Culture

Adoubé à Moscou, censuré par Staline: le destin de Mikhaïl Boulgakov, visionnaire russe né à Kiev

Temps de lecture : 5 min

Il est temps de (re)découvrir son roman culte, «Le Maître et Marguerite», fruit de douze ans de travail acharné.

Mikhaïl Boulgakov, en 1928. | Materialscientist via Wikimedia Commons
Mikhaïl Boulgakov, en 1928. | Materialscientist via Wikimedia Commons

«L'amour surgit devant nous comme surgit de terre l'assassin au coin d'une ruelle obscure et nous frappa tous deux d'un coup. Ainsi frappe la foudre, ainsi frappe le poignard!» L'auteur de cette fulgurance, tirée de son roman culte Le Maître et Marguerite, est un certain Mikhaïl Boulgakov, écrivain et médecin russe, né à Kiev, dans l'ombre du tsar Alexandre II, le 15 mai 1891, et mort soviétique le 10 mars 1940 à Moscou.

Ce visionnaire est le fils d'un professeur de théologie ayant enseigné à l'Académie de Kiev. Il suit des études de médecine et travaille comme médecin sur le front de la guerre en 1914-1918, puis devient journaliste à Moscou en 1920. Il y collabore à la revue des cheminots Goudok (Le Sifflet), y publie des textes fantastiques comme autant de satires acides du régime soviétique. Endiablade, publié en 1924, en est un exemplaire édifiant.

Dans la jeune Union soviétique des années 1920, Korotkov, modeste chef de bureau payé en allumettes pourries, est renvoyé du jour au lendemain. Il se découvre alors poursuivi par une bureaucratie tentaculaire et diabolique dont seule la folie lui permettra de s'évader.

«“Qu'ai-je fait!” s'écria Korotkov horrifié. La machine après avoir secoué de leur stagnation les premières vagues, répandait maintenant un flot régulier, et faisait retentir les grandes salles désertes du Spimat [le bureau des allumettes, ndlr] du rugissement sonore d'un lion à mille têtes», écrit Boulgakov dans Endiablade, comme si le régime soviétique relevait de l'alien indomptable, d'une machine de guerre implacable.

Mikhaïl Boulgakov, en 1916. | AnatolyPm via Wikimedia Commons

Le médecin de Kiev publie en 1925 Les Œufs du destin, autre nouvelle fantastique où il pointe les caractéristiques effrayantes d'une société bureaucratique emmenée par Persikov, savant hautement délirant qui découvre un «rayon rouge» sous l'effet duquel les créatures vivantes se reproduisent à un rythme accéléré. La folie est au cœur de l'œuvre de Boulgakov qui dénonce, par une drôlerie subtile, la violence et le déséquilibre d'une hiérarchie verticale plombée de haut en bas.

La même année paraît Cœur de chien, une histoire dans laquelle un chien transformé en être humain est nommé à un poste de fonctionnaire. En 1926, la pièce Les Jours des Tourbine cartonne à Moscou. L'histoire se déroule à Kiev, fin 1918. Nous sommes au début de la guerre civile en Ukraine. L'auteur nous embarque dans un drame historique à travers l'histoire des Tourbine, une famille de Russes blancs –opposants tsaristes aux rouges bolcheviques– qui figurent une élite avec, chevillée au cœur, la nostalgie de la Russie traditionnelle et la peur de voir ses valeurs s'effondrer. De fait, les opposants au premier régime communiste de l'histoire ont la vie dure: le tsar Nicolas II est exécuté avec toute sa famille en 1918, environ un an après que les bolcheviques ont pris le pouvoir.

Abandonnés par l'armée allemande et les Alliés qui filent vers l'ouest après s'être battus contre les bolcheviques, les Tourbine voient arriver des troupes nationalistes ukrainiennes antisémites, emmenées par Simon Petlioura, commettre des pogroms dans lesquels périront des dizaines de milliers de personnes juives avant que l'Armée rouge ne reprenne la ville en toute violence établie.

Les canons tonnent alors en Ukraine dans la confusion totale. Plongés dans la tourmente des turbines belliqueuses, les Tourbine quittent leur précieuse maison familiale, leur piano, les lilas du jardin et leur poêle en faïence devant tant de regards en chiens du même nom. Toute ressemblance avec des situations actuelles ne serait que pure incidence de bonne littérature.

Interdit par la censure, massacré par la critique

Avec Les Jours des Tourbine –l'adaptation théâtrale de son roman La Garde blanche–, Boulgakov cartonne à Moscou mais le succès ne le soustrait pas à la censure de Staline. Ses pièces suivantes seront interdites par la censure officielle ou massacrées par la critique ambiante. Réduit au silence littéraire, Boulgakov envisage de quitter l'URSS en 1930. Mais il est stratégiquement nommé à un poste subalterne au Théâtre d'art de Moscou, où il restera jusqu'à la fin de sa vie. Il meurt le 10 mars 1940 à Moscou, devenue la puissante capitale de l'URSS.

Les Jours des Tourbine, mis en scène par Constantin Stanislavski, en 1926. | Photographie de la production du Théâtre d'art de Moscou via Wikimedia Commons

Vingt-sept ans plus tard, en 1967, paraît, avec plusieurs passages censurés, son célèbre roman Le Maître et Marguerite écrit entre 1928 et 1940 –douze ans de travail acharné, mine de rien. Dans cette histoire mystérieusement passionnante, le diable déguisé en gentleman –nommé Woland– et sa bande d'allumés –façon Las Vegas Parano– décident de visiter Moscou dans les années 1930 par une suffocante soirée de printemps. Accompagné par le valet Koroviev, un chat noir nommé Béhémot flanqué d'un pistolet, un vampire, une ogresse et une sorcière, le diable va mettre Moscou à feu et à sang, blackboulant les fondements d'une société matérialiste et athée qui croit pouvoir révolutionner le monde. Jésus de Nazareth et Ponce Pilate sont également conviés dans ce roman comme dans un lumineux voyage dans le temps.

«Faisant fi des arguments rationalistes qui sous-tendent la folie stalinienne, Boulgakov recourt au fantastique pour en éclairer le non-sens. Il rend manifeste le surnaturel, montre le pouvoir de l'imaginaire sur le réel et affirme, par diable interposé, sa croyance en Dieu, sa foi en l'immortalité de l'âme et en la dimension sacrée de la littérature», souligne Emmanuelle Caminade sur le blog L'Or des livres. Et dans la fantasmagorie égayante de Boulgakov advient un malheur prégnant.

Comme un écho faustien au dramaturge de Kiev, António Guterres, secrétaire général de l'ONU, s'est rendu en Ukraine et, au lendemain de sa rencontre avec Vladimir Poutine au Kremlin, déclarait le jeudi 28 avril dernier: «Je dois dire ce que je ressens. J'imagine ma famille dans une de ces maisons aujourd'hui détruites et noires. Je vois mes petites-filles s'enfuir dans la panique, une partie de la famille finalement tuée. Donc, la guerre est une absurdité au XXIe siècle. La guerre est diabolique.» Le soir du même jour, deux missiles explosaient dans le centre de Kiev.

Drame fratricide en orthodoxie. Nostalgie appuyée de l'Union slave. En Russie comme en Ukraine, l'âme d'une personne est la clé de son identité et son comportement est essentiellement assimilé à son âme. «Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s'il perd son âme?» demande le Christ des évangiles (Marc 8:36). Boulgakov a par ailleurs aimé la France au point d'écrire Le roman de monsieur de Molière dans lequel il nous éclaire de sa ferveur pour l'œuvre d'un génie moins connu sous le nom de Jean-Baptiste Poquelin.

Que reste-t-il aujourd'hui de la maison natale de Boulgakov, devenue un célèbre musée à Kiev? Son adresse au numéro 13 de la descente Saint-André est-elle encore valide? Les bombes assassinent en masse. Elles écrasent les bibliothèques et les théâtres de pierre. La mémoire survit malgré tout aux cratères. Le souvenir de Boulgakov est resté intact et d'une actualité sidérante. Dans Le Maître et Marguerite, le médecin de Kiev écrit: «Écoute ce silence, dit Marguerite, tandis que le sable bruissait légèrement sous ses pieds nus, écoute, et jouis de ce que tu n'as jamais eu de ta vie: le calme.» C'est tout l'avenir que l'on souhaite aux peuples russe et ukrainien.

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