Culture

Festival de Cannes, jour 3: fulgurante plongée dans le labyrinthe des années de plomb

Temps de lecture : 4 min

Présenté comme une série, «Esterno Notte», de Marco Bellocchio, est un immense film sur les multiples formes de la folie en politique, déployant les ramifications de l'affaire Aldo Moro.

Aldo Moro (Fabrizio Gifuni), ancien président du Conseil italien enlevé par les Brigades rouges, mais pas seulement. | DR
Aldo Moro (Fabrizio Gifuni), ancien président du Conseil italien enlevé par les Brigades rouges, mais pas seulement. | DR

Commençons par un peu de cuisine cannoise. De la confusion engendrée par l'annulation du festival en 2020, puis par le déplacement au mois de juillet de l'édition suivante était née, l'an dernier, une nouvelle section officielle, dite Cannes Première. Elle venait s'ajouter, au sein de la sélection officielle, à celles de la compétition, d'Un certain regard, du hors compétition et de ses ramifications (Séances spéciales, Cinéma de la plage).

Désormais, Un certain regard est principalement dévolu aux premiers films, ce qui est en soi une fort bonne chose, et aide le sélectionneur à échapper davantage au récurrent –et largement injuste– reproche d'inviter toujours les mêmes «habitués de la Croisette».

L'ajout de Cannes Première augmente encore le nombre total de films en sélections officielles, soixante-dix longs-métrages au total cette année. Ce qui a, pour Thierry Frémaux, le double avantage de laisser moins de films à ses petits camarades (les programmateurs des autres sélections de Cannes, Quinzaine et Semaine de la critique surtout, et ceux des autres grands festivals) et de se fâcher avec moins de professionnels avides de présenter leurs produits dans cette prestigieuse vitrine.

La contrepartie de cette inflation étant que plus de titres risquent de passer inaperçus, et que –détail qu'on se permettra de ne pas trouver anodin– cela complique la tâche de qui essaie, comme l'auteur de ces lignes, de couvrir l'ensemble du festival.

Éloge de la controverse

Mais à regarder les huit titres figurant dans la section Cannes Première, il apparaît que cette nouvelle section a encore une autre fonction: elle sert de sas d'entrée à la sélection officielle pour des objets au statut ambigu et qui a fait polémique, en l'occurrence des séries télé. Cela vaut essentiellement cette année pour les réalisations de deux grands cinéastes, Marco Bellocchio avec Esterno Notte et Olivier Assayas avec Irma Vep.

Le sujet suscite de multiples polémiques et il est sain qu'en France, tout au moins, ces polémiques aient lieu, que les débats et l'exposition des raisons des uns et des autres, de plus ou moins bonne foi, puissent s'afficher et se confronter.

La définition exacte de ce qui peut ou ne peut pas être présenté à Cannes reste en cours d'établissement. Dans un récent entretien accordé au Film français le patron du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), Dominique Boutonnat, plaidait pour que les productions définies comme des séries puissent être montrées, mais pas récompensées –les confiner à la section, officielle mais non compétitive. Cannes Première répond à ce souhait.

Rappelons au passage qu'il est question ici de ce qu'on nomme «série», et pas de films de cinéma produits par les plateformes et cherchant à ce titre à échapper à la réglementation, ce qui est une autre affaire.

La question est donc toujours sur le tapis. Elle a besoin d'encore un peu de temps, et c'est plutôt tant mieux. Mais en attendant… En attendant, on a découvert une étrange et impressionnante merveille, et ce sont les cinq heures de la série Esterno Notte de Bellocchio.

L'affaire Aldo Moro ou les noirs abîmes de la politique

Juridiquement, pas de débat: il s'agit d'une série produite par la RAI avec le soutien d'Arte, composée de six épisodes. Oui, mais moi qui suis resté scotché à mon fauteuil de cinéma devant un grand écran pendant cinq heures (plus vingt minutes d'entractes), je peux vous dire en conscience que c'est assurément un film de cinéma, et même un assez exceptionnel film de cinéma.

Revenant sur un épisode majeur de la vie politique italienne auquel il avait déjà consacré un film, Buongiorno Notte, l'enlèvement et l'exécution du président du conseil national de la Démocratie chrétienne Aldo Moro par les Brigades rouges, le cinéaste déploie une composition virtuose, reprenant l'affaire à partir de multiples points de vue: ceux du ministre de l'Intérieur Francesco Cossiga, du pape Paul VI, d'une brigadiste et de l'épouse du politicien sont parmi les axes d'observation les plus prégnants de cette composition en volume, d'une extraordinaire complexité sans jamais perdre en lisibilité.

Le cinéma est partout dans cette mise en scène élégante, aux ruptures de rythme dignes du meilleur bebop, toujours habitée de hors champs multiples et d'échos, à la fois dans le reste de l'œuvre et dans les réalités auxquelles le film se réfère.

L'Église, l'argent, la famille (l'épouse de Moro, jouée par Margherita Buy), le Pape (Toni Servillo), protagonistes importants du jeu complexe enclenché par l'enlèvement du président du Conseil italien. | DR

Esterno Notte («Extérieur nuit») n'est ni une reconstitution historique ni la révélation d'une vérité alternative, mais le déploiement d'une vertigineuse réflexion sur le pouvoir sous ses différentes formes. Un spectre hante tout le film, celui de la folie, sous des formes très variées: délire de puissance, impuissance à aimer, phobies multiples, mysticisme religieux, familial ou révolutionnaire.

Il ne s'agit pas ici de travers ô combien humains, mais de pathologies au conséquences terribles, surtout lorsqu'elles s'inscrivent dans un contexte politique explosif, marqué par le pic de l'engagement d'une grande part de la jeunesse pour un changement radical de société, par la présence au sommet de l'État de nostalgiques du fascisme (notamment dans le cadre de la Loge P2) et par l'interventionnisme des États-Unis pour maintenir un gouvernement à leur convenance.

Retrouver les moyens et l'espace-temps nécessaires

Il y a incontestablement une impressionnante virtuosité d'écriture des récits entrecroisés qui donnent accès aux reliefs, et plus encore aux gouffres d'un événement historique qui est loin d'avoir été totalement élucidé.

Mais cette narration ne trouve à la fois toute sa richesse, toute sa matière, corporelle, émotionnelle et de pensée, que grâce au grand geste de cinéma accompli par Marco Bellocchio, dans le droit fil de ses mémorables œuvres historiques, c'est-à-dire à la fois racontant l'histoire et l'interrogeant, comme Vincere et Le Traître.

Qu'un tel film ne puisse exister aujourd'hui que sous l'apparence d'une série s'explique hélas très facilement: il est devenu quasiment impossible de faire financer par le monde du cinéma un projet de cette ambition et de cette durée.

Alors qu'avec un habillage de série –qui n'a ici aucun effet visible dans la réalisation, mais tire au contraire avantage de l'inévitable chapitrage–, un cinéaste peut retrouver les moyens, l'espace-temps dont il a besoin, comme cela avait été le cas pour Olivier Assayas avec Carlos –en ce qui concerne Irma Vep, il faut attendre encore quelques jours pour savoir. On sait en tout cas que le Festival a eu bien raison de montrer Esterno Notte, puisqu'il s'agit d'un grand film.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

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