Monde / Culture

Derrière les paillettes de l'Eurovision, l'autre guerre entre l'Ukraine et la Russie

Temps de lecture : 8 min

La large victoire des candidats ukrainiens de Kalush Orchestra à l'Eurovision 2022 marque une étape importante dans l'affrontement que se livrent les deux pays en matière d'influence depuis 2004.

Dans le clip de sa chanson «Stefania», le groupe ukrainien Kalush Orchestra, qui a remporté l'Eurovision 2022, se met en scène dans une ville dévastée par l'invasion russe. | Capture d'écran Kalush Orchestra via YouTube
Dans le clip de sa chanson «Stefania», le groupe ukrainien Kalush Orchestra, qui a remporté l'Eurovision 2022, se met en scène dans une ville dévastée par l'invasion russe. | Capture d'écran Kalush Orchestra via YouTube

Le 66e concours Eurovision de la chanson, qui s'est tenu samedi 14 mai à Turin, ne déroge pas à la règle invariable des grands événements culturels ou sportifs fortement médiatisés: présenté comme un divertissement apolitique depuis sa création en 1956, l'Eurovision sert, cette année encore, de plateau pour une confrontation entre puissances et une compétition entre soft powers nationaux.

C'est que les candidats sont désignés par les groupes audiovisuels publics membres de l'Union européenne de radio-télévision (UER), l'institution organisatrice. Ils portent donc les couleurs d'un État et sont investis de la fonction hautement publique de promouvoir, de façon plus ou moins directe et subtile, leurs identités nationales respectives.

Toutefois, la guerre en Ukraine a donné aux phases finales de cette édition une tonalité particulièrement dramatique: dès le 25 février, au lendemain de l'invasion, l'UER a exclu du concours le candidat et le groupe audiovisuel public russes. En outre, la large victoire des candidats présentés par l'Ukraine, Kalush Orchestra, renforce les résultats obtenus par les autorités de Kiev dans les opinions publiques européennes. Leur chanson, «Stefania», a en effet bénéficié d'un véritable élan de sympathie de la part des téléspectateurs européens, tout particulièrement en Pologne, dans les États baltes ou en Moldavie.

Comme dans les médias, l'Ukraine et la Russie se livrent à distance, sur la scène de l'Eurovision et sous le regard de 200 millions de téléspectateurs issus de plus de 40 pays, une lutte dans laquelle l'identité nationale ukrainienne, l'orientation géopolitique des deux États et leurs places respectives sur le continent sont en jeu.

Les tensions entre Kiev et Moscou constituent assurément le fil rouge de l'histoire politique récente du concours. Cette année encore, la compétition, souvent kitsch et parfois aimablement ironique, tend aux Européens un miroir déformant mais éclairant sur les rapports de force à l'œuvre sur leur continent. Déformant, car l'Ukraine triomphe à l'Eurovision quelques semaines après avoir craint pour son existence même. Éclairant, car la Russie est aujourd'hui bannie de cette enceinte-là aussi. Retracer les trajectoires respectives et divergentes des stratégies des soft powers russe et ukrainien permet de mieux comprendre la lutte actuellement en cours pour la conduite des récits nationaux.

Affirmation de l'identité ukrainienne

Dès 2004, au moment de la «révolution orange» et de l'élargissement de l'OTAN aux États Baltes, l'identité ukrainienne avait trouvé dans l'Eurovision un moyen de s'affirmer, de se manifester et de se faire connaître dans l'Europe au sens large. Sur un mode ludique, elle avait pris à témoins les téléspectateurs européens pour rappeler son existence autonome.

Ruslana, la candidate présentée par le groupe public audiovisuel ukrainien, avait alors clairement pris position en faveur du futur président Viktor Iouchtchenko, de la future Première ministre Ioulia Tymochenko et des mouvements pro-européens contre les mouvements prorusses dominants à Kiev. La chanteuse l'avait fait hors compétition, mais également lors du concours, notamment en combinant paroles en anglais –signe d'une orientation européenne– et en ukrainien –langue considérée jusque-là comme un dialecte au sein de l'espace post-soviétique.

Déjà, l'État ukrainien, né en 1991 de la dissolution de l'URSS, cherchait à affirmer son identité linguistique, culturelle, médiatique et donc nationale sur la scène européenne face à l'hégémonie politique, culturelle et économique russe. Première version –symbolique– de la lutte de David contre Goliath.

Déjà, Moscou s'inquiétait de cette victoire et, plus largement, de cette révolution de couleur qui avait amorcé un mouvement de contestation de la domination russe dans des territoires de l'ancienne URSS. Les manifestations en Ukraine –déjà sur la place de l'indépendance (Maïdan)– avaient en effet servi de catalyseur aux révolutions «des roses» en Géorgie en 2003, et «des tulipes» en 2005 au Kirghizistan.

