Santé / Société

Sommes-nous égaux face à la santé mentale quelle que soit notre classe sociale?

Temps de lecture : 8 min

En Espagne, les populations défavorisées seraient plus affectées par les problèmes psychologiques que les autres. Les pouvoirs publics commencent tout juste à se pencher sur la question.

«Les personnes aux revenus les plus bas ont entre 1,5 et 3 fois plus de risque de souffrir de dépression, d'anxiété ou de problèmes de santé mentale communs que les personnes les plus riches», assure une étude. | Damir Samatkulov via Unsplash
«Les personnes aux revenus les plus bas ont entre 1,5 et 3 fois plus de risque de souffrir de dépression, d'anxiété ou de problèmes de santé mentale communs que les personnes les plus riches», assure une étude. | Damir Samatkulov via Unsplash

À l'époque, on corrigeait les élèves à coups de règle. «Le prof a voulu me punir. J'ai ouvert mon compas… “Si t'approches, j'te plante!”» Javi a 9 ans. Mais il a déjà le coup de poing facile. Nous sommes au début des années 1970, dans le quartier populaire de Triana, à Séville, dans le sud de l'Espagne. «Dans un quartier comme le mien, cela ne semblait pas anormal. On me voyait juste comme un enfant un peu plus en colère et bagarreur que les autres.» A-t-on seulement songé qu'il avait peut-être des problèmes de santé mentale?

Aujourd'hui, une vague de suicides sans précédent chez nos voisins espagnols a braqué les projecteurs sur la question, après deux ans de pandémie et de distanciation sociale. Et le gouvernement a décidé de s'attaquer à cet angle mort d'un débat public encore balbutiant sur la santé mentale: «63% des personnes dont le salaire ne couvre pas les besoins de base déclarent que leur santé a empiré par rapport au début de la pandémie. 14% de plus que pour celles dont les revenus étaient suffisants», rappelait Yolanda Díaz, ministre du Travail et de l'Économie sociale, durant l'acte de présentation d'une commission ministérielle chargée d'évaluer l'impact de la précarité de l'emploi sur la santé mentale.

Car tout le monde n'est pas égal face à la souffrance psychologique. «Les personnes aux revenus les plus bas ont entre 1,5 et 3 fois plus de risque de souffrir de dépression, d'anxiété ou de problèmes de santé mentale communs que les personnes les plus riches», assure une étude publiée en décembre 2020 dans la revue scientifique Science. «Les inégalités économiques sont un déterminant fondamental. Comme les inégalités de genre, territoriales, raciales ou liées à l'âge», tranche Nel González Zapico, vice-président de la Confédération santé mentale Espagne.

Le «mythe du pauvre heureux» à l'épreuve de la science

La pauvreté réunit souvent les conditions qui favorisent l'apparition d'un «mal-être psychologique», explique de son côté Xavier Miranda-Ruche, sociologue chercheur à l'université de Lérida en Catalogne, qui travaille sur la relation entre la santé mentale et les réalités sociologiques actuelles. «En plus des conditions matérielles difficiles et de la précarité, la pauvreté va de pair avec des problèmes de logement, de stigmatisation et de discrimination, un environnement plus instable qui donne un sentiment de manque de contrôle sur sa propre vie. Dans certaines zones urbaines, elle est associée à la conflictualité de caractère communautaire.» Si ce mal-être psychologique n'est pas traité, il peut s'installer de façon durable ou dégénérer en pathologies plus sévères.

Cette réalité frappe dès le plus jeune âge. «Nous observons que plus le risque de pauvreté et d'exclusion sociale est élevé, plus des symptômes de problèmes de santé mentale apparaissent dans l'enfance», explique Llucía González Safont, coautrice d'une étude sur la relation entre la santé mentale des enfants et leur l'environnement, publiée en novembre 2021, dans un article résumant l'ouvrage.

Elle constate «la très grande importance de l'environnement physique et social dans les problèmes émotionnels des enfants». L'importance du stress parental aussi, «qui peut augmenter dans les situations de carence économique.», tout comme le «profil parental, qui englobe des éléments comme la perception et l'implication du père ou de la mère, leur affirmation de soi ou leur connaissance sur le développement des enfants». Des éléments qui seraient de «moindre qualité» dans les milieux défavorisés.

«Aujourd'hui, le service public n'intervient que quand les personnes sont diagnostiquées. Mais c'est déjà trop tard.»
Xavier Miranda-Ruche, sociologue

«Quand j'étais petit, les autres enfants m'appelaient “el loco” [le fou, en espagnol, ndla]», sourit Javier Moreno. Dans son quartier, cependant, c'est presque un titre honorifique. Les mœurs sont rudes à Triana en ce temps-là. Mais les autres gamins savent qu'il ne faut pas trop chercher Javi.

Le garçon grandit dans une «casa vecinal», un patio rectangulaire autour duquel se distribuent des pièces qui abritent une famille chacune. Javi habite l'une d'elles avec ses parents, cinq frères et sœurs, «et une cousine dont la mère était décédée». Cuisine et sanitaires partagés. Pas de douche. Un seul point d'eau, froide. Le père de Javi est gitan, comme la plupart des gens du coin. Il charge des bateaux sur les quais du Guadalquivir, fleuve dont un bras sépare Triana du reste de Séville. Sa mère est servante dans des foyers plus aisés.

Javi a toujours eu du mal à contrôler ses émotions. Quand il explose, il devient violent. Impossible de le raisonner. «Du coup, les autres ne voulaient pas rester avec moi. Et moi, je me sentais mieux tout seul.» Il s'isole. L'enfant s'illustre malgré tout par ses capacités intellectuelles.

Une société inégalitaire engendre plus de souffrance

À 14 ans, il fait partie des rares mômes du quartier à entrer au lycée. Javier a mûri et maîtrise mieux ses pulsions violentes. Il les transforme en colère, qu'il enfouit au fond de lui. Il s'isole d'autant plus. En allant au lycée, il côtoie aussi des personnes d'origines sociales plus élevées. «C'est le moment où je commence à en avoir marre de vivre. À l'isolement s'ajoute la frustration. Pourquoi certains camarades, qui ont moins de capacités intellectuelles que moi, peuvent-ils continuer leurs études?» À l'époque, il faut avoir les moyens de payer la fac pour y suivre des cours… et pouvoir se permettre de ne pas gagner d'argent le temps de décrocher un diplôme. Impensable pour Javier. Il rêve d'aller à l'université. Il entre dans l'armée.

«L'inégalité est le facteur le plus corrosif pour la cohésion sociale», explique Xavier Miranda-Ruche. «Elle affecte les relations sociales, le niveau de confiance dans une communauté, l'acceptation de la diversité, la confiance en les institutions, la perception de justice dans la société, le respect des règles… Tous ces indicateurs sont en meilleur état dans les pays où les inégalités sont moins fortes.»

En moyenne, les personnes les moins bien loties dans une société seraient donc toujours les plus exposées à la souffrance psychologique. Peu importe leur niveau d'aisance matérielle. «Dans une étude de 2013, menée par Robert Walker, des personnes ayant passé un entretien en Norvège, bien que leurs conditions d'habitat soient en dessous de la moyenne norvégienne, avaient un standard de vie largement supérieur à celui des familles ougandaises, indiennes ou pakistanaises interrogées», relate le sociologue dans un article universitaire.

«La justice sociale et la lutte contre la précarité sont aussi une question de santé pour toutes et tous.»
Yolanda Díaz, ministre du Travail et de l'Économie sociale

En affinant les résultats, l'étude identifie cependant des sentiments subjectifs négatifs communs à tous. «Les éléments perturbateurs [pour la santé mentale] sont internalisés en raison des comportements sociaux des personnes qui ne vivent pas la pauvreté. [...] La misère est fréquemment accompagnée d'exclusion [...], ce qui contribue à renforcer les sentiments [de culpabilité], de honte et de basse estime de soi

Bombe à retardement

«J'avais des problèmes de santé mentale et je ne le savais même pas», raconte Javier Moreno. «Le niveau culturel de mon entourage faisait qu'on n'avait pas les connaissances nécessaires. Mais même si on l'avait su, on n'aurait pas eu les moyens de m'envoyer chez un psychologue ou un psychiatre.» À 59 ans, il est aujourd'hui tiré d'affaire. Devenu porte-parole du Comité pour la santé mentale Andalousie, il investit le plus clair de son temps «pour la cause», promouvoir la lutte pour une meilleure santé mentale en Espagne. Mais le chemin a été long et douloureux.

À 17 ans, Javier quitte Triana pour «las 3.000 viviendas» («Les 3.000 logements»), un grand ensemble flambant neuf sorti de terre pour vider les zones insalubres de la ville. Le quartier acquiert tout de suite une très mauvaise réputation. Mais le jeune homme y rencontre celle qui deviendra sa femme. «Pendant quelques années, l'espoir et la joie ont masqué mon problème de santé mentale. Il y avait toujours des épisodes de violence. Mais je m'en rendais compte, et j'arrivais le plus souvent à me contrôler.»

Il se marie. Ses enfants naissent. L'armée le sort de la pauvreté. Il passe des grades et entre enfin à l'université, en cours du soir, où il décroche une licence de mathématiques. À l'intérieur cependant, sa pathologie reste latente, et progresse.

«En 2006, tout ce que j'avais transformé en colère est redevenu de la violence. Ça a provoqué de nouveau une situation d'isolement. Les gens ne voulaient plus être en relation avec moi. Je ne dormais plus. J'avais des pensées suicidaires. Mais je disais: “Ce sont les autres les fous, moi, je vais bien”...» Sa femme réussit à le convaincre d'aller chercher de l'aide, l'armée offrant un service de soin psychologique.

«J'y suis allé en demandant: “Vous auriez un livre, ou quelque chose qui me permette d'aider un ami qui a des problèmes?”... Ils ont tout de suite compris. Ils m'ont fait m'asseoir et passer une batterie de tests.»

«C'est une bombe à retardement!», lui lance un de ses amis, qui fait partie du service psychologie, après avoir lu les résultats. Il est catégorique: il faut aller voir un psychiatre. Tout de suite. À 43 ans, Javier Moreno a traîné un problème psychologique toute sa vie, dont la gravité n'a fait qu'empirer avec le temps. Il est mis sous traitement. «Je devais d'abord retrouver le sommeil. Il fallait aussi m'empêcher de me suicider… ou de tuer quelqu'un. Parce que j'étais persuadé que les gens m'en voulaient.» L'armée le «met à la retraite».

Souffrance psychologique et politiques sociales

«Aujourd'hui, le service public n'intervient que quand les personnes sont diagnostiquées. Mais c'est déjà trop tard», regrette Xavier Miranda-Ruche. Il pourrait être beaucoup plus efficace en intervenant en amont. «Offrir un soutien psychologique à des groupes en situation de vulnérabilité, avant que le mal-être psychologique ne se transforme en pathologie. Par exemple, des gens menacés d'expulsion locative.» La prévention pourrait également porter ses fruits: campagnes d'information à l'école, prise en compte des facteurs qui favorisent le bien-être psychologique dans les politiques d'urbanisme, intervention auprès des parents en difficultés pour éviter que les enfants ne soient exposés. Et de rappeler que les sociétés les plus égalitaires sont celles qui mitigent le mieux ces risques.

Autant de pistes qui pourraient aussi augmenter l'efficacité des programmes de lutte contre la pauvreté. Car si cette dernière favorise l'apparition de problèmes de santé mentale, les personnes atteintes de troubles psychologiques sont plus exposées au risque de pauvreté… Le ministre du Travail ne dit pas autre chose: «La justice sociale et la lutte contre la précarité sont aussi une question de santé pour toutes et tous», déclarait Yolanda Díaz, jeudi 8 avril, lors de la présentation de la commission d'expert qui évoluera l'impacte de la précarité sur la santé mentale. Elle doit remettre ses conclusions dans les six mois qui viennent.

Le chemin à parcourir reste toutefois gigantesque. Pour la première fois depuis 2009, le gouvernement espagnol a actualisé sa «stratégie de santé mentale», en décembre dernier. Le plan est doté de 100 millions d'euros pour les trois années à venir et prévoit l'ouverture d'un service de prévention du suicide disponible 24 heures sur 24. «C'est un premier pas. Mais c'est clairement insuffisant. Selon certaines études, il faudrait 4 milliards pour répondre aux besoins», estime Nel González Zapico, de la Confédération santé mentale Espagne. Quant au problème des inégalités? «La stratégie publiée en décembre ne s'en occupe pas.»

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