Santé / Société

Avec «Balance ton bar», les victimes d'agressions sexuelles au GHB se font enfin entendre

Temps de lecture : 10 min

Alors que les témoignages continuent d'affluer depuis plusieurs mois, les réseaux sociaux contribuent à la médiatisation d'un phénomène d'ampleur.

Visant initialement les établissements bruxellois, le mouvement «Balance ton bar» s'est diffusé en France, où plusieurs pages Instagram ont été créées pour différentes villes. | Alexander Popov via Unsplash
Visant initialement les établissements bruxellois, le mouvement «Balance ton bar» s'est diffusé en France, où plusieurs pages Instagram ont été créées pour différentes villes. | Alexander Popov via Unsplash

«Mon secret de séduction en trois mots: gentillesse, humour, bagou. Si ça marche pas? Je me contente des premières lettres.» En 2019, un restaurateur de Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine, qui avait inscrit ce message sur l'ardoise de son établissement comparaissait devant le Tribunal correctionnel de Nanterre pour incitation au viol. La jeune étudiante de 19 ans qui avait relayé une photo de la pancarte sur les réseaux sociaux témoignait alors du «choc» ressenti à la lecture de ce message, pour elle qui a été violée il y a peu.

Évoquant ses regrets et reconnaissant une «maladresse», l'accusé expliquait avoir voulu «faire de l'humour à prendre au second degré», espérant même grâce à ladite pancarte, «faire de la prévention autour du GHB». Son avocate a, quant à elle, tenu à alerter le tribunal sur le grand danger qu'il y aurait «à faire descendre la liberté d'expression au rang de parole policée [et] ce n'est pas ça la France!» Le restaurateur sera finalement relaxé.

Trois ans plus tard, alors que ce «secret de séduction» gagne les bars et les boîtes de nuit de tout l'Hexagone, il semblerait que ce soit finalement au tour des victimes du GHB de s'exprimer.

Lancé en novembre 2021 par Maïté Meuus, une jeune femme belge de 23 ans, le compte Instagram «Balance ton bar» relaie les témoignages de nombreuses personnes violées ou agressées sexuellement après avoir été droguées à leur insu. Visant initialement les établissements bruxellois, le mouvement a gagné la France, où il fait des émules dans plusieurs grandes villes: Paris, Lyon, Bordeaux, Cannes ou encore Montpellier. En concertation avec Maïté Meuus, la gestion des différents comptes français a été confiée à Dounia Salimi, militante féministe de 26 ans.

Offrir un espace où témoigner

L'aide qu'elle apporte aujourd'hui aux victimes d'agressions sexuelles est l'expression d'un combat entamé il y a bien longtemps en faveur des droits humains, des droits des réfugiés et de la lutte contre le racisme. Dounia se définit comme «engagée», et ce, depuis le plus jeune âge.

Une conscience politique et féministe éveillée par ses parents: «Ma mère a travaillé en tant qu'assistante sociale et s'est retrouvée confrontée aux situations difficiles de nombreuses mères célibataires, mais je dois dire qu'en matière de féminisme, mon engagement me vient d'abord de mon père. C'est un militant. Il m'a sensibilisée très jeune à la cause des femmes, notamment à travers son combat pour interdire les mariages forcés de mineures au Maroc, pays dans lequel j'ai grandi jusqu'à mes 17 ans.» Une initiation féministe que Dounia complètera par de nombreuses lectures, parmi lesquelles les ouvrages d'Angela Davis et une Chambre à soi de Virginia Woolf.

«Des crises comme celle du GHB révèlent combien les acquis peuvent être remis en jeu: une fille “bien” n'est pas dehors la nuit, encore moins seule.»
Dounia Salimi, militante féministe

Lorsque le mouvement #MeToo éclate, Dounia est étudiante au Canada, mais se rend fréquemment à New York, où elle prend part aux manifestations, relaie des informations et rencontre les actrices Alyssa Milano et Rose McGowan, deux grandes figures du mouvement. C'est aussi à cette époque qu'elle vit une première agression sexuelle dans un bus qui fait la navette Montréal-New-York. L'agresseur est un vétéran de l'armée; l'enquête s'arrête net. Elle en restera profondément marquée.

