Société

Achat de conventions de stage: «C'est quand même dommage de devoir payer pour travailler»

Temps de lecture : 5 min

Face à un marché du travail bouché, de plus en plus de jeunes diplômés se tournent vers des organismes en ligne pour obtenir une convention de stage, moyennant un paiement de plusieurs centaines d'euros.

Il existe une myriade d'organismes sur internet qui promettent de fournir une convention en moins de vingt-quatre heures pour généralement 500 euros. | Pixabay via Pexels
Il existe une myriade d'organismes sur internet qui promettent de fournir une convention en moins de vingt-quatre heures pour généralement 500 euros. | Pixabay via Pexels

«J'ai terminé mon master en septembre et je cherchais un travail. Mais n'ayant pas d'expérience dans ce milieu, on ne m'a offert qu'un stage, raconte Emma*, 24 ans. Or, n'étant plus étudiante, je ne savais pas comment obtenir une convention. Je suis donc passée par un site. Ça m'a coûté un mois de salaire en tant que stagiaire, mais j'ai eu ma convention en une journée.»

À l'instar d'Emma, de nombreux jeunes non inscrits dans des établissements d'enseignement supérieur décident de passer par des organismes en ligne pour obtenir une convention, moyennant un paiement. Car rappelons-le, selon la loi, «le stage doit obligatoirement se dérouler dans le cadre d'une convention signée entre les différentes parties». Pour certains, c'est une solution de dernier recours face à un marché du travail qui se veut de plus en plus fermé. Cette pratique qui semble prendre de l'ampleur soulève toutefois de nombreuses questions quant à la précarisation du statut de stagiaire.

Le stage, une étape clé

En 2012, le Conseil économique, social et environnemental faisait état d'un nombre de stages par an en milieu professionnel en nette augmentation. De 600.000 stages en 2006, ce chiffre était estimé à 1,6 million en 2012. Si la pandémie de Covid-19 a eu comme conséquence de faire baisser ces statistiques, le stage semble toujours bien enraciné dans la culture française, pour de nombreuses raisons.

Selon un sondage Ipsos réalisé auprès de 1.086 Français en 2018, le stage est «jugé utile à 89%». Il est principalement vu comme une porte d'entrée dans le monde professionnel: 78% des sondés estiment qu'il «permet de faciliter l'embauche du stagiaire par l'entreprise [à son issue]». La tendance vers la professionnalisation des études supérieures observée depuis quelques années rend par ailleurs cette expérience parfois obligatoire dans le cadre d'une formation.

Ainsi, le stage demeure une étape clé du parcours professionnel. «Pour moi, c'est l'une des seules façons de s'insérer dans le marché du travail quand on est jeune et qu'on n'a pas trop d'expérience, confie Alexandre*, 23 ans. À partir du moment où pour tous les profils junior, on demande cinq ans d'expérience, c'est effectivement compliqué de faire sans.»

Mais avec le Covid-19 et les différents confinements, bon nombre d'étudiants se sont retrouvés sans stage, les entreprises ne pouvant ou ne voulant pas accueillir de stagiaires dans une période aussi incertaine. Selon les chiffres du gouvernement, on pouvait observer «une baisse de 39% d'entrées en stage au printemps 2020 par rapport à 2019» pour les jeunes de moins de 20 ans. Une expérience professionnelle en moins que certains souhaitent désormais rattraper.

Un autre phénomène, par ailleurs exacerbé par la pandémie, est également à prendre en compte: bon nombre de jeunes diplômés revoient aujourd'hui leur choix de carrière. C'est le cas de Stéphane*, 24 ans, qui s'est réorienté vers le milieu du commerce après une licence de lettres. «Pour moi, c'était indispensable de faire un stage, explique-t-il. Surtout quand on change de filière et qu'on souhaite se réorienter, c'est primordial.»

Le business des conventions en ligne

Mais quid des personnes qui ne sont plus étudiantes et qui souhaitent effectuer un stage? C'était le cas de Stéphane au moment où il s'est vu proposer une opportunité de stage dans une entreprise qui lui plaisait vraiment. «Je devais absolument trouver une convention pour débuter ce stage. Je n'avais pas 10.000 options qui s'offraient à moi, se souvient-il. J'ai décidé de consulter des sites qui proposaient de payer pour obtenir une convention. Je me suis rendu compte que c'est quelque chose qui est assez commun: plein de gens le font.»

Il existe en effet une myriade d'organismes sur internet qui promettent de fournir une convention en moins de vingt-quatre heures pour généralement 500 euros, soit un tout petit peu moins du montant minimal de gratification pour un stagiaire, qui s'élève aujourd'hui à environ 600 euros. Certains proposent par ailleurs des «offres d'anniversaire» à moitié prix ou des promotions avec compte à rebours. Comme Stéphane l'explique, lui aurait eu droit à une petite ristourne s'il avait payé via PayPal.

Bon nombre de ces organismes se présentent en fait comme des écoles proposant, au choix, différents types de formation à distance. Ainsi, leur service est tout à fait légal. Selon des propos du ministère de l'Enseignement supérieur recueillis par le journaliste Adrian Remy pour Ouest-France en 2020, «on a connaissance de ces structures, on les suit. Juridiquement, elles n'ont rien à se reprocher. Elles affichent bien un cursus, elles affichent bien une formation et, liés à ces cursus, potentiellement des stages, qu'elles mettent effectivement fortement en avant. Mais ce n'est pas interdit.»

Ces sites offrent en effet la possibilité de suivre des cours. Enfin, en théorie. «Je me suis connectée sur le site un jour, me disant qu'il y avait peut-être des choses intéressantes qui pourraient me servir, raconte Emma. Et en fait, le site ne marchait pas.»

Une précarisation du statut

Si la loi de 2014 sur l'encadrement des stages a eu pour conséquence d'octroyer de nouveaux droits aux stagiaires, avec entre autre une revalorisation de la gratification minimale ou encore un temps de présence bien plus encadré, le statut de stagiaire reste encore assez précaire. Ce type d'organismes le précarise d'autant plus.

«Moi, j'ai eu de la chance, j'ai pu me payer cette convention. Mais c'est quand même 500 euros, c'est énorme. Je me rends bien compte que pour d'autres personnes, tu ne sors pas 500 euros comme ça», reconnaît Emma. Quand on sait que le coût de la vie étudiante peut s'élever à près de 1.300 euros à Paris (loyer compris) ou encore à 894 euros à Nantes (loyer compris), l'addition peut rapidement devenir salée, surtout pour ceux qui ne sont plus soutenus financièrement par leurs parents. «460 euros pour une convention, c'est énorme pour faire un stage où tu vas être rémunéré 500 euros environ», commente Stéphane.

Mais si toutes les personnes interrogées estiment que les prix des conventions sur internet sont élevés, elles ne regrettent pas d'avoir fait appel à ces organismes, tout en soulignant que c'était parce qu'elles pouvaient se le permettre. «Pour moi, le jeu en valait la chandelle, explique Alexandre. Même si c'était plus ou moins un mois et demi de salaire qui me remboursait ma convention de stage.»

Un manque d'alternatives

«Ce que je trouve dommage, c'est que ce soit si compliqué de faire un stage aujourd'hui en France», déplore Emma. Car si le fait d'être en formation vise bien évidemment à protéger le stagiaire, il est difficile pour certains d'acquérir le statut d'étudiant. Et même si l'on remarque que quelques écoles et universités commencent à proposer des formations d'un an visant principalement à garder le statut d'étudiant dans l'optique de réaliser un stage, difficile de s'inscrire en milieu d'année si une opportunité se présente.

Existe-t-il d'autres solutions que les sites internet pour les jeunes qui ne sont plus étudiants? Malheureusement, pas vraiment. Les missions locales ou encore Pôle emploi proposent effectivement des conventions, mais ces dernières n'excèdent pas les deux mois de stage. Une durée que certaines entreprises considèrent comme trop peu conséquente pour bien former leurs stagiaires, et qui ne les oblige pas à les rémunérer.

Tant qu'il n'existe pas d'alternative, il y a fort à parier que ces organismes ne disparaîtront pas de sitôt. S'ils constituent une solution de dernier recours véritablement bienvenue pour ceux qui peuvent se le permettre, ils creusent le fossé des inégalités sociales. Et, comme le regrette Alexandre, «c'est quand même dommage de devoir payer pour travailler».

*Le prénom a été changé.

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