie, assez ciblé concernant le chèque inflation et enfin sans doute très ciblé concernant le chèque alimentaire envisagé. Notons par ailleurs que le pouvoir d'achat des plus bas salaires est protégé par la revalorisation du smic: depuis le 1er mai, l'augmentation sur douze mois du smic est de 5,8%.

Doit-on laisser les générations futures payer?

Mais les dispositifs déployés, pour puissants qu'ils soient, reviennent à reporter sur les générations futures la protection actuelle du pouvoir d'achat des ménages. On peut facilement admettre de transmettre une dette créée par des décisions liées à une crise sanitaire majeure, comme la crise du Covid-19. Mais ici, il s'agit de tout autre chose: la protection du pouvoir d'achat des ménages face à une détérioration des termes de l'échange, autrement dit une augmentation des prix des produits importés largement supérieure à celle des prix de la production domestique. Il peut sembler moins légitime de faire payer cette protection par les générations futures…

Quelles sont les réponses possibles face à une détérioration des termes de l'échange comme celle que nous connaissons actuellement? Écartons tout de suite la proposition de Jean-Luc Mélenchon de bloquer les prix. On sait par maints exemples ce qu'un tel blocage a comme conséquences: des rationnements du consommateur et des faillites, ou un coût prohibitif pour les finances publiques si les producteurs et vendeurs sont compensés.

Une deuxième réponse serait de compenser les ménages par des dispositifs publics pour atténuer, voire pour neutraliser, l'effet du surcroît d'inflation sur leur pouvoir d'achat. C'est ce qui est actuellement fait, mais le coût de tels dispositifs peut ici encore devenir prohibitif et on peut s'interroger sur l'équité intergénérationnelle consistant à reporter le coût de cette protection sur les générations futures, qui devront assumer le coût d'une dette déjà très élevée.

Et faire payer cette protection par un prélèvement sur l'épargne aurait comme inconvénients d'augmenter encore le niveau de taxation dans le pays de l'OCDE où il est déjà le plus élevé et d'ajouter un nouveau prélèvement à celui déjà conséquent de l'inflation…

Le coût déjà élevé des protections actuelles pourrait devenir prohibitif si l'inflation demeure élevée. Il pourrait quand même être envisagé de limiter leur emballement. Par exemple, concernant le bouclier tarifaire, il pourrait être envisagé d'en plafonner le montant pour chaque ménage ou unité de consommation, ce qui présenterait l'autre avantage d'inciter fortement à la sobriété énergétique au-delà de ces plafonds.

Un sacrifice collectif

Une troisième réponse serait de faire payer les entreprises, en reportant cette inflation sur les salaires. Mais la situation financière des entreprises est déjà entamée par l'augmentation du coût de l'énergie, des autres matières premières et de composants importés. Elle le serait alors davantage, avec le risque de conséquences très défavorables sur l'investissement et l'emploi, et une dynamisation de la boucle prix-salaires difficile à ralentir ensuite. En clair, les actifs payeraient progressivement le prix de cette option, par l'augmentation du taux de chômage.

Rappelons que c'est pour casser un tel emballement de la boucle prix-salaires que le premier gouvernement du président Mitterrand a décidé, en 1983, d'interdire l'indexation automatique des salaires sur les prix. Mais le smic demeure pourtant indexé, et cette indexation, outre qu'elle contribue à un écrasement démotivant des grilles salariales, pourrait avoir des conséquences préjudiciables pour l'emploi des travailleurs les moins qualifiés et les plus fragiles.

Les effets favorables sur la productivité de la révolution numérique devraient apporter une source de financement aux défis qui sont devant nous.

Une quatrième piste serait de faire payer aux ménages cette augmentation des prix des produits importés. Cette réponse est plus facile à envisager lorsque les gains de productivité sont élevés et permettent un tel financement sans baisse effective du pouvoir d'achat. Mais la productivité est actuellement atone…

Si l'inflation devait conserver des niveaux élevés sur les prochains trimestres, la réponse la plus équitable serait de consentir à un sacrifice collectif prenant la forme d'une baisse du pouvoir d'achat. Cette baisse pourrait être compensée pour les ménages les plus pauvres par des dispositifs qui devraient cependant être davantage ciblés, pour en limiter le coût.

Une amélioration à moyen terme?

Les perspectives pourraient s'améliorer à moyen terme pour trois raisons. Tout d'abord, si la boucle prix-salaires ne s'emballe pas, le maintien de niveaux de prix élevés sur nos importations, en particulier énergétiques, se traduira par une baisse progressive de l'inflation. Il faudrait que les prix énergétiques continuent d'augmenter fortement, par exemple à la suite des décisions d'embargo sur les importations d'énergies fossiles russes, pour nourrir plus durablement l'inflation importée.

Ensuite, l'engagement rapide de certaines réformes comme celle des retraites devrait augmenter le PIB par habitant et contribuer à financer des gains de pouvoir d'achat. Rappelons que l'allongement de deux ans de l'âge de départ à la retraite permettrait à moyen terme d'augmenter le PIB de près de 1,5% et améliorerait le solde des finances publiques d'environ 1% du PIB par an…

Enfin, les effets favorables sur la productivité de la révolution numérique devraient à terme apporter une source de financement aux défis qui sont devant nous: la transition climatique, le vieillissement de la population, le désendettement public et… le pouvoir d'achat.

Les perspectives économiques, sociales et politiques sont actuellement très incertaines. Elles dépendent au premier chef de la suite de la guerre en Ukraine. Pour autant, il est prudent de se préparer à des scénarios peu favorables, et pour cela d'envisager sérieusement que l'augmentation des prix des produits importés, et en premier lieu des produits énergétiques, réduisent notre pouvoir d'achat…

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