Politique

La nouvelle présidence Macron se déroulera autour d'un pôle central et autonome

Temps de lecture : 5 min

La tripartition de notre vie politique induit une évolution de notre vie démocratique seulement esquissée depuis 2017.

Les rapports politiques ne sont jamais exempts d'affects, de violence symbolique et de rapports de force. | Thibault Camus / POOL / AFP
Les rapports politiques ne sont jamais exempts d'affects, de violence symbolique et de rapports de force. | Thibault Camus / POOL / AFP

Plusieurs facteurs relevant à la fois du long terme et de la conjoncture politique actuelle mènent à un processus d'autonomisation des élites du pouvoir, notamment à travers la construction et le renforcement d'une majorité ressemblant à un champ politique autonome animé par de constantes négociations et délibérations internes. Une Troisième Force au service du régime de la Ve République.

Deux pôles d'opposition en quête de stratégie

À gauche, la direction de La France insoumise voit déjà un gouvernement Mélenchon en juin, scénario non dénué de crédibilité mais qui doit passer par une perception majoritaire de la naissance véritable d'une gauche radicale de gouvernement, prenant de fait une partie de l'espace qu'occupa le Parti socialiste cinq décennies durant. L'appréhension des rapports de force politiques, mot d'ordre des insoumis, détermine néanmoins l'état d'esprit qui règne chez les amis de Jean-Luc Mélenchon au moment de négocier avec le PS, EELV et le PCF.

Sur le flanc droit, LR vit une forme de psychose de l'échec qui amène le parti du président Sarkozy à aborder les législatives dans un état de dénuement politique et idéologique plus qu'handicapant, renforcé par une quasi-rupture entre le parti et son dernier président de la République. La plongée sous les 10% dans les enquêtes d'opinion confirme une situation plus que périlleuse pour un parti pourtant censé être l'héritier des groupes de la droite parlementaire de la Ve République.

À l'extrême droite, le schéma habituel se reproduit: le RN a décidé de proclamer le rassemblement du «camp national» en commençant par éradiquer tous les partisans d'Éric Zemmour, à commencer par lui. En 2002, Jean-Marie Le Pen avait écrasé le MNR de Bruno Mégret (déjà partisan de «l'union des droites»). En outre, pour signifier l'estime portée à son ancien numéro deux, il avait dépêché face à lui son majordome, Gérald Gérin, dans sa circonscription des Bouches-du-Rhône. Au-delà de la culture de la rancune répandue à l'extrême droite, assécher financièrement la concurrence naissante est une garantie pour le RN de conserver son hégémonie à la droite de la droite.

Le pôle macroniste s'organise en douceur, comparé à ceux de ses opposants.

Les rapports politiques ne sont jamais exempts d'affects, de violence symbolique et de rapports de force. Il se trouve que les deux pôles d'opposition au macronisme ont pour personnalité dominante des adeptes d'une conception plus qu'hégémonique de la vie politique: rien n'est oublié et tout se paye, chèrement même, au prix de la défaite de leur camp. D'aucuns pointent la culture «lambertiste», d'autres la tradition familiale lepéniste.

Cette culture de la contrainte et de la négociation en tant que paravent d'un exercice de la négociation, elle-même vue comme moyen de compression de l'existence des partenaires, est inhérente au mode de financement de notre vie politique. C'est une terre brûlée électorale que les dominants de chaque pôle entendent organiser face à leur concurrence immédiate et familière. Si l'assouvissement de quelque rancœur s'y ajoute harmonieusement, on se doute que le résultat sera celui d'une nécrose des deux pôles opposés –et opposants– au pôle central macroniste.

Combattre sur deux fronts, bénéficier de la centralité

La réélection d'Emmanuel Macron est nette, la légitimation renouvelée et les questionnements sur son exercice du pouvoir intacts. Le pôle macroniste s'organise en douceur, comparé à ceux de ses opposants. Contrairement aux chefs principaux de son opposition, le camp du président de la République affiche une diversité promise à l'exercice de la négociation ou de la délibération.

Le pôle central reconstitue –par la multiplication de ses «courants», qui reflètent les facettes d'une vie politique– un champ politique large, rassemblant différentes familles de pensée, celles qui ont de fait exercé le pouvoir depuis 1958, sinon 1945. Nécessité stratégique immédiate pour Emmanuel Macron, on peut y déceler une évolution sociologique de long terme.

Communion des élites

Le ralliement de Jean-Pierre Chevènement et la fondation d'un parti émanant de ses options et analyses ont pour parallèle l'arrivée d'élus LR dans la majorité présidentielle, ainsi que l'engagement de l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin. La réunion des «deux rives», vieille antienne de la vie politique française depuis trois décennies, se réalise de façon plus aboutie qu'en 2017.

La tripartition, dans le contexte qui est le nôtre en 2022, induit une sorte de vitrification de notre vie politique. Le scénario découle de cette réalité nouvelle et inspire une vision claire de notre vie politique: c'est au sein du pôle central, macronien pour un quinquennat supplémentaire, que négociations et délibérations ont vocation à être menées. Chevènementistes, sociaux-libéraux, libéraux –liste non exhaustive– ont vocation à faire vivre le débat mezza voce en inspirant aux citoyens l'idée que leur représentation est toujours assurée, quoi qu'il arrive, par le pôle central.

Autonomisation du pôle central

Une évolution sociologique de long terme rend l'autonomisation du pôle central non seulement crédible et possible, mais quasiment inscrite dans le processus d'évolution sociologique de nos sociétés. Progressivement, les «élites» au sens large ont eu tendance, en quelques décennies, à s'autonomiser par rapport au reste de la société. Cette tendance lourde se lit évidemment dans les résultats électoraux qui ne sont, en la matière, qu'une projection par les urnes d'une puissante évolution de la géographie sociale.

Cette autonomisation n'est que relative, évidemment. La souveraineté populaire primant et le suffrage universel tranchant en dernier lieu, on ne saurait parler de véritable sécession ou de «séparatisme». Par son capital important (pas seulement économique), ses références communes culturelles ou encore sa localisation géographique, une partie de la société vit un processus de réelle prise de distance et de liberté par rapport à des groupes sociaux subalternes. Sa vision du monde est aisément légitimée quand celles des autres groupes, qui n'ont rien d'unifiées, sont soit invalidées, soit –du fait de la crise– en proie à la montée d'idéologies morbides (complotistes, anti-sciences...).

Les effets de la tripartition sont inscrits dans un processus de long terme, celui de l'autonomisation des «élites» au sens large par rapport au «peuple».

Dans le contexte national et international que nous connaissons, la constitution de ce pôle central aux diverses facettes apparaît quasiment inévitable, inéluctable. La tentation d'une partie de l'électorat flirte avec le désir de dépolitisation et d'affirmation d'une autorité que les partis de l'ancien système partisan ont cherchée en vain plusieurs décennies durant. Le contexte international inquiète. Il précipite dans une forme d'angoisse des pans entiers de la société.

Alors que la fin de l'histoire a bercé le monde occidental il y a une trentaine d'années, on assiste au retour d'une forme de brutalité entre États, que la guerre d'Ukraine illustre dramatiquement et qui implique une volonté de pacification intérieure, d'apaisement des clivages et de désir d'un ordre public, désamorçant la lancinante angoisse collective devant la marche du monde.

Une partie des citoyens français peut donc aspirer à un désamorçage de nos querelles nationales et à additionner autorité et dépolitisation. Une forme de dépolitisation autoritaire, portée par un bloc social central, disposant d'une capacité de projection politique dans les institutions, n'est donc pas la moindre des hypothèses. Elle correspond à un doute rampant sur notre système démocratique.

Inévitable ou nécessaire? Les effets de la tripartition sont d'abord inscrits dans un processus de long terme, celui de l'autonomisation des «élites» au sens large par rapport au «peuple». Oppositions fragiles et «centre» non moins enclin à la vulnérabilité de l'isoloir: tout concorde pour que, sur plusieurs années, ce pôle élitaire et central pèse de façon déterminante.

Newsletters

Après l'affaire Quatennens, les nuages s'accumulent pour Jean-Luc Mélenchon

Après l'affaire Quatennens, les nuages s'accumulent pour Jean-Luc Mélenchon

Absent de l'Assemblée nationale depuis les dernières législatives, le chef historique de La France insoumise vient de subir une série de revers politiques. Un début de déclin?

«Black Mirror» avait mieux compris l'importance du discrédit politique que les pros du secteur

«Black Mirror» avait mieux compris l'importance du discrédit politique que les pros du secteur

L'épisode «Le show de Waldo», consacré à la candidature d'un personnage de cartoon carburant aux injures à une élection partielle, semblait peu réaliste. Mais la nuit du 8 novembre 2016 a prouvé que la réalité avait dépassé la fiction.

Le 80e congrès du PS pour les nuls

Le 80e congrès du PS pour les nuls

Fin janvier, à Marseille, les membres du parti à la rose diront s'ils veulent poursuivre avec leur premier secrétaire et avec la Nupes. Deux candidats essaient de ravir le poste à Olivier Faure.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio