Culture

«Notre part de nuit» de Mariana Enríquez, un mastodonte de littérature et de liberté

Temps de lecture : 3 min

Le jury des Imaginales, festival des littératures de l'imaginaire, a décerné à l'autrice argentine le prix du Roman étranger traduit.

Le jury du festival littéraire Imaginales a décerné à l'autrice argentine Mariana Enríquez le prix du Roman étranger traduit 2022 pour son livre Notre part de nuit. | Capture d'écran librairie mollat via YouTube
Le jury du festival littéraire Imaginales a décerné à l'autrice argentine Mariana Enríquez le prix du Roman étranger traduit 2022 pour son livre Notre part de nuit. | Capture d'écran librairie mollat via YouTube

Le jury des Imaginales, fameux festival des littératures de l'imaginaire qui fête ses 20 ans, a tranché. Le prix du Roman étranger traduit revient cette année à Notre part de nuit de Mariana Enríquez. Une évidence, tant le roman de l'autrice argentine constitue une œuvre totale où la magie et l'ésotérisme jouent un rôle essentiel.

Mais cela ne doit pas freiner le lecteur peu friand de ce genre de fantasy. Ce serait passer à côté d'une fresque colossale, d'une leçon de vie et d'histoire, et d'un inoubliable ouragan de sensations imprimées.

D'un chef-d'œuvre à l'autre

Publié à la rentrée dernière aux Éditions du sous-sol, qui avaient déjà traduit un recueil de nouvelles signé Mariana Enríquez (Ce que nous avons perdu dans le feu), Notre part de nuit était très attendu par toute une frange «bolañiste» de lecteurs français. D'abord parce que ces nouvelles donnaient un avant-goût savoureux du talent de l'Argentine, née en 1973 à Buenos Aires, pour le mélange entre théurgie et culture populaire, et de sa capacité à décrire des images d'horreur tout autant que des moments de pure délicatesse.

L'attente s'expliquait également par la réputation qui précédait le roman édité deux ans avant sa traduction française par Anagrama, la maison barcelonaise qui, une trentaine d'années plus tôt, avait fait confiance à un certain Roberto Bolaño. Et c'est à quelque chose de comparable au roman culte du géant chilien, Les Détectives sauvages, que les hispanophones nous conseillaient de nous préparer avant la lecture du pavé polyphonique de Mariana Enríquez. L'excitation était donc aussi grande que l'héritage paraissait difficile à porter.

D'héritage, justement, il est principalement question dans Notre part de nuit –tout comme dans Les Détectives sauvages, où il s'agissait de dépatouiller un patrimoine poétique. Chez Mariana Enríquez, la question est cependant traitée plus directement. Les deux personnages principaux sont un père et son fils, ce dernier héritant des pouvoirs du premier, en fait d'une malédiction, faisant de lui la cible de tout un culte aux méthodes sanguinaires.

Une histoire à régler

Rien de bien bolañesque ici, et pourtant, la comparaison entre les deux romans est tout à fait justifiée. L'autrice multiplie les narrateurs, passe d'une époque à une autre, s'attarde sur le rôle de la culture dans le destin de ses personnages, fait de la dictature argentine un élément clé de son histoire, voire premier si on décide (et on semble encouragé à le faire) de lire ces lignes comme on lirait un long, très long et beau, très beau poème.

Cette omniprésence des crimes perpétrés par les dictatures sud-américaines en général est un autre point commun entre Enríquez et Bolaño. Bien qu'une génération les sépare (elle a 49 ans, il en aurait eu 79 cette année), leurs écrits partagent la nécessité de relecture de ces années sombres durant lesquelles pressions internationales et trahisons politiques locales se sont mêlées aux questions identitaires, particulièrement complexes en ces pays aussi violemment que récemment colonisés.

Sans ne rien dévoiler de l'histoire, la question du traitement réservé aux indigènes est en effet centrale dans Notre part de nuit, en cela que tout rituel, qu'il soit magique ou politique, demande –ou plutôt demanderait– sacrifice. Ce contre quoi le roman s'emporte, non seulement via sa nature polyphonique, mais également par la révolte de ses personnages littéralement et culturellement polymorphes.

Notre part commune

La lutte engagée le long de ces quelque 750 pages pourrait ainsi se résumer à une remise à plat de l'identité argentine/sud-américaine comme solution pour tourner la page des derniers siècles. Juan, ce père effrayant et bouleversant dont la présence hante le livre tout entier, est un grand blond, d'autres sont ou descendent des autochtones millénaires de la pampa, et la culture de chacun se voit saupoudrer de culture occidentale (le roman bifurque à Londres et croise David Bowie). En somme, la créolisation apparaît comme le seul avenir commun possible.

Bien sûr, la leçon ne vaut pas que pour l'Amérique du Sud. Tout ici est universel. La force du monument de Mariana Enríquez se situe justement dans ce traitement ultra-réaliste du moindre événement, qu'il soit banal ou magique (de là à parler de réalisme magique…). Ce choix et cette maîtrise littéraire expliquent la puissance évocatrice des images peintes par l'autrice, les frissons qui nous envahissent lorsqu'on se perd avec elle dans les ténèbres d'une maison de l'horreur à l'architecture intérieure insensée, ou le deuil qui nous suit une fois le livre refermé et l'adieu fait à ses personnages si forts, si fragiles, si vrais.

Ne nous reste alors plus qu'à repenser à cette épopée et à conseiller à toute âme sensible, à tout amoureux de la littérature et de la liberté, à tout «détective sauvage», de se plonger aveuglément dans ce mastodonte sans craindre ni d'avoir peur, ni de pleurer, ni d'en ressortir changé, comme augmenté d'une part, si ce n'est de nuit, de Mariana Enríquez elle-même, de l'Argentine tout entière, d'un continent et son histoire, d'un monde.

Notre part de nuit

Mariana Enríquez

Éditions du sous-sol

Paru le 18 septembre 2021

768 pages

25 euros

Newsletters

«Hot Skull» sur Netflix: pourquoi la métaphore du virus transmis par la parole sonne si juste

«Hot Skull» sur Netflix: pourquoi la métaphore du virus transmis par la parole sonne si juste

La série turque décrit une épidémie dont le vecteur est le langage. Un phénomène inimaginable et qui pourtant paraît déjà presque là.

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Avec La Vallée, l’artiste français casse les stéréotypes et fait de l’espace d’exposition une école dont les tableaux noirs sont des œuvres, déployant les méandres de sa pensée. Du 8 décembre 2022 au 30 avril 2023.

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

Associant archives et reconstitution, Rachid Bouchareb raconte l'histoire de deux jeunes Arabes tués par des policiers il y a trente-cinq ans, avec le présent en ligne de mire.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio