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Face à la guerre russe en Ukraine, une Chine immobile

Temps de lecture : 8 min

En évitant de prendre position contre l'action de Poutine, Pékin peut espérer que Moscou acceptera de lui voir jouer un rôle d'arbitre si une négociation de paix finit par s'enclencher.

Xi Jinping en visioconférence avec Vladimir Poutine, le 28 juin 2021. | Alexey Nikolsky / Sputnik / AFP

 
Xi Jinping en visioconférence avec Vladimir Poutine, le 28 juin 2021. | Alexey Nikolsky / Sputnik / AFP  

Avec la Russie, la Chine a des contacts privilégiés qui pourraient lui permettre de tenter de persuader Vladimir Poutine d'arrêter l'offensive qu'il a lancée en Ukraine. Au lieu de cela, les dirigeants chinois semblent préférer se maintenir dans une attitude de neutralité. À la différence de la plupart des capitales occidentales, Pékin n'a pas condamné «l'opération militaire spéciale» russe en Ukraine, ni trouvé étrange que l'objectif officiel de Moscou soit de «dénazifier» l'Ukraine.

Par ailleurs, au Conseil de sécurité de l'ONU, quand il y a un vote à propos de la situation ukrainienne, la Chine s'abstient plutôt que de voter une condamnation de la Russie. Pas question non plus pour Pékin de s'associer aux sanctions occidentales contre l'économie russe, telles que le gel des avoirs de certains oligarques ou l'interdiction des transactions de grandes banques moscovites.

Dans ces conditions, les Américains multiplient les appels demandant à la Chine de clarifier ses positions et de se ranger du côté des démocraties occidentales. Ainsi le 13 avril, à Washington, devant le groupe de réflexion Atlantic Council, Janet Yellen, la secrétaire d'État américaine au Trésor, déclare espérer «ardemment» que la Chine utilise sa «relation spéciale» avec la Russie pour la persuader de rechercher la paix.

Si la Chine n'aide pas à mettre fin à cette «guerre odieuse», elle risque de «faire face à une perte de son statut», explique Janet Yellen, qui précise: «L'attitude du monde à l'égard de la Chine et sa volonté d'embrasser une intégration économique plus poussée pourraient bien être affectées par la réaction de la Chine à notre appel à une action résolue contre la Russie.»

Dès le lendemain, Zhao Lijian, l'un des porte-paroles du ministère chinois des Affaires étrangères, tient à répondre à cette déclaration américaine en appelant à «ne pas déformer la position» de Pékin et en affirmant: «Nous déployons de grands efforts pour apaiser la situation, résoudre la crise et rétablir la paix.» Avant de conclure: «Nous nous opposons aux accusations et aux soupçons injustifiés contre la Chine, sans parler des pressions ou de la coercition dont elle fait l'objet. Le temps finira par prouver que la Chine est du bon côté de l'histoire.»

Cette dernière phrase indique que la Chine n'entend pas abandonner ses bonnes relations avec la Russie, quoi que celle-ci fasse en Ukraine. Elle indique également qu'aux yeux des dirigeants chinois, rien ne permet pour le moment de penser que l'offensive russe en Ukraine est un échec. Certes, quand elle a commencé fin février, on pensait à Pékin que la Russie allait s'emparer de cette ex-république soviétique en quelques jours. C'est très probablement ce qu'avait affirmé Vladimir Poutine trois semaines plus tôt lorsque, le 4 février, il a rencontré Xi Jinping avant d'assister au début des Jeux olympiques d'hiver de Pékin.

La version chinoise du conflit en Ukraine reprend directement les idées de Moscou.

En tout cas, ainsi prévenu des intentions guerrières de la Russie, le chef de l'État chinois n'y a pas fait objection. Le régime estime que chaque pays est libre de mener comme il l'entend ses relations extérieures. De plus, l'ampleur des échanges économiques commerciaux de la Chine avec l'Ukraine n'allait pas être modifiée par l'installation d'un régime pro-russe à Kiev.

Si bien que la diplomatie chinoise s'est délibérément alignée sur les points de vue de Moscou. Tout en souhaitant parfois que des pourparlers de paix puissent s'engager entre les dirigeants russes et ukrainiens, le souci principal de Pékin est apparemment de ne surtout pas se rapprocher des États-Unis. Ceux-ci sont accusés, dans la presse chinoise, d'avoir voulu étendre la zone d'influence de l'OTAN en Europe de l'Est. Et c'est ce qui aurait provoqué la réaction de la Russie. Cette version chinoise du conflit en Ukraine reprend donc directement les idées de Moscou qui assure, entre autres, avoir voulu donner un coup d'arrêt à l'extension de l'OTAN.

Après la chute du mur de Berlin en 1989, ce système de défense piloté par les Américains a été rejoint par plusieurs anciennes républiques populaires d'Europe centrale. Depuis quelques années, les Ukrainiens demandaient également à y adhérer. Si la Russie a attaqué l'Ukraine, c'est dans l'idée d'empêcher ce projet de se concrétiser. Et récemment, le président ukrainien Zelensky a annoncé que son pays renonçait finalement à vouloir adhérer à l'OTAN. Une façon d'essayer de désamorcer un des arguments russes.

Une propagande efficace?

Dans la semaine du 11 avril, le Quotidien du peuple, le journal du Parti communiste chinois, développe la thèse selon laquelle «les États-Unis sont à l'origine de la crise ukrainienne», en écrivant par exemple que «depuis le déclenchement du conflit entre la Russie et l'Ukraine, les États-Unis n'ont cessé de livrer des armes à l'Ukraine, de lancer des sanctions et d'imposer un véritable siège contre la Russie, ne cessant d'attiser les flammes».

Dans l'article suivant, le 12 avril, le lectorat chinois peut lire que «l'ombre des États-Unis est souvent derrière les différends et les conflits mondiaux. Les États-Unis méritent amplement le titre de “marionnettistes” qui tirent les fils dans les coulisses de la création de turbulences mondiales».

Ce point de vue est exprimé le 13 avril en ces termes: «Les États-Unis n'ont cessé de provoquer des guerres: la guerre du Golfe, la guerre du Kosovo, la guerre d'Afghanistan, la guerre d'Irak... Tout le monde en a payé le prix, seul le complexe militaro-industriel qui contrôle les politiciens américains [...] y a beaucoup gagné –ils ont échangé la vie des autres contre de l'argent. Les États-Unis sont un véritable “vampire” qui accumule sans vergogne de l'argent dans le monde entier.»

Enfin, le 14 avril, il est écrit dans le Quotidien du peuple que «sous la direction des États-Unis, l'OTAN a persisté à pousser sa soi-disant ligne de défense de “sécurité collective” jusqu'à la frontière russo-ukrainienne, ce qui a finalement conduit à la crise ukrainienne. Cela permet sans aucun doute au monde de mieux voir l'essence de l'hégémonie américaine et l'influence destructrice de la pensée de guerre froide de Washington.»

Pour appuyer l'ensemble de ces présentations officielles chinoises de la guerre en Ukraine, le Global Time, autre organe de presse proche du Parti communiste, publie le 15 avril un sondage annoncé comme ayant été réalisé auprès de 12.000 personnes. Il indique que 89,2% des Chinois sondés estiment que les États-Unis sont un «pays hégémonique et tyrannique» dans sa façon de se comporter à propos de l'Ukraine. De plus, ils sont 92,2% à dire que la menace américaine de sanctionner la Chine représente un «comportement d'intimidation et de coercition». Il n'y a que 5,6% des personnes interrogées à considérer que les États-Unis sont «justes et équitables».

Difficile de dire comment de tels chiffres ont été obtenus, s'ils ont été manipulés ou corrigés. Ou s'ils traduisent tout simplement l'effet d'une propagande chinoise particulièrement active qui ne cesse d'affirmer que la guerre en Ukraine a été provoquée par les États-Unis.

Appelé, lors d'un point de presse, à commenter ce sondage, Zhao Lijian développe l'idée que «ce sont les mesures prises par l'OTAN dirigée par les États-Unis qui ont poussé les tensions russo-ukrainiennes à un point de rupture». Il précise ensuite ce que la Chine a décidé de reprocher aux Américains: «Au lieu de prendre des mesures pratiques pour apaiser la situation, les États-Unis ont constamment ajouté de l'huile sur le feu, exacerbé les tensions, contraint les autres à choisir leur camp et créé un effet paralysant d'“ami ou ennemi”.»

Un risque de «désintégration de l'économie mondiale»

Il y a cependant des moments où la presse chinoise se démarque des informations venues de Moscou. C'est le cas le 14 avril, lorsqu'en mer Noire le croiseur lance-missiles Moskva, gravement endommagé par un incendie, va finalement sombrer. Les médias russes, à la suite de l'agence Tass, expliquent que le sinistre aurait été provoqué par une explosion accidentelle dans la soute à munitions. L'agence officielle chinoise reprend cette explication mais elle tient toutefois à ajouter que «plusieurs responsables ukrainiens ont affirmé que des missiles sol-mer, dissimulés dans ou près des côtes d'Odessa, ont touché à deux reprises le croiseur Moskva».

Au-delà de ce que la presse chinoise est invitée à écrire, la diplomatie de Pékin évite en ce moment soigneusement de se lancer dans une tentative d'arrêt de la stratégie militaire de Vladimir Poutine. Elle ne tente pas d'être le pays qui agirait pour mettre fin à ce que, selon les directives de Moscou, elle nomme toujours une «opération militaire spéciale» et non pas une guerre. Pékin préfère actuellement apparaître comme persistant à comprendre et à soutenir l'attitude de Vladimir Poutine. La Chine ne pousse néanmoins pas la sympathie pour la Russie jusqu'à lui fournir de nouveaux armements. Les sanctions américaines seraient immédiates.

Cela étant, en continuant d'éviter de prendre position contre l'action de la Russie en Ukraine, la Chine peut espérer que Moscou acceptera de lui voir jouer un rôle d'arbitre si une négociation de paix finit par s'enclencher. Dans cette perspective, ne pas condamner l'action de l'armée russe en Ukraine et reprendre des arguments de la propagande de Moscou pourrait avoir une utilité. D'où ces points de vue favorables aux positions de la Russie, que les médias chinois sont appelés à continuer d'entretenir.

Fermer les yeux sur l'attitude de l'armée russe en Ukraine n'est sans doute pas durablement compatible avec les quelque 700 milliards de dollars de surplus que le commerce chinois réalise avec l'Europe et l'Amérique chaque année. Une relance des échanges avec l'Occident est d'autant plus nécessaire pour la Chine qui voit sa croissance en 2022 estimée à 4,4%, soit 0,4% de moins que les prévisions de janvier dernier.

L'Organisation mondiale du commerce (OMC) avertit que le conflit en Ukraine pourrait effacer la moitié de la croissance du commerce mondial attendue en 2022, et à long terme, mener à une «désintégration de l'économie mondiale en blocs distincts» qui seraient organisés en fonction de considérations géopolitiques.

Ceci est détaillé à l'ouverture des Réunions de printemps du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale par Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI. Le 19 avril, elle déclare ainsi que le monde fait face à un risque de «fragmentation de l'économie mondiale en deux blocs, avec des systèmes différents pour le commerce, les technologies, les paiements et les réserves de change».

Le gouvernement chinois est bien évidemment conscient de la possibilité de pareilles évolutions de l'économie de la planète, tout comme il sait qu'un prolongement de la guerre en Ukraine ne peut qu'enrayer durablement les courants d'échanges internationaux. Ceux-ci sont par ailleurs en ce moment dangereusement ralentis par le confinement maximum que la politique «zéro Covid» impose à Shanghai, le premier port chinois.

Il serait souhaitable qu'à l'automne, la situation nationale et internationale se soit apaisée afin que le XXe Congrès du Parti communiste chinois se tienne dans de bonnes conditions. C'est au cours de cette réunion au sommet que Xi Jinping doit être reconduit dans ses fonctions pour un troisième mandat de cinq ans. En attendant, la Chine semble préférer ne pas bousculer ses positions sur la scène mondiale et éviter de se lancer dans des initiatives qui peuvent paraître hasardeuses.

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