Culture

«C'était son baptême du bois de Boulogne, deux mois après son arrivée»

Temps de lecture : 5 min

Dans son nouveau livre, le romancier Johann Zarca retrace la trajectoire tragique d'un homme toxicomane et alcoolique qui, la nuit, se mue en prostituée et exerce au bois de Boulogne.

Johann Zarca, auteur de La Nuit des hyènes. | Teresa Suarez
Johann Zarca, auteur de La Nuit des hyènes. | Teresa Suarez

Pour La Nuit des hyènes, son neuvième roman, Johann Zarca s'est inspiré d'un fait divers passé inaperçu. Fidèle à son style percutant, il raconte l'histoire de Zyed, galérien alcoolique et toxicomane qui, chaque nuit, devient Chicha, prostituée du bois de Boulogne où elle a son arbre, son bout de trottoir, ses copines et ses habitudes. Jusqu'au drame.

La Nuit des hyènes paraît le 19 mai 2022 aux éditions Goutte d'Or.

Nous en publions ici les chapitres 4 et 5.

Chapitre 4

Comme un samedi soir du mois d'août, masse de visiteurs grouillent dans le secteur. Les véhicules en file indienne encombrent les routes et les promeneurs fourmillent dans ce bordel à ciel ouvert. Zyed jette des regards furtifs autour de lui, zieute à droite, à gauche, derrière, on ne sait jamais. Puis, il s'aventure dans le petit sentier qui mène à l'intérieur du bois, loin de la route éclairée par les phares et les lampadaires. Il choufe derrière lui une fois encore, vérifie bien que personne ne le piste.

En ce moment, le bois est dangereux, ultra chaud, plus hardcore que Paris Nord. Trois agressions au schlass depuis le mois de juin. Une Hawaïenne a disparu, éclipsée de la circulation, et en février, une Péruvienne prénommée Jessyca s'est fait écraser par une caisse –homicide volontaire. Beaucoup de dépouilleurs aussi, et des mecs de quartier qui viennent foutre le dawa, sans compter les habituels supporters bourrés qui affluent après les matchs au Parc des Princes. Les dieux se révoltent, les astres se désalignent.

Zyed s'écarte du sentier, se noie dans les abysses du bois de Boulogne. Il s'arrête au pied de son arbre, enfin celui qu'il a décrété sien. Il dépose son sac de sport à terre et, vite, il se désape. Dans son kes, il récupère sa jupe jaune flashy et son débardeur rose bonbec. Il enfile ses fringues et fixe sa perruque brune en carré plongeant sur son crâne rasé. Il chope son sac à main, range son flash, ses clopes, son vieux téléphone et sa maille dedans. Son sac de sport restera toute la nuit au pied de son arbre –personne ne vient jamais là.

Zyed troque ses baskets contre des escarpins et il se maquille à l'aveugle, dans l'obscurité du bois. Pas la peine de s'emmerder à faire dans le détail, ses clients le verront mal dans les ténèbres, et puis ils cherchent rarement la grâce et la subtilité auprès de lui. Il s'étale un rouge brillant sur les lèvres, se paillette un peu la ganache, foire le mascara. Et Zyed se transforme en Chicha. Et Chicha regagne le trottoir.

Chapitre 5

Chicha n'est pas comme certaines femmes de l'allée de la Reine-Marguerite, belles et hormonées, parfois opérées et dont les taros pour une passe peuvent grimper à quarante dolls. Non, Chicha casse les prix en fonction du micheton, accepte beaucoup de choses, à peu près tout. Ses yenclis veulent du sale, du hardcore, du ce-qu'ils-font-pas-chez-eux.

Cela dit, impossible de dresser le profil type du punter. Chicha a déjà pompé un gars célèbre de la télé –je sais qui mais je ne balance pas–, un médecin vient aussi la voir régulièrement, elle a parfois un avocat et, va piger pourquoi, pas mal de profs. Chicha régale de bons pères de famille, des darons qui payent pas de mine, mais d'autres aussi plus misérables qui viennent claquer leur RSA dans une pipe ou une baise, des scarlas et quelques camés. Chicha, elle s'en tape des étiquettes. Elle ne juge pas. Elle veut juste son cash, pour survivre et passer la nuit.

Elle retrouve son trottoir et rejoint ses copines, Berta, Ludo et Pauline, travestis comme elle. Ludo, un gadjo perché sur des hauts talons, tire un peu plus vers la couille mais se sent souvent femme. Chicha leur fait la bise, contente de les voir, car elle considère ces trois-là comme sa mifa, même si elle ne les fréquente jamais en dehors du bois.

– Salut, les belles!
– Coucou, Chicha! Ça va, ma poulette?

Une caisse blindée de mecs ralentit à leur niveau, une fenêtre se baisse et un Renoi, dix-huit piges maxi, une capuche hissée sur son crâne, des Ray-Ban de flambeur sur les yeux et des bling-bling autour du cou, sort sa tête et leur fait un doigt: «Baisez vos morts, les travelos!»

– Va te faire foutre, Noir de merde! le rembarre Berta, de son blase diurne Julien, avec son mètre quatre-vingt-dix, sa perruque rousse et bouclée, ses sapes en latex et ses cuissardes de domina.

Elle se tourne vers Chicha.

– C'est comme ça depuis tout à l'heure, ça arrête pas! Je sais pas ce qu'ils ont ce soir, ils sont déchaînés. C'est pourtant pas la pleine lune.

– C'est à cause de la canicule, répond Pauline, blonde cette nuit, brune demain, bleue après-demain, presque à oilpé, à la limite de flirter avec l'attentat à la pudeur. Ils ont chaud, ça les rend agressifs.

– Je les supporte pas, s'énerve Ludo.

Chicha est plus tempérée, moins enragée contre les lascars qui, chaque nuit pourtant, les couvrent d'insultes. Elle sait qu'une fois vidés et loin des regards écrasants de leurs frelots, nombre d'entre eux retrouvent leur humanité, deviennent doux comme des agneaux. Par son taf, Chicha en connaît un rayon sur la psychologie, sur les profondeurs de l'esprit humain et ses mystères. Elle connaît la pression sociale, sait que trop de mecs ensemble se transforment en loups, qu'avec la brutalité peut cohabiter la douceur, que la violence cache parfois la souffrance.

Chicha n'a pas conscience d'en savoir autant, tout ça est intuitif. Elle encaisse sans problème les violences verbales, mais sa tolérance a une limite: on ne touche pas à son intégrité physique, jamais, pas question de se faire esquinter. Les insultes, elle laisse pisser sans problème, mais elle seule s'autorise à malmener son corps. Sa copine Berta, elle, accepte de se faire cogner, mais jamais gratuitement. Pourquoi pas tabasser, lyncher, marbrer, éclater, mais alors pour très cher –pas tant que ça, de mon point de vue. Chacun ses limites.

Chicha s'est fait agresser physiquement à quatre reprises dans le bois de Boubou, et elle s'estime chanceuse. Quatre fois, mais elle ne compte pas les quelques tartes qu'elle a reçues ici et là par des clients insatisfaits ou des cailleras trop excitées. Sa première agression a été la plus violente. Deux mecs lui ont sauté dessus pour la dépouiller de son sac, en ont profité pour se défouler.

Elle ne se rappelle pas grand-chose, seulement qu'elle s'est réveillée dans une mare de sang, le nez pété, des côtes brisées, la mâchoire en vrac. Deux semaines d'ITT, non raquées. À son retour sur le trottoir, elle a dû charbonner trois fois plus pour rattraper le retard. C'était son baptême du bois de Boulogne, deux mois après son arrivée, histoire de piger dans quel monde elle venait d'atterrir.

Sa dernière agression, le mois dernier, a failli tourner au drame. Un micheton lui a envoyé une droite dans la bouche avant de tenter de la suriner pour récupérer son cash. Au moment où il a sorti son schlass, Chicha a hurlé, ses copines ont rappliqué aussi sec et le type a détalé comme un lapin. Cette nuit-là, Ludo, Berta et Pauline ont peut-être sauvé la vie de Chicha. On ne saura jamais. Bienvenue au bois de Boulogne.

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