Politique

Le résultat de la présidentielle 2022, symbole d'une France clivée

Temps de lecture : 4 min

Tous les cinq ans, l'élection mère de la Ve République fait ressortir les fractures politiques qui parcourent le pays. Cette année, elles sont avant tout économiques, géographiques et générationnelles.

Emmanuel Macron a davantage capté le vote des classes aisées. | Thomas Coex / AFP
Emmanuel Macron a davantage capté le vote des classes aisées. | Thomas Coex / AFP

«Je pense, enfin, à ceux qui ont voté Madame Le Pen.» Quand Emmanuel Macron prononce ces mots, le soir de sa victoire au second tour, la foule conspue la candidate du Rassemblement national. À quelques centaines de mètres de la tour Eiffel, le président fraîchement réélu pour un second mandat reprend en sermonnant:

«Non, ne sifflez personne. Depuis le début, je vous ai demandé de ne jamais siffler. Parce que dès à présent je ne suis plus le candidat d'un camp, mais le président de toutes et tous.» Une manière d'essayer de rassembler, au moins symboliquement, les Français.

Si Emmanuel Macron cherche à se présenter comme se tenant au-dessus des clivages, les résultats de cette élection présidentielle dessinent une France répartie en deux «camps», et pas seulement idéologiques. Au sortir de cette échéance, les fractures électorales sont nombreuses.

«Il y a des écarts très nets et très marqués, dessinant des clivages importants», résume Mathieu Gallard, directeur de recherche à Ipsos France, institut de sondages qui a publié une sociologie des électorats. Marine Le Pen, qui l'a bien compris, a insisté –malgré sa défaite– sur ce point dans son discours: «J'entends recoudre les multiples fractures dont souffre une France trop déchirée et qu'aucun pouvoir n'a su réparer.»

Un clivage générationnel et économique

Raillé par ses opposants comme le «président des riches», Emmanuel Macron a effectivement capté davantage le vote des classes aisées. «La répartition des voix selon la catégorie sociale est l'un des niveaux les plus pertinents pour observer les différentes fractures électorales qui parcourent notre société», analyse Mathieu Gallard. Près de deux tiers des foyers gagnant 3.000 euros net ou plus auraient ainsi voté pour le président sortant selon Ipsos, quand Marine Le Pen aurait été largement élue, à 56%, par les foyers en dessous des 1.250 euros net.

Les études supérieures étant largement trustées par des élèves de classes sociales les plus fortunées, il existerait aussi une différence notable en prenant ce paramètre. «Le niveau de diplôme a également été un des facteurs de répartition du vote les plus importants», affirme le directeur de recherche à Ipsos France. Conséquence: selon les chiffres de son institut de sondages, trois quarts des cadres auraient voté pour Emmanuel Macron, et deux tiers des ouvriers voteraient en faveur de Marine Le Pen.

Pas une vraie surprise selon Pierre Bréchon, professeur émérite de science politique à l'Institut d'études politiques de Grenoble, qui rappelle qu'il s'agit du propre du vote populiste. «Elle tient un discours plus social que son père, avance le politologue. Ce choix politique a pu payer. Jean-Marie Le Pen était plus libéral, il visait davantage les artisans-commerçants que les ouvriers.»

«Si l'on compare à 2017, Marine Le Pen a progressé chez les 18-24 ans, décrypte à nouveau Pierre Bréchon. Elle rassemblait 34% des voix de cette tranche d'âge en 2017, 39% en 2022. Ce qui est conforme à sa progression générale. Les personnes âgées votent toujours beaucoup pour Emmanuel Macron et très peu pour Marine Le Pen. En résumé, le vote en faveur de la candidate RN est maximal chez les actifs de 35 et 60 ans.»

Le politologue pense qu'une culture anti-FN étant ancrée chez les personnes âgées, le réflexe du front républicain est bien plus efficace pour ces générations, chez qui la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 reste un souvenir prégnant. Pour le reste de la population qui a davantage ou autant connu Marine que Jean-Marie Le Pen, la dédiabolisation pourrait éviter un effet repoussoir.

«Certaines zones rurales sont en crise et d'autres, moins désertées, ne le sont pas tant que ça.»
Mathieu Gallard, directeur de recherche à Ipsos France

À la lecture des résultats de son institut de sondages, Mathieu Gallard remarque un élément qu'il juge bien plus déterminant que l'aspect générationnel du vote. «Le regard sur la satisfaction de la vie est un clivage très net et très marqué, insiste-t-il. Plus on est satisfaits, plus on est optimistes, plus on vote Emmanuel Macron. À l'inverse, plus on est inquiets ou pessimistes, et plus on vote Marine Le Pen.» Ainsi, 71% des sondés s'estimant très satisfaits de leur vie ont glissé un bulletin en faveur du candidat LREM, un chiffre qui décroît à mesure que ce niveau de satisfaction baisse.

La France des champs et la France des villes?

À Paris, Emmanuel Macron a fait un carton plein au second tour, captant 85% des voix. Dans la plupart des grandes agglomérations, le candidat LREM réalise de très bons scores: 76% à Lille, 79% à Lyon, 77% à Toulouse, mais un «petit» 59% à Marseille. Les résultats sont plus contrastés dans les zones rurales ou dans les zones urbaines moins importantes.

«Certaines zones rurales sont en crise, et d'autres, moins désertées, avec un réseau de sociabilité, ne le sont pas tant que ça», estime Mathieu Gallard. Dans les Pays de la Loire, la Bretagne ou au cœur du Massif central, Emmanuel Macron arrive ainsi premier, tandis que Marine Le Pen l'emporte dans le Nord-Pas-de-Calais, la Corse et le département de l'Aude.

Mathieu Gallard et Pierre Bréchon remarquent l'absence d'une même fracture: le sexe. 43% des femmes et 41% des hommes auraient voté pour Marine Le Pen, soit une différence vraiment très faible. «On note tout de même que les hommes plus âgés votent davantage pour elle que les femmes de leur âge», relève le premier.

«Il n'y a pas d'explication claire à ce sujet, poursuit-il. Les femmes âgées sont souvent davantage catholiques pratiquantes, ce qui, un temps, prémunissait contre l'extrême droite. C'est peut-être un effet de la banalisation de sa candidature.» Cet équilibre en fonction du genre est assez surprenant, puisque, historiquement, les hommes votaient plus facilement pour l'extrême droite.

Le bilan de toutes ces fractures? «On se retrouve avec les deux mêmes France qu'en 2017, mais avec des écarts qui se sont parfois accentués, résume Pierre Bréchon. Et comme une bonne partie de la progression de Marine Le Pen depuis 2017 vient des classes populaires, ces résultats valident sa stratégie électorale.»

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