Politique

Le RN a-t-il intérêt à se normaliser comme l'extrême droite italienne?

Temps de lecture : 11 min

Seul contre tous, le Rassemblement national a obtenu une nouvelle fois un score historique sans parvenir à l'emporter. L'exemple du MSI italien pourrait lui donner quelques idées d'évolution.

Marine Le Pen et Jordan Bardella arrivent au quartier général du RN, le 25 avril 2022. | Christophe Archambault / AFP
Marine Le Pen et Jordan Bardella arrivent au quartier général du RN, le 25 avril 2022. | Christophe Archambault / AFP

Faut-il intégrer les partis «anti-système» pour les faire changer? Faut-il tendre la main à ceux que l'on considère souvent de longue date comme illégitimes? Renforce-t-on le cadre démocratique en acculturant ses contempteurs à ses règles et principes? Ces questions sont d'ailleurs réversibles. À quel moment doit-on expulser un parti du jeu politique et des logiques d'alliance?

Obtenant un score record le 24 avril, Marine Le Pen n'a pourtant pas manifesté la moindre intention de faire des concessions relatives aux points les plus problématiques de son programme… sans doute parce qu'ils constituent l'identité et le cœur de métier du FN/RN.

Intégrer les marges politiques

Lorsqu'une démocratie parlementaire chancelle, lorsque les tensions s'exacerbent, l'intégration au «jeu» politique et aux institutions des marges vivant hors le périmètre des partis de gouvernement installés peut se poser. La question se présenta très tôt à propos du Mouvement social italien (MSI). Au cœur des années de plomb italiennes, de l'extérieur du mouvement néofasciste comme de l'intérieur, l'idée fit son chemin que la «destra» pourrait engager un processus de normalisation; le terrorisme d'extrême droite ayant ouvert un second front, des démocrates sans connivence avec le MSI émirent cette idée. Marco Panella, adversaire résolu de ce mouvement, prit la parole en 1982 au congrès néofasciste, revendiquant sa volonté de sortir ce parti de sa ghettoïsation.

Évidemment frappé d'illégitimité historique du fait de ses origines puisant dans la République de Salò, le MSI entrevoyait une fenêtre d'opportunité. Son chef fut consulté quelques années plus tard par le président Cossiga dans le cadre de la formation d'un nouveau gouvernement. À Fiuggi, le 27 janvier 1995, le MSI s'effaça au profit d'Alliance nationale (AN), parti conservateur qui répudie les références au fascisme et ne conserve officiellement qu'une vision orientée de l'histoire de cette doctrine.

Ce tournant («la svolta») est décisif et permet à AN de participer par la suite aux différents gouvernements. Son président, Fini, répudia les horreurs du régime mussolinien, se rendit à Yad Vashem et, après sa campagne romaine de 1993, ponctuée par des saluts romains et par des diffusions d'«Inno a Roma», il choisit la répudiation des oripeaux néofascistes.

L'arithmétique est une chose, les processus politiques une autre.

Influent dans le travail de rédaction de la Constitution européenne, il finit par défier Berlusconi au nom de la «légalité», en compagnie d'anciens de la République de Salò. Pour tenter de légitimer la mémoire de leur camp, alors que les ministres d'AN ne lésinent pas sur l'inoculation à bas bruit d'un révisionnisme de l'histoire du fascisme, Mirko Tremaglia, figure tutélaire d'AN et ancien de Salò, lit Cesare Pavese.

Au moment de son éclosion électorale, au mitan des années 1980, le FN est un objet politique difficilement identifiable, mêlant notables conservateurs et militants de la plus extrême droite. Il participe aux majorités de cinq conseils régionaux. La question d'alliances légitimant l'extrême droite ressurgit à l'occasion des régionales de 1998, autour de Charles Millon en Rhône-Alpes, et de la question de l'intégration du FN à des majorités régionales ou locales. Sans l'opiniâtreté de Philippe Séguin (président du RPR) et de François Léotard (UDF), et sans l'inflexibilité de Jacques Chirac, le FN serait devenu un partenaire légitime, à rebours des leçons de 1945 et 1962.

Aucun des présidents de conseils régionaux (tous UDF) ne demanda de répudiation des «valeurs» de l'extrême droite, au point de confier à Pierre Vial, partisan de la guerre ethnique, la vice-présidence de la commission culture de l'assemblée régionale. Ce n'était pas un processus de normalisation, mais d'acceptation. Charles Millon créa La Droite et raviva une terminologie –la «droite»– qui s'était estompée depuis longtemps. Ce fut la dernière occasion d'une rupture du «cordon sanitaire» autour du FN.

Un surplace politique mais une rente

L'arithmétique est une chose, les processus politiques une autre. Une fois de plus, le FN/RN a battu un record et engrangé 2,7 millions de nouveaux électeurs. Souvent envié par ses homologues européens pour ses scores imposants, il ne parvient pas, au contraire de plusieurs de ceux-ci, à participer au pouvoir. Si les élections régionales de 1998 avaient ébranlé les principes de la droite de gouvernement dans plusieurs régions, le mode de scrutin adopté à partir de 2004 a encore davantage imposé au FN un cheminement sans alliance.

Toujours plus d'électeurs et quasiment aucun accès possible aux institutions: l'aporie du FN/RN ne met pourtant pas en danger la rente électorale. Comme on l'a vu, les électeurs de ce parti se mobilisent pour la présidentielle, mais bien moins pour les scrutins intermédiaires. La dédiabolisation, d'essence plus comportementale que politique, ne garantit en rien l'abandon de références ou de desseins politiques et historiques rendant le Front national illégitime à gouverner.

Le cœur du réacteur idéologique du FN reste celui défini par François Duprat: «Un million de chômeurs, c'est un million d'immigrés en trop.» Immigration et sécurité forment le cœur de l'idéologie frontiste et, de fait, si le RN abandonnait le catalogue de mesures parfois anticonstitutionnelles qui en découlent, il tuerait une poule aux œufs d'or électorale.

Proportionnelle ou scrutin majoritaire

Dans le questionnement relatif à l'intégration des droites radicales aux institutions, le mode de scrutin joue un rôle majeur. Avec des scores inférieurs à ceux du FN, les droites radicales italiennes des années 1990 se sont muées en partenaires de coalitions gouvernementales, du fait de l'importance de la proportionnelle. Réalisant 27% des voix en 1999, toujours à la proportionnelle, le FPÖ de Haider est alors entré au gouvernement avec les chrétiens sociaux.

La question de la structuration d'un parti est fondamentale dans un cadre démocratique.

À chaque fois, cela ne fut pas sans heurts, dérapages ni tractations, pour abandonner certains pans d'une culture politique réprouvée par beaucoup, mais en obtenant comme en Italie des concessions de la part de Berlusconi. Handicapé par le scrutin majoritaire et l'impossibilité de nouer des alliances, le clan Le Pen, qui bénéficie de millions d'électeurs, n'a aucune raison d'abandonner sa longue marche.

En Italie: structuration partisane et continuité des élites dirigeantes

Intégrer au système institutionnel des partis qui lui étaient hostiles nécessite plusieurs conditions: le temps, car il s'agit de faire muter des partis et surtout leurs dirigeants et cadres à l'habitus fortement ancré, des interlocuteurs stables et légitimes dans leur propre camp, et la définition d'un aggiornamento susceptible de légitimer la participation aux institutions.

L'emblème du Front national a été directement calqué sur celui du MSI dès sa fondation, ce dernier prêtant son imprimerie pour appuyer les premières campagnes d'affichage du parti naissant. Il s'agit malgré tout d'une fausse gémellité. L'opiniâtre construction d'un appareil partisan dès 1946 par le MSI, ainsi que l'édification d'une contre-culture et l'adoption de règles partisanes laissant les lignes concurrentes s'expliquer pendant les congrès du mouvement, ont façonné à l'écart des partis du «système» un appareil à pied d'œuvre lorsque la «Seconde République» remplaça le système partisan rongé par la corruption.

En effet, les partis du «mauvais gouvernement» s'effondrent au début des années 1990. La question de la structuration d'un parti est fondamentale dans un cadre démocratique. Sans structuration, pas de cadres aguerris, formés et aptes à porter une démarche politique construite. Sans contre-culture cohérente, pas d'adaptation à réaliser pour entrer dans le jeu politique légitime. Or, le viatique du RN/FN, moteur de son ascension, n'est pas négociable pour cette raison précise.

Le «front familial», un ectoplasme partisan

Congédié comme d'autres vieux fidèles de Jean-Marie Le Pen, Carl Lang qualifia le FN de «front familial». Le FN, au contraire du MSI, qui se pensa dès sa fondation comme ayant vocation à être le parti d'une «grande droite», est une entreprise familiale. Fidèle parmi les fidèles, pilier du FN, Bruno Gollnisch se vit préférer la fille du fondateur pour lui succéder. Sœurs, beaux-frères, gendres, ex-compagnon et évidemment le patriarche fondateur devenu statue du commandeur, sont le cœur du réacteur de cette organisation inorganisée.

Si des numéros 2 comme Jean-Pierre Stirbois ou Bruno Mégret ont tenté de doter le FN d'une armature véritable, la scission de 1998 a ramené ce parti à un état cachectique, dont nulle production théorique ni innovation politique n'a jamais plus émané. Les mairies conquises en 1995 apparurent moins comme des laboratoires pour Le Pen que comme des baronnies au potentiel frondeur. Une fois de plus, deux des maires quittèrent le FN.

Il y avait davantage de hauts fonctionnaires et d'universitaires au FN dans les années 1980 et 1990.

Les édiles élus dans les années 2010 ont adopté une posture gestionnaire sans aspérité, menant des politiques municipales à l'unisson des autres communes. Le RN ne dispose d'élus que dans 0,8% des communes françaises, et les démissions sont nombreuses.

Le Front national devenu Rassemblement national est en fait tout sauf un parti. Il vit sur une rente idéologique et s'appuie sempiternellement sur le viatique hérité de François Duprat (on recommande l'ouvrage de Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard à son sujet): immigration et sécurité. À partir de là, au gré des événements, la matrice sert à peu près à tout sujet. La «préférence nationale» (due à Jean-Yves Le Gallou) et «l'identité» (impulsée par les mégretistes) ont sophistiqué les choses.

Les modules de «formation» du FN/RN sont peu susceptibles de faire émerger un tissu national de cadres. Les années 2010 ont instillé médiatiquement l'idée que le FN était prêt pour le pouvoir car un ou deux hauts fonctionnaires l'avaient rejoint. Or, il y avait davantage de hauts fonctionnaires et d'universitaires au FN dans les années 1980 et 1990.

De la tentation du tout médiatique au parti hors sol et nécrosé

Le FN est surtout porté sur les fonds baptismaux cathodiques à la suite de la percée de sa liste à Dreux en 1983. Le passage de Jean-Marie Le Pen à «L'Heure de Vérité» le 13 février 1984 provoque dès le lendemain un véritable afflux de recrues faisant la queue devant le siège du parti. La construction du MSI-DN prit des décennies, infusa lentement, dut réveiller les vétérans devenus discrets. Le MSI était un parti de militants, dont beaucoup perdirent la vie au cours des années 1970.

Encore aujourd'hui cette mémoire est célébrée par les concerts Sergio Ramelli, du nom d'un des militants MSI assassinés par des terroristes d'extrême gauche. Au Parlement ou au gouvernement, les anciens «missinis» n'ont jamais oublié de commémorer leurs morts, souvent par des allusions, des vers ou des couplets issus de leur contre-culture originelle.

Se normaliser en délaissant le thème de l'immigration lui ferait perdre quantité d'électeurs.

Lors du débat de second tour en 2022, Marine Le Pen a revendiqué pour le RN le qualificatif de «parti pauvre». Il l'est peut-être financièrement, mais il est évident que son dénuement relatif au travail de ses cadres et permanents est particulièrement déterminant. Le débat de 2017 n'avait pas été préparé, la vérité fut immédiatement connue. Cinquante ans après sa fondation, le FN n'est pas parvenu à se structurer véritablement: quasiment aucune mission qu'un parti doit se donner ne fait l'objet d'un investissement. C'est un élément fondamental expliquant l'impossibilité d'une évolution «à l'italienne».

Rétracté sur un clan, le RN dispose d'une rente, et ses dirigeants feignent de penser qu'un jour, le scrutin majoritaire les y aiderait. Très puissant en nombre d'électeurs, il pâtit d'une atrophie de son appareil militant. Se normaliser en délaissant le thème de l'immigration lui ferait perdre quantité d'électeurs, tandis que son appareil partisan serait facilement digéré par les autres partis.

Le manoir des destins croisés

Le FN donne l'impression, tout comme son véritable siège historique à Montretout à Saint-Cloud, d'être le décor d'une pièce de Feydeau. Les portes ne cessent de claquer. Le temps d'adhésion au FN frise parfois le ridicule: bien des nouveaux adhérents semblent n'avoir fait que traverser le siège du parti pour prendre la sortie de secours.

Le RN se conçoit comme un parti sans héritage autre que celui défini par Marine Le Pen.

Querelles picrocholines, concurrences de coteries, défiance et refus d'investitures, ascensions et chutes fulgurantes, valse des cadres et permanents... Marine Le Pen excelle dans les disgrâces et les pesantes incitations au départ. Les historiques du parti en ont fait les frais: Gollnisch, Martinez, Lang, Lehideux, Holeindre, Arnautu

Le RN se conçoit comme un parti sans héritage autre que celui défini par Marine Le Pen. Il n'y a aucun interlocuteur à la fois capable de la contester et s'inscrivant dans la durée au FN/RN. Si le Front national était fondé sur le «compromis nationaliste» hérité de l'époque où l'Action française donnait le la à l'extrême droite, le RN de Marine Le Pen ne s'embarrasse pas d'un accueil d'autres familles idéologiques de l'extrême droite.

Dissidents, bannis

Autre facteur important, le foisonnement de détracteurs de la «droite hors les murs». Robert Ménard s'est toujours tenu à l'écart de l'appareil FN et dit avec mesure ce que les amis d'Éric Zemmour clament avec virulence. L'extrême droite est un univers impitoyable. Parmi les occupations premières de ses membres: l'entretien de querelles intestines moins fondées sur des désaccords de fond que sur une incapacité à composer.

Un aggiornamento destiné à intégrer le RN le priverait d'abord du moteur turbo que sont immigration et sécurité.

En Italie, son parti frère a connu des scissions, des départs fracassants, mais il est arrivé au tournant des années 1990 en bénéficiant d'un vivier de cadres, de militants et même d'intellectuels parties prenantes d'une structuration de la famille «post-fasciste». Il semble que les affects occupent ici une place considérable.

L'impasse

Avec un afflux de 2,7 millions de nouveaux électeurs, le RN est pourtant incapable d'aligner en nombre suffisant cadres et élus suffisamment compétents. C'est un problème majeur pour la démocratie française. Tant qu'il n'a pas gagné, ce qui est difficile seul face à tous les autres partis, le RN ressemble à une tapageuse agence de lobbying. Ses idées infusent, il est au centre des préoccupations. Si le RN avait construit une contre-culture et un appareil structuré comme en Italie, il n'est pas absurde de penser qu'il aurait emporté le scrutin du 24 avril.

Au contraire de l'Autriche, où le FPÖ manie le double discours et vit au rythme des allers-retours entre le courant libéral-autrichien et le courant national-allemand, entretenant une ambiguïté constante dans son rapport aux fondamentaux du traité d'État de 1955 et de la IIe République, au contraire de la «destra» italienne qui a répudié racisme, antisémitisme et nostalgie fasciste, le FN/RN n'a nul intérêt à opérer une mutation de ce type. Habitude étant prise de sanctionner les «dérapages», l'appareil peut se dispenser de réflexivité et de retour sur les nombreuses connivences entretenues avec les milieux les plus extrêmes.

Un aggiornamento destiné à intégrer le RN le priverait d'abord du moteur turbo que sont immigration et sécurité. Privé de cette force propulsive, le RN serait mis à nu quant à la réalité de son organisation et d'un travail de fond lacunaire en moult domaines. Enfin, son encadrement technocratique se révélerait au grand jour comme une collection des plus originaux et marginaux de l'appareil d'État.

Finalement, au contraire de nombreux partis amis, on comprend que le RN ne veut pas se normaliser, surtout parce qu'il ne le peut pas, et parce que, désormais, le mode de scrutin autrefois abhorré revêt désormais une fonction de dispensateur de promesses de victoires. En France les scores astronomiques de l'extrême droite s'additionnent au refus de celle-ci de ressembler aux autres partis. S'estimant ostracisés dans le passé, les lepénistes ont-ils «retourné le stigmate» pour en faire une force?

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