Dans ces révoltes politiques comme à l'Eurovision, la Russie redoutait les mouvements centrifuges qui portaient vers l'Ouest d'anciennes républiques socialistes soviétiques –les RSS, dont faisaient partie États baltes, Moldavie, Géorgie, Arménie Kazakhstan, Kirghizistan et Ukraine, bien sûr. Tout se passait comme si l'Eurovision servait à ces RSS de caisse de résonance pour accéder à l'ouest de l'Europe sans passer par le truchement de Moscou.

Ruslana, égérie pro-européenne

Le concours de l'Eurovision avait ponctué cette stratégie d'image de marque nationale à travers la personne de Ruslana: celle-ci fut en effet par la suite députée (2006-2007) au Parlement ukrainien, la Rada, car son statut d'égérie pro-européenne avait été consacré par le concours et par sa victoire, la première depuis l'entrée de l'Ukraine à l'UER en 1993.

Cette victoire avait en effet permis à l'Ukraine, conformément au règlement du concours, d'accueillir pour la première fois les phases finales de la compétition et donc de bénéficier de sa très vaste exposition médiatique. De capitale provinciale d'un État oublié de l'ex-URSS, Kiev devenait une capitale attrayante et dynamique –bien distincte de Moscou dans les représentations collectives européennes.

En somme, la victoire de Ruslana en 2004, conjuguée avec le concours organisé à Kiev en 2005, a contribué à la manifestation de l'identité ukrainienne face au très grand public européen. Et c'est cette identité qui est aujourd'hui contestée, par les discours et par les armes, dans l'invasion de l'Ukraine. On comprend dès lors que l'Eurovision constitue, pour Moscou comme pour Kiev, un enjeu circonscrit mais véritable: il permet en effet de s'adresser directement aux opinions publiques du continent au sens large, de la Scandinavie au Maroc, du Portugal au Caucase.

Eurovision, Coupe du monde, JO...

Après cette victoire, Kiev et Moscou ont engagé un duel d'influence à distance, notamment lorsque la capitale russe a accueilli la finale du concours musical en 2009, à la suite de la victoire du candidat russe Dima Bilan en 2008. Pour la Fédération de Russie, l'heure était alors à une stratégie de soft power fondée sur le prestige international et l'affirmation du pays sur la scène médiatique. Cela s'était manifesté dans le concours 2008 par une chanson intégralement écrite en anglais intitulée «Believe».

L'organisation de la finale de l'Eurovision en 2009, avec un budget de 30 millions d'euros, constituait une première étape de cette stratégie d'ouverture contrôlée à l'Ouest. Elle montrait au monde que la décennie noire des années 1990 et la crise de 2008 était terminées. Les «cartes postales» audiovisuelles traditionnelles du concours de l'Eurovision prouvaient aux opinions occidentales combien la Russie, devenue relativement opulente grâce à la manne pétrolière, s'était modernisée. Elles devaient également faire pièce aux images de Kiev en 2005.

L'organisation des plus grandes compétitions sportives –hautement médiatisées– devait concourir à cette stratégie d'influence en permettant un accès direct aux opinions étrangères. Ainsi, en accueillant successivement les Jeux olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi (37 milliards d'euros d'investissements connus) et la Coupe du monde de football en 2018 (27 milliards d'euros), la Russie a essayé –de nouveau– de susciter l'admiration à l'étranger.

L'ancien et le nouveau se côtoyait dans ce plan décennal: la Fédération reprenait les anciennes recettes de l'URSS en mettant en avant son excellence sportive, mais elle les complétait par une maîtrise de l'image toute occidentale, servie par des médias publics réorganisés. Les vitrines médiatiques de Russia Today et de Sputnik en langues étrangères venaient compléter cet arsenal en offrant un accès aux débats publics européens à la presse gouvernementale russe.

Un échec russe

Cette stratégie a permis de rendre à la Russie sa visibilité médiatique, mais elle ne lui a pas évité les critiques et les polémiques: évidemment à l'occasion de ses opérations militaires en Géorgie (2008), en Ukraine (2014) et en Syrie (2015), mais aussi en raison des controverses financières et écologiques suscitées par les investissements somptuaires relatifs à ces compétitions.

Le contraste est particulièrement saisissant entre les efforts consentis et les résultats obtenus. Certes, entre 2009 et aujourd'hui, la Russie a gagné en visibilité en Europe occidentale. Certes, Russia Today et Sputnik ont fait entendre la voix des autorités russes partout en Europe, alors que la Russie était jusqu'alors inaudible. Toutefois, si les élans de sympathie sont réels, ils se limitent à la frange conservatrice des opinions publiques et des scènes politiques nationales.

La longue décennie de soft power internationalisée de la Russie, depuis l'Eurovision 2009 jusqu'à la Coupe du monde 2018 se conclut donc aujourd'hui par un constat d'échec.

La lutte pour la conduite du récit

L'histoire récente de l'Eurovision marque, d'une façon certaine, l'avantage que prend Kiev face à Moscou dans la lutte pour la visibilité et la conduite du récit. La large victoire de Kalush Orchestra samedi 14 mai ne change évidemment pas les rapports de force militaires. Mais elle est une manifestation du succès des autorités publiques ukrainiennes dans le changement de l'image du pays partout en Europe. Précisément au moment où elle a subi plusieurs atteintes très graves à sa souveraineté, à son économie et à son territoire.

En 2014, à la suite de l'annexion de la Crimée par la Russie et du déclenchement des hostilités dans le Donbass, l'Ukraine avait en effet dû suspendre sa participation à l'Eurovision. Profitant de cette absence, la Russie avait essayé d'étendre son influence au sein de l'UER et chez les téléspectateurs en critiquant ouvertement la candidate drag queen autrichienne Conchita Wurst, qui avait remporté la victoire avec «Rise like a Phoenix».

Le but politique de la Russie était alors de prendre la tête des mouvements réactionnaires européens. Parmi les motifs récurrents des autorités gouvernementales: la nécessité de lutter contre le déclin de l'Occident chrétien face aux «dangers» de l'époque –«propagande LGBT», islamisation, gauchismes…

L'Eurovision 2015, qui s'est tenu au moment où Moscou se préparait à intervenir en Syrie, a marqué un infléchissement du soft power russe comme leader des illibéraux en Europe. L'épisode Conchita Wurst constituait pour la Russie un des éléments-clés de ce récit, qui lui conférait la mission de défendre l'Europe contre son propre déclin.

L'Ukraine réaffirma, elle, sa posture politique lors du concours 2016, remporté par Jamala avec le titre «1944», qui faisait référence à la déportation des Tatars de Crimée par Staline. La revanche de l'Ukraine sur la Russie était alors de plusieurs ordres pour Kiev. La candidate ukrainienne donnait à son pays une deuxième victoire cherchée en vain par la Russie. Mais, surtout, elle rappelait à l'Europe le sort de ce territoire et de ses populations annexés illégalement; signalait l'appartenance de la Crimée à l'Ukraine; soulignait, par le truchement symbolique de l'UER et de l'Eurovision, la volonté de Kiev d'avoir sa place en Europe. Les huées subies par les candidates russes lors des éditions 2015 et 2016 ont quant à elles souligné la dégradation générale de l'image de la Russie en Europe.

Esprit de résistance ukrainien

L'exclusion de la Russie du concours 2022 n'est qu'une sanction –symbolique, mais circonscrite– de plus contre Moscou. Elle marque la réprobation, de la part l'Europe au sens large, de l'invasion de l'Ukraine, tout comme l'exclusion de la Serbie en 1995 avait signifié la condamnation de la présidence Milošević au moment des guerres en ex-Yougoslavie (1992-1995).

Cette exclusion consacre également deux tendances profondes dans les stratégies d'influence européennes. D'une part, les efforts déployés par la Russie depuis au moins une décennie pour attirer, fédérer, influencer et finalement déstabiliser les Européens dans le domaine médiatique, sportif et culturel n'ont pas atteint leurs buts.

D'autre part, au moment même où le sort de l'Ukraine est le plus menacé, l'Eurovision offre en revanche au pays la possibilité de manifester, directement, face aux Européens, son esprit de résistance. À l'instar de la communication de guerre directe et efficace du président Volodymyr Zelensky, le soft power ukrainien s'affirme à l'Eurovision au service de la préservation de l'identité ukrainienne.

La prestation musicale et chorégraphique de Kalush Orchestra lors de la finale du 14 mai 2022 à Turin sera sans doute rapidement oubliée. Mais les effets du soft power ukrainien seront, eux, durables, et permettent d'affirmer l'identité nationale ukrainienne en prenant directement les Européens à témoins.

Newsletters

Un nouveau séisme de magnitude 5,7 frappe Java

Un nouveau séisme de magnitude 5,7 frappe Java

Il y a deux semaines à peine, un séisme faisait 331 morts sur l'île indonésienne.

En Ukraine, des voleurs tentent de dérober un mur peint par Banksy

En Ukraine, des voleurs tentent de dérober un mur peint par Banksy

La police de Hostomel a pu récupérer le bout de mur signé par le street artist, découpé par les voleurs.

Une semaine dans le monde en 7 photos, du 26 novembre au 2 décembre 2022

Une semaine dans le monde en 7 photos, du 26 novembre au 2 décembre 2022

Manifestations en Chine contre les restrictions liées au Covid-19, éruption du Mauna Loa sur l'île d'Hawaï, premier arbitrage d'un match de Coupe du monde par une femme... La semaine du 26 novembre au 2 décembre en images.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio