Culture

«Anatomy of Time», le balancier de l'histoire et l'horloge du cœur

Temps de lecture : 3 min

Le film de Jakrawal Nilthamrong voyage entre les époques pour mieux rendre sensibles les échos entre drames historiques et mouvements intimes.

Le reflet d'un souvenir, dans l'émotion des sens (Maem jeune, jouée par Thaveeratana Leelanuja). | Damned Films
Le reflet d'un souvenir, dans l'émotion des sens (Maem jeune, jouée par Thaveeratana Leelanuja). | Damned Films

C'est ici et c'est ailleurs. Sur terre et en songe. Aujourd'hui et il y a cinquante ans. C'est très doux et d'une extrême brutalité. La fille de l'horloger a aimé un jeune homme du village. Mais l'officier la voulait. C'était la guerre, la guerre sans fin des puissants contre les démunis. Là, en Thaïlande, comme partout.

Le vieux général agonise. Il a beaucoup tué, beaucoup imposé sa volonté de fer. Il est un être chétif et dépendant de la femme, sa femme. Il est ou n'est pas le jeune officier conquérant, un demi-siècle plus tard. L'eau a coulé de la montagne, le sang a beaucoup coulé aussi. La vieille qui veille sur son despote sénile a le même geste pour remettre l'horloge en marche que la jeune fille dans la boutique de son père.

A-t-il passé, le temps? Ou bien ne revient-il pas toujours, en cercles que le cadran figure, en réminiscences d'un massacre de paysans à un cri de haine à l'entrée d'une boutique, d'un geste d'amour et de soin à un geste de désir?

Le deuxième long-métrage du Thaïlandais Jakrawal Nilthamrong s'inscrit dans l'histoire de son pays, la mémoire de la sanglante guerre civile menée par l'armée contre les pauvres, histoire jamais terminée, tragédie passée qui renaît, différemment, de braises jamais éteintes, celles des injustices et des oppressions. Là-bas comme ailleurs.

Mais le film est aussi l'histoire d'un destin individuel tordu par l'état du monde, d'un amour qui a changé, et dont nul ne peut dire dans quelle mesure cela fut de force, ou sous l'effet de plus troubles inclinations.

C'est son histoire à elle, Maem, et de ce qui s'est joué en elle, dans la forêt, dans la grotte de son for intérieur, sur une plage de jouissance. Son histoire à elle, Maem, vieille épouse dévouée d'un tyran cacochyme, prête à s'épuiser en attentions sans doute vaines, prête à partir dans les rues de la grande ville à la recherche du vieux salaud auquel elle a lié sa vie, mâle arrogant retombé en enfance et perdu dans les rues.

Une beauté envoûtante et terrible

La beauté envoûtante et terrible d'Anatomy of Time tient à la manière dont la réalisation rend perméables les uns aux autres ces espaces et ces époques distantes, circulant sans discontinuité entre des affects que, logiquement, non seulement tout sépare mais tout oppose.

Le récit du film se développe ainsi en inventant une impossible compatibilité du temps linéaire, tendu sur le fil des causes et des conséquences, et du temps cyclique, où les promesses comme les cruautés reviennent selon une figure circulaire.

C'est bien, comme l'indique le titre, ce qui organise le film, mais sa force est de ne pas se résumer à un tour de force de géométrie dans l'espace-temps, cette opération d'illusionniste chrono que décrit le scénario.

À l'écoute du temps, à la fois linéaire et cyclique (Maem âgée, jouée par Prapamonton Eiamchan). | Damned Films

Émouvant et hypnotique, Anatomy of Time l'est surtout par sa manière de susciter des affleurements multiples, qui mettent en écho ce qui devrait s'ignorer ou s'exclure. Nulle désinvolture envers les cruautés de l'histoire, ni vis-à-vis des vilenies et des faiblesses des humains, mais la capacité à faire percevoir que les actes s'inscrivent dans une continuité composite, instable, multiforme. Cela même qu'on appelle, sans pouvoir jamais le définir, «le réel».

Les roches, les rivières, la brume...

Cette richesse de texture tient à la liberté avec laquelle Nilthamrong circule non seulement entre les époques, mais entre les situations, les tonalités, les intensités.

Elle tient aussi à la puissance de la présence des deux actrices pour la même femme, Thaveeratana Leelanuja, la jeune Maem, et Prapamonton Eiamchan, la vieille Maem.

Dans une jungle qui est d'abord physique avant d'être aussi mentale et affective, le jeune officier conquérant (Wanlop Rungkumjad) et Maem (Thaveeratana Leelanuja). | Damned Films

Elle tient enfin, et de manière décisive, à la manière dont le film prend son existence au sein d'un ensemble plus vaste, qu'on ne résume que de manière dérisoire et largement fausse en disant «la nature».

Les montagnes, les roches, les rivières, la brume, un essaim d'abeilles, ou d'ailleurs aussi les rues de la ville, et une chienne domestique, sont à part entière non pas des «personnages», figures autonomes dans le cadre d'une fiction, mais cela même dont est fait ce monde. Là où est arrivée, arrive et arrivera l'histoire de Maem, ici et ailleurs.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Anatomy of Time

de Jakrawal Nilthamrong

avec Thaveeratana Leelanuja, Prapamonton Eiamchan, Sarabodee Changsiri, Wanlop Rungkumjad

Séances

Durée: 1h58

Sortie le 4 mai 2022

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