Si Dounia souhaite aujourd'hui prendre la défense des victimes en leur offrant un espace où témoigner, c'est aussi parce qu'elle «souhaite être la personne qui n'a pas été là pour elle», évoquant ce viol au GHB survenu lors de ses études de médecine en Belgique. «Je venais d'arriver, je ne connaissais encore personne, je cherchais un binôme de travail et j'ai sympathisé avec ce garçon…» Lors d'une soirée, il glisse du GHB dans son verre. «A posteriori, on se rappelle plein de détails: pourquoi avait-il tant tenu à préparer “mon” verre? Ses amis parlaient, mais je ne les voyais plus bouger. À un moment, l'un d'eux est venu me voir parce que je me sentais mal et je me souviens de ces mots: “Ne la touche pas, elle n'est pas là pour toi”.»

Lorsqu'elle reprend ses esprits, Dounia n'a plus de veste, plus de chaussures. «J'avais l'impression d'être dans un film avec la caméra qui bouge en même temps que ma tête, ma vision complètement déformée et l'envie de vomir...» Elle réussit finalement à quitter l'appartement et, bien décidée à porter plainte, se rend au commissariat. Elle s'y heurte à l'indifférence et au racisme. «Du fait que j'étais marocaine et que mon agresseur l'était aussi, on m'a rétorqué: “mais vous deviez bien le connaître, non? Vous ne venez pas du même village?”»

S'ensuit une période de solitude, doublée de harcèlement par ce même garçon: «Il m'apostrophait à la bibliothèque universitaire, détaillait mon anatomie à ses amis hilares.» Bien qu'elle ait réussi la première session d'examens, Dounia arrête alors ses études. «Sans donner plus d'explications à mes parents, j'ai laissé tomber la fac et j'ai quitté la Belgique.»

Recueillir la parole des victimes

Aujourd'hui, la jeune femme, qui désire apporter une «aide humaine et concrète», contribue à la médiatisation d'un phénomène longtemps ignoré. Depuis l'ouverture du compte en octobre, elle reçoit «une moyenne de 100 messages par jour. Des jeunes femmes, pour une très grande majorité.»

Outre ces témoignages de victimes, également des messages d'urgentistes, d'ambulanciers et de médecins. «Plusieurs d'entre eux cherchent à alerter sur le nombre de cas, d'autres font part de leur désarroi. J'ai en mémoire le témoignage d'un médecin urgentiste bouleversé par le décès brutal d'une jeune fille admise et qui souffrait d'insuffisance rénale.» La prise de GHB chez quelqu'un qui souffre d'un trouble cardiaque, de la maladie thyroïdienne ou d'épilepsie peut en effet avoir de très graves conséquences, entraînant même la mort dans de rares cas.

Si «Balance ton bar» a vocation à recueillir la parole des victimes, Dounia doit également faire face aux réactions virulentes de certains établissements incriminés. Elle dit avoir été régulièrement menacée de poursuites, rarement suivies de faits: «On m'accuse de diffamation, de salir l'image du bar, de le traîner dans la boue... Face à des accusations de viols et d'agressions sexuelles à répétition, la question de préserver la bonne réputation d'un bar ou d'une discothèque me semble pourtant bien dérisoire!»

Elle précise par ailleurs que les établissements mentionnés dans ses postes ont toujours fait l'objet de plusieurs témoignages et que ces derniers sont souvent accompagnés de preuves: «Lorsque les victimes me contactent, elles m'envoient spontanément des traces de ce qui leur arrivé (captures d'écran de conversations SMS, preuves de leur passage au commissariat, trajets Uber, etc.).» Un fort besoin de documenter l'agression qui a sans doute valeur cathartique, mais qui permet également de garantir la très probable véracité du témoignage.

À ce titre, Dounia rappelle qu'elle ne cherche nullement à se substituer à la justice: «J'oriente parfois les victimes sur le plan juridique, leur disant où se tourner au cas où elles souhaiteraient porter plainte. Et lorsque le témoignage concerne une personne mineure, je publie uniquement quand j'ai l'accord des parents.»

Capture Instagram Balance ton bar Paris

Pour autant, il ne faut pas diaboliser tous les gérants de bars ou de discothèques: «Certains d'entre eux apportent leur soutien à la victime, la remercient de son témoignage et jurent de se montrer plus vigilants à l'avenