Culture

Proust a-t-il écrit «Gossip Girl» sans le savoir?

Temps de lecture : 8 min

On ne trouve nulle trace d'hommage à l'écrivain chez les producteurs et scénaristes de la série. Les similitudes sont pourtant flagrantes, à tel point que les personnages et la trame semblent être directement tirés de «La Recherche».

Blair est sociologiquement une Verdurin, mais la fascination qu'elle exerce sur Dan, comme sur le narrateur de Proust dans La Recherche, tient plutôt d'Oriane. | Otto Wegener via Wikimedia Commons – Capture d'écran xoxo, gossip girl via YouTube – Montage Slate.fr
Blair est sociologiquement une Verdurin, mais la fascination qu'elle exerce sur Dan, comme sur le narrateur de Proust dans La Recherche, tient plutôt d'Oriane. | Otto Wegener via Wikimedia Commons – Capture d'écran xoxo, gossip girl via YouTube – Montage Slate.fr

La Recherche n'est pas un roman à clefs, et beaucoup d'amateurs de l'œuvre s'offenseraient de voir ainsi réduit le roman cathédrale de Marcel Proust. Susciterait-on le même scandale avec Gossip Girl? Probablement pas, surtout que trouver les clefs de la jeunesse dorée de l'Upper East Side précisément dans La Recherche du temps perdu est plutôt flatteur. On ne trouve nulle trace d'hommage à Proust chez les producteurs et scénaristes de Gossip Girl, ni en interview, ni dans les titres des épisodes (des jeux de mots sur des classiques hollywoodiens avec Audrey Hepburn ou des grands romans) ni dans les références culturelles évoquées dans le script. Et pourtant, les personnages de Gossip Girl, ainsi que la trame de la série, semblent être directement tirés de La Recherche.

Gossip Girl est en effet le roman d'une ascension sociale, dont le personnage principal, Dan, qui se replie derrière son rôle de narrateur, franchit les «couches superposées des castes [...] supérieures à la sienne», pour reprendre une phrase tirée d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs.

Dan est littéralement le narrateur de la série (il faut toutefois attendre six saisons pour que cela soit révélé). Ce sont les «blasts», les alertes de gossipgirl.com, qui ponctuent en voix off la narration et s'affichent sur les écrans des smartphones BlackBerry des camarades de Dan.

Dan, un narrateur de chez Proust

Il est, comme le narrateur chez Proust, un fin portraitiste, fin moraliste, qui veut en être, qui cherche ardemment à intégrer des cercles qui lui semblent inaccessibles. Ces cercles et ces amitiés, il les intègre progressivement, comme le narrateur de La Recherche, et s'en lasse facilement une fois sa position acquise. Comme le narrateur avec Mme Swann, il se désintéresse de Serena et transfère son dévolu vers Blair une fois la sympathie de Serena acquise, une fois qu'il fait enfin partie des Van Der Woodsen, par le mariage de son père.

Il est un fin portraitiste, mais il est à la fois très myope, incapable de voir sa propre gaucherie, son propre narcissisme, justifie tous ses gestes par une sorte de «moral high ground».

Enfin, sous le pseudo de «gossipgirl», il se valorise avec une fausse humilité, s'adresse des reproches tout à fait flatteurs (comme lorsqu'il se peint en «insider» ultime) alors qu'il est d'une dureté rare avec ses personnages, d'une certaine mesquinerie même, comme le narrateur quand il abandonne Swann ou Charlus et solde leurs portraits.

Tous les personnages de Gossip Girl reconnaissent vivre de gossipgirl.com lorsque ses sources sont révélées. Lorsque Serena reprend le site, tous contribuent à gossipgirl.com, de même que les mondains proustiens qui signent les registres pour apparaître dans les chroniques du Figaro ou du Gaulois et sont fiers d'y être évoqués, même sous la plume ironique des Goncourt. Grâce à ça, ils comptent.

Dan enferme Blair avec un certain vice lorsqu'elle essaie de se défaire de son mariage princier, comme le narrateur avec Albertine.

Dan a par ailleurs une vocation d'écrivain, qu'il parachève dans les deux dernières saisons comme le narrateur dans Le temps retrouvé, bien décidé à tirer les portraits et impressions du monde qu'il a intégré: «J'y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l'espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu'ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes, –entre lesquelles tant de jours sont venus se placer– dans le Temps», conclut le narrateur chez Proust.

Dan publie des nouvelles dans le New Yorker, et feint d'être surpris d'y être, d'être indigné même (Vanessa offre sa nouvelle au New Yorker à son insu), comme quand le narrateur découvre son article dans Le Figaro: «Cela, c'était trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce n'étaient pas que quelques mots, c'était tout, c'était ma signature.»

Dan redoute d'être un «célibataire de l'art», de ne rien laisser. Il vit en outre sous l'ombre tutélaire de Jeremiah Harris, interprété par Jay McInerney, l'une des grandes figures du Brat Pack littéraire, comme le narrateur est sous l'influence de Bergotte, façonné d'après Anatole France.

Dan n'est pas un inverti. Il n'a pas besoin, comme le narrateur, de projeter sur les mères l'adoration qu'il porte pour les fils. Aussi, les personnages féminins de Gossip Girl, qui sont de la génération de Dan, sont tour à tour ses petites amies et pas seulement l'objet de sa fascination. Dan, enfin, est d'une jalousie maladive avec toutes ses petites amies, et enferme Blair avec un certain vice lorsqu'elle essaie de se défaire de son mariage princier, comme le narrateur avec Albertine.

Serena, une Oriane de Guermantes et une Odette

Serena, objet de l'adoration momentanée de Dan, est une sorte d'Oriane de Guermantes et à la fois une Odette. Sa position sociale est en effet celle d'une noblesse d'un nouveau monde, à la manière des Guermantes. Serena Van der Woodsen est ainsi la fille de Lily Rhodes et la petite-fille de Celia Catherine Rhodes, rentières mondaines de mère en fille. Quant à Nate, celui qui deviendra le meilleur ami de Dan, il est par sa mère un Vanderbilt, dynastie qui a régné sur la politique américaine depuis le milieu du XIXe siècle.

Un épisode met d'ailleurs en scène un shooting des Rhodes intitulé «Modern royalty» par les éditions Taschen. C'est un monde qui vit en vase clos, scandé par des institutions désuètes: le bal des débutantes, les soirées caritatives, les anniversaires imaginés comme des salons (à ses 17 ans, il faut inviter les grandes personnes qui comptent à Manhattan). Dans la saison 5, on introduit même de véritables salons. On ne compte pas non plus les clubs, la «Fundation for Girls» où Blair aspire à entrer est une sorte d'«Interallié» pour Swann, où l'on lutte pour être admis, coopté.

C'est un monde de salons, d'humiliations par invitations interposées, où l'on refuse d'aller dans une soirée où untel est invité pour ne pas se diminuer, par snobisme. Blair vit ainsi la même humiliation que la Berma dans Le Temps retrouvé quand personne ne se pointe à sa soirée sushis, tous occupés ailleurs par une soirée concurrente. Le boulevard Saint-Germain est ainsi projeté dans l'Upper East Side, et Balbec dans les Hamptons l'été.

Dan hérite sa fascination pour ce monde de son père, Rufus, tout comme le père du narrateur chez Proust déjà.

Comme chez les Guermantes, une grande confusion règne sur les noms des gens et les liens de parenté, pour qui est au seuil de ce monde. Lily Rhodes devient Van der Woodsen, puis Bass et Humphrey, et surprend certains de ses interlocuteurs qui ne savent plus très bien à qui ils ont à faire, comme lorsque Cottard, à la Raspelière, découvre que Charlus est un Guermantes.

La confusion règne parce que ce monde n'est pertinent que pour ceux qui en sont. C'est un monde déjà fini, un ersatz de l'ancien régime dans La Recherche (l'âge d'or des salons est déjà passé, les titres de noblesse une aberration historique dans la IIIe République), qui ne signifie plus grand-chose pour la nouvelle bourgeoisie, la bourgeoisie de revenus, les Verdurin. De même dans Gossip Girl, pour la bourgeoisie culturelle, celles des campus, pour la classe des brahmanes, qui estime les jeux de Cotillion et la presse people (qui comme Le Figaro d'alors rapporte les événements mondains) dépassés.

Dan hérite sa fascination pour ce monde de son père, Rufus, tout comme le père du narrateur chez Proust déjà. Rufus reste toute sa vie aux portes de l'Upper East Side sans jamais parvenir à y entrer, et ce sera sa grande frustration, qui éclate lors de sa séparation d'avec Lily, comme pour le père du narrateur qui sera poliment refusé à l'Académie des sciences morales, par un Norpois qui lui signifie qu'il ne pourra intervenir en entremetteur.

Si les Van der Woodsen sont les Guermantes, Serena, elle, est plutôt une Odette, une cocotte charmée en un instant, qui minaude. La véritable adoration du narrateur est pour Oriane, Mme Swann (Odette) n'étant qu'une première attache, comme l'est Serena avant Blair.

Blair, une Oriane et une Verdurin

Blair, quant à elle, est inaccessible. Blair est à la fois une Oriane et une Verdurin. Elle est sociologiquement une Verdurin, mais la fascination qu'elle exerce sur Dan tient plutôt d'Oriane.

Blair est issue de la grande bourgeoisie de revenus plutôt que de patrimoine («Eleanor Waldorf designs» n'est pas une rente). Comme Mme Verdurin, elle forme autour d'elle un petit clan, les «minions», et exprime sans cesse son besoin d'affirmer sa position sociale de «queen», de la légitimer par un mariage princier. À l'inverse de Serena qui tourne en dérision le bal des débutantes qui lui est acquis (au fond, elle se comporte comme Oriane et Basin de Guermantes, qui affectent de n'attacher aucune importance aux titres de noblesse), Blair ne peut rater son entrée à Cotillion.

Les comparaisons pourraient se poursuivre à l'infini.

Nate et Blair sont comme une projection du mariage de raison de Mme Verdurin et du prince de Guermantes, ou encore de celui de Robert de Saint-Loup et Gilberte de Forcheville, un mariage par procuration entre Anne Vanderbilt et Eleanor Waldorf, entre le nom illustre et le patrimoine terrien d'une part, et le potentiel économique de l'autre. Quand Anne et le Capitaine arrangent les fiançailles de Nate et Blair, ils vendent la bague de la dynastie Vanderbilt comme le marquis de Saint-Loup vend son nom pour «nettoyer» celui, indigne, de Gilberte Swann.

Nate, quant à lui, tient de Robert de Saint-Loup: il a sa bonté morale, sa générosité, et à la fois une aisance naturelle assurée par son nom illustre.

Chuck Bass, un Charlus

Chuck Bass est enfin un Charlus. «C'est un cousin!», comme aiment à s'exprimer les Guermantes, puisqu'il est le demi-frère de Serena. Il entretient son propre vice, sa posture de pestiféré, de sulfureux comme Charlus. Ils peuvent se le permettre, l'un a hérité de la noblesse la plus ancienne de France, l'autre d'une fortune immense. Ils sont détestés de tous, méprisés, mais incontournables. Abject en tout, le personnage essaie de contaminer les autres de son abjection. Les soirées de Dan avec Chuck en tête à tête sont, comme celles avec Charlus, une sorte d'expérience répulsive, de fascination du narrateur pour le soufre.

Chuck excommunie comme seul peut le faire un Charlus. Dans d'autres saisons, Chuck se prend d'affection pour Vanessa, pour la surprendre par une sorte de mansuétude inespérée, elle qui est irrémédiablement hors de son monde, pour ensuite l'humilier, précisément comme le fait Charlus avec Bloch. Vanessa ressemble d'ailleurs à Bloch: elle est hors de ce monde, comme le narrateur de Proust, mais les portes lui sont strictement fermées. Quand Dan atteint l'Upper East Side, il fait preuve d'une dureté inique à l'égard de son ancienne meilleure amie, comme le narrateur.

Gossip Girl se conclut dans la maison close de Bass père, décoré avec un imaginaire SM, qui résonne comme l'hôtel de Jupien où Charlus se fait flageller dans Le Temps retrouvé.

Gossip Girl regorge de Morel, d'arrivistes arnaqueurs et revanchards, de «con artists». Contrairement à La Recherche, ils ne s'attachent pas à Chuck, mais plutôt aux Guermantes mère et fille, Lilly et Serena: Gabriel Edwards, Agnès, Poppy Lifton, Juliet Sharp, Ivy Dickens, Max Harding...

Les comparaisons pourraient se poursuivre à l'infini. La relation entre Blair et Dorota tient aussi de celle du narrateur avec Françoise, avec la même dureté et la même intimité. On pourrait aussi se demander si Blair n'est pas, au fond, le personnage principal, celui avec le plus de profondeur, le personnage dont on partage les introspections (les épisodes de Gossip Girl s'ouvrent souvent sur l'inconscient de Blair).

A-t-on affaire à un jeu littéraire de parallèles, à une inspiration véritable, ou peut-être même à un «plagiat par anticipation» de La Recherche et Gossip Girl? La question reste ouverte. Toujours est-il que cette lecture croisée entre grande littérature et pop culture prouve tant l'actualité de Proust que le classicisme de Gossip Girl, et nous invite à convertir notre regard sur la vie qu'ont les œuvres, parfois à notre insu.

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