Santé

La migraine, cette «maladie de bonne femme» qui peut faire de votre vie un enfer

Temps de lecture : 5 min

Malgré les avancées de la recherche médicale, cette maladie neurologique qui touche près de 15% de la population peine encore à être véritablement reconnue.

«On observe un retentissement des difficultés contemporaines sur les migraineux», explique la neurologue Carole Séréni. | Kat Smith via Pexels
«On observe un retentissement des difficultés contemporaines sur les migraineux», explique la neurologue Carole Séréni. | Kat Smith via Pexels

«La première fois que j'ai eu une migraine, j'étais en train de marcher jusqu'à l'arrêt de bus, raconte Molly, une avocate de 27 ans qui souffre de migraines avec aura. Tout à coup, je ne voyais plus correctement. Je suis rentrée chez moi et je me suis allongée jusqu'au lendemain. […] Je croyais mourir. Je n'imaginais pas que c'était ça, avoir une migraine.»

En 2019, la migraine était classée par l'Organisation mondiale de la santé comme la seconde maladie la plus invalidante et la première pour les femmes. Selon les chiffres de l'Inserm, elle toucherait jusqu'à 15% de la population générale, à divers degrés. Pourtant, malgré quelques avancées sur le plan de la recherche médicale, les causes de cette maladie ne sont pas encore toutes connues.

Une maladie bien définie

«La migraine n'est pas un petit mal de tête», amorce la neurologue Carole Séréni, autrice de Les mots de la migraine, publié aux Éditions du Cerf fin 2021. C'est une maladie neurologique, «parfois à caractère héréditaire». Sur le plan clinique, elle doit d'ailleurs répondre à un certain nombre de critères précis émanant de la Classification internationale des migraines et céphalées pour être considérée comme telle.

«Il faut avoir fait un certain nombre de crises: cinq pour des crises ordinaires et deux pour la migraine avec aura. Une crise dure en général entre quatre heures et soixante-douze heures», explique la docteure Séréni. En ce qui concerne la douleur, elle doit se trouver «d'un coté de la tête, être une douleur dite pulsatile, et qui soit augmentée par les activités physiques». À cela s'ajoutent, le plus souvent, une sensibilité à la lumière (appelée photophobie) et une intolérance au bruit (ou phonophobie). Certains migraineux peuvent également souffrir de nausées et de vomissements.

Si on estime que 80% des personnes malades font des crises de migraine «normales», 20% ont des migraines avec aura, auxquelles s'ajoutent des troubles de la vision, des troubles sensitifs, et parfois, des difficultés à parler. Nul besoin cependant de répondre à tous ces critères pour être considéré comme migraineux: «Il faut qu'il y ait au moins deux caractères de la douleur, et au moins un signe d'accompagnement», précise la spécialiste.

Un mal encore incompris

Concernant la douleur, bien qu'elle ne soit pas toujours présente lors d'une crise migraineuse, «on sait qu'elle est due à deux choses», indique la neurologue. D'un côté, «l'inflammation neurogène, c'est-à-dire une sécrétion de produits irritants qui enflamment les extrémités des neurones». De l'autre, «la modification des diamètres des petites artères».

Mais quelles sont les causes de ces crises? C'est là où ça se corse. «On ne sait pas complètement d'où elles viennent, mais on sait que c'est un phénomène déclenché par le cerveau, expose Carole Séréni. C'est comme une sorte de programme qui se déclenche. Le cerveau réagit à quelque chose qu'il trouve “too much” pour lui.» Malgré les avancées de la recherche, «il y a plein de choses qu'on ignore encore, poursuit la neurologue. À quoi servent les migraines? On n'en a aucune idée non plus.»

Aussi, bon nombre de migraineux identifient des éléments déclencheurs au contact de stimuli sensitifs, comme la lumière ou certains parfums. Beaucoup de femmes rapportent par ailleurs souffrir de migraines au moment de leurs règles. Certains malades parlent également de moments de stress, ou d'un manque de sommeil. La liste est aussi longue qu'il y a de migraineux. «Pour ma part, j'ai complètement arrêté de boire du café, confie Molly. Je ne bois même plus de thé vert puisqu'il contient une petite quantité de caféine.»

À ce flou s'ajoute une errance médicale pour certains patients. «Il y a des personnes qui ont quarante ans de maladie et qui n'ont jamais su qu'elles étaient malades, témoigne Sabine Debremaeker, présidente de l'association La Voix des Migraineux. Pour certains, le neurologue ne leur a jamais dit: “vous êtes vraiment malade, c'est une maladie neurologique”.»

C'est en quelque sorte le cas de Molly. Après avoir souffert d'une première migraine avec aura, elle s'est rendue chez un médecin sans attendre. «Le jour d'après, je suis allée voir le docteur de mon université pour lui en parler. Il croyait que j'avais bu, s'amuse-t-elle aujourd'hui. J'ai laissé tomber et j'ai espéré que ça ne se reproduise plus. [...] C'est seulement deux ans après que j'ai eu le diagnostic.»

Un problème de reconnaissance

Bien que la migraine soit un problème répandu, «elle est loin d'être considérée», soutient Carole Séréni. Et d'ajouter: «Cette maladie est particulièrement un fardeau pour les gens précaires ou qui sont dans des situations difficiles.» C'est aussi pour ça que la neurologue parle de «grand fléau contemporain» dans son ouvrage. «On observe un retentissement des difficultés contemporaines sur les migraineux», lié par exemple à la pollution, au bruit ou à la promiscuité, avance-t-elle.

Mais ce n'est pas tout. Les chercheurs ont identifié que la surreprésentation des femmes au sein des malades pouvaient s'expliquer par certaines fluctuations hormonales liées au cycle menstruel. Aussi, la décrédibilisation des migraineux peut être liée à une certaine forme de misogynie. Comme le relate la docteure Séréni, la migraine a longtemps été considérée comme «une maladie de bonne femme, qui prêtait à rire».

Ce sexisme dessert évidemment la cause des femmes migraineuses, mais il dessert aussi leurs homologues masculins. Ces derniers consultent «incontestablement moins que les femmes» car ils se retrouvent à devoir faire face à des stigmates sociaux, à savoir qu'un homme se doit d'être viril et ne pas montrer sa douleur.

La question des traitements

Malgré ce manque de reconnaissance, des traitements de crise comme de fond existent pour tenter de gérer les crises migraineuses, à l'instar des célèbres triptans. Toutefois, pour certains migraineux considérés comme «sévères», les traitements classiques ne fonctionnent tout bonnement pas.

Dans un entretien accordé à Lise Garnier pour Slate.fr en 2021, la professeure Anne Ducros estimait que «si une partie des patients supporte bien les médicaments mis à leur disposition, on estime, en France, entre 18.000 et 38.000 migraineux sévères et réfractaires». Pour ces derniers qui souffrent parfois de migraine chronique, la vie peut vite se transformer en un véritable calvaire.

«La migraine chronique est un handicap terrible. La douleur envahit la vie des gens car c'est impossible de penser à autre chose», souligne Carole Séréni. On observe ainsi des répercussions sur la vie professionnelle, mais également des dégradations au niveau de la vie de famille ou de la vie personnelle de façon générale. Un sondage réalisé par La Voix des Migraineux en mars 2020 a montré que 15% des migraineux songent régulièrement au suicide.

Si des traitements innovants existent à travers le monde, la France semble largement en retard sur ce sujet. «Toute l'Europe se réjouit des anticorps monoclonaux anti-CGRP, mais nous, on ne les propose pas en remboursement», déplore la neurologue. Pourtant, les essais cliniques ont montré une nette amélioration chez certaines personnes atteintes de migraines sévères. Il y a près d'un an, une pétition pour le remboursement de ces anticorps avait vu le jour sur internet.

Aussi, même s'il arrive que certaines personnes finissent par ne plus avoir de crises à un moment de leur vie, «nous ne savons toujours pas guérir la migraine de manière définitive», déclare Carole Séréni. Heureusement, des associations comme La Voix des Migraineux existent pour «rompre l'isolement et pour informer».

Newsletters

«J'ai un gros problème d'hygiène corporelle, comment recommencer à prendre soin de moi?»

«J'ai un gros problème d'hygiène corporelle, comment recommencer à prendre soin de moi?»

Cette semaine, Mardi Noir conseille A.B., qui aimerait retrouver une image d'elle plus valorisante, et ainsi trouver la force de se laver plus régulièrement.

«Je baise en dormant»: la sexsomnie, trouble évoqué par le YouTubeur Léo Grasset accusé de viol

«Je baise en dormant»: la sexsomnie, trouble évoqué par le YouTubeur Léo Grasset accusé de viol

Visé par une enquête pour viol, alors qu'il faisait déjà l'objet d'une enquête préliminaire pour des faits de harcèlement sexuel, le vidéaste star s'est défendu en affirmant souffrir d'une forme particulière de somnambulisme.

Épicer vos plats peut améliorer votre santé

Épicer vos plats peut améliorer votre santé

Manger des cacahuètes (grillées à sec et non salées) aussi.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio