Politique

L'élection présidentielle s'est jouée sur une fracture de générations, de classes et de territoires

Temps de lecture : 6 min

​​​​​​​Donne-moi ton âge, ton niveau de revenus et ta commune de résidence, je te dirai quel bulletin tu as glissé dans l'urne.

Les affiches de campagne des candidats à l'élection présidentielle, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, à Bachos, en Occitanie, le 24 avril 2022. | Valentine Chapuis / AFP
Les affiches de campagne des candidats à l'élection présidentielle, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, à Bachos, en Occitanie, le 24 avril 2022. | Valentine Chapuis / AFP

Quand on regarde la carte des départements de France, l'Isère apparaît coupée en deux gros ensembles arrondis posés l'un sur l'autre, en léger décalé entre le sillon du Rhône et les contreforts alpins. Interrogé sur son appartenance au département, un Berjallien vous répondra qu'il réside dans le Nord-Isère, un Grenoblois dans le Sud-Isère. Le quotidien régional Le Dauphiné Libéré distingue d'ailleurs les éditions «départementales» du Nord-Isère et celles du Sud-Isère. Le col de la Rossatière relie ces deux Isère séparées par les massifs du Vercors et de la Chartreuse et une zone vallonée sinistrement baptisée «terres froides».

Deux Isère, trois votes

Le 10 avril, au premier tour de la présidentielle, les électeurs de 78% des communes du Nord-Isère et des terres froides ont placé Marine Le Pen en tête, pour seulement 12% des communes du Sud-Isère. À quelques points près, les scores s'inversent sur le vote en faveur d'Emmanuel Macron. Quant à Jean-Luc Mélenchon, au sud, il rafle la mise à Grenoble, dans ses banlieues populaires comme Échirolles ou Saint-Martin d'Hères, ainsi que dans les communes moins peuplées du Vercors, exposées à des pollutions atmosphériques récurrentes.

Au Nord, trois communes placent le chef des «insoumis» devant Le Pen et Macron: Villefontaine, l'Isle d'Abeau et Pont-de-Cheruy. Leur caractéristique: une forte population d'origine immigrée. La scission géographique du vote se superpose sur le paysage démographique et social des deux Isère.

À Bourgoin-Jallieu, capitale du Nord-Isère, le chômage approche 16%, presque le double de la moyenne nationale et plus du double qu'à Grenoble (7,6%). Selon l'enquête Insee 2020 sur les revenus et patrimoine, dans le bassin Nord-Isère, seulement 36% des ménages sont imposables pour 43% en France et dans le Sud-Isère.

Au siècle dernier, l'économie du Nord-Isère s'appuyait sur quelques gros établissements d'industrie lourde et de petites exploitations agricoles. Avec la désindustrialisation et les remembrements, les usines et les pâturages ont laissé place à des lotissements de pavillons modestes, à des cités HLM, à des collectifs privés sans charme ni isolation efficace pour former une troisième couronne de la métropole lyonnaise.

Les employés, les ouvriers, les cadres moyens des zones d'activité de l'est lyonnais trouvent ici des logements à portée de budget. Parfois un emploi à faible valeur ajoutée dans un entrepôt logistique ou une société de transport implantée près des nœuds autoroutiers entre Bourgoin-Jallieu et Villeurbanne. Aires de covoiturages et TER direction Lyon-Part Dieu sont saturés aux heures de pointe. Pendant l'hiver 2018-2019, les «gilets jaunes» plantaient des cabanes sur tous les ronds-points du Nord-Isère.

En contraste, au sud, l'agglomération de Grenoble oppose un paysage social à double face. D'un côté, la cité «bobo» high-tech et universitaire avec vue sur la montagne: dans le monde de la recherche, Grenoble s'impose comme une référence dans les puces, la nano-industrie, l'hydrogène, la biomédecine, l'électronique, l'équipement sportif, les pistes cyclables, le vote écologiste… Et de l'autre côté, le «Chicago» français aux cités gangrénées par les trafics et la violence. Une face sombre cruellement illustrée par le drame d'Échirolles en 2012: Kevin et Sofiane, 21 ans, tués pour «un mauvais regard» par une bande d'une cité voisine.

Jean-Luc Mélenchon, comme le maire écologiste Éric Piolle, parviennent à opérer la jonction du vote bobo et étudiant de centre-ville avec celui des rares votants dans les quartiers. La bourgeoisie et le monde de la recherche, anciennement de droite ou de gauche modérée, se reconnaissent également dans le bulletin Macron.

La répartition des votes au premier tour de l'élection présidentielle 2022 selon les départements. | Visactu

Occitanie, Grand Est: schémas identiques

Cette tripartition du vote dans le département 38 se reproduit dans la région Occitanie. Les bulletins Macron ont prévalu dans les bourgs et les campagnes du Lot et de l'Aveyron, où plus de la moitié de la population est âgée de plus de 60 ans, et où le chômage n'atteint pas 5%.

Au contraire, les Pyrénées-Orientales et l'Aude ont accordé plus de 30% à Marine Le Pen. Métiers précaires du tourisme de l'agriculture et services à la personne y constituent l'essentiel des emplois. Les retraités y sont modestes, les salariés peu qualifiés. Ces deux départements côtiers pointent en deuxième et quatrième position pour la proportion de bénéficiaires du RSA (hors DROM-TOM).

Les deux métropoles régionales Montpellier et Toulouse ont voté Jean-Luc Mélenchon à plus de 30%. Les prix de l'immobilier ont flambé depuis vingt ans dans tous les quartiers et les premières couronnes des deux capitales du Languedoc. Elles concentrent les ménages les plus riches, les emplois les plus qualifiés de la région tout en abritant des ensembles HLM à forte population d'origine maghrébine.

On peut décalquer le schéma occitan sur le Grand Est. La riche Alsace à Macron, les friches industrielles de Lorraine et la ruralité délaissée des Ardennes, de la Meuse, de la Haute-Marne à Le Pen, Strasbourg et Nancy pour Mélenchon.

La démonstration s'étend à l'échelle du pays à l'exception du Var et des Alpes-Maritimes, peuplés de ménages âgés et aux revenus supérieurs à la moyenne, qui ont placé Marine Le Pen en tête et Éric Zemmour au-dessus de son score national: l'extrême droite s'appuie sur une forte implantation militante, notamment autour de familles de rapatriés d'Afrique du Nord.

Partout ailleurs, les identités géographiques du vote correspondent désormais à la répartition de la population par âge et par catégorie sociale.

À l'ouest, la France qui va bien de Macron

La France qui se porte bien vote donc Emmanuel Macron. Logiquement, elle aspire à la stabilité, et choisit donc le candidat qui lui semble être le plus central. Elle est composée de seniors, de cadres, professions libérales, et de salariés de professions intermédiaires qui gagnent plus de 3.000 euros mensuels (enquête Sopra/Steria/FranceTV sur le vote du premier tour). Boomers en fin de carrière ou en début de retraite.

Au XXIe siècle, les retraités en France se portent bien financièrement, même si l'on trouvera toujours des exemples traumatisants de personnes âgées qui peinent à joindre les deux bouts: selon l'enquête de l'Insee «Revenus et patrimoine» (octobre 2020), les plus de 60 ans disposent d'un patrimoine supérieur à celui des actifs.

Le vote par tranches d'âges lors du premier tour de l'élection présidentielle 2022. | Visactu

Cette population se déplace à l'ouest du pays depuis trois décennies. Elle y développe des services et des emplois attractifs qui s'ajoutent à la douceur du climat et des paysages, à l'air de l'océan et aux lignes à grande vitesse qui permettent de relier Paris en moins de deux heures. Curiosité: comme si le point cardinal ouest était devenu un marqueur social et politique, à Paris, Lyon, Toulouse, Nantes quartiers et banlieues du couchant regroupent ces populations privilégiées et les circonscriptions macronistes.

Déclassement, désindustrialisation, déserts médicaux: le pays de Le Pen

Le pays qui subit précarité et déclassement livre son mal-être à Marine Le Pen. Une constante depuis trente ans. Dans le socle électoral de Marine Le Pen, les 35-49 ans peu diplômés sont largement majoritaires. Entre «boomers» et «millennials», cette génération X post-Trente Glorieuses, selon la définition de Howe, Strauss et Olazabal, a été ballotée de plans sociaux en crise financière.

Ces ouvriers, employés, fonctionnaires du cadre C, natifs des années 1970-1985, ont subi la mondialisation qui se traduit dans leur quotidien et leur territoire par la désindustrialisation, l'uberisation, la désertification. Avec au bout la relégation dans «les territoires les moins chers» pour survivre et se loger. Le jeune médecin n'a plus envie de s'y installer, les diplômés n'y trouvent plus leur compte dans l'offre culturelle et de loisirs pour occuper le temps libre procuré par les RTT.

Mélenchon, l'angoisse urbaine du lendemain

Enfin, par protestation, adhésion ou efficacité, Jean-Luc Mélenchon a su attirer d'une part des populations de métropoles et les 18-30 ans inquiets pour l'avenir de la planète, d'autre part ceux qui s'interrogent sur leur place dans le pays par rapport à leurs origines ou leur lieu de résidence.

Ville-centre dans le top 10 des métropoles qui compte le plus de moins de 35 ans, Nantes lui a accordé près de 34%, et 10% à Yannick Jadot.

Selon une enquête Ifop/La Croix, 69% des électeurs de confession musulmane ont choisi le candidat de LFI. En Seine-Saint-Denis, où Mohamed est devenu le prénom le plus fréquemment attribué aux bébés, les «insoumis» dominent le scrutin dans trois communes sur quatre.

Bien entendu, le vote dans ces ensembles géographiques n'est pas 100% homogène. On trouvera des poches lepénistes en territoires macroniens, et des bureaux de vote macroniens dans les «cités insoumises». Mais la correspondance qui s'est opérée le 10 avril entre bulletin de vote, lieu de résidence, âge, revenus et catégorie sociale dessine un Hexagone dans lequel le brassage générationnel et culturel s'annonce plus complexe. Une vraie menace pour la solidarité entre générations et la cohésion citoyenne, et surtout une vraie difficulté pour réparer un ascenseur social en panne.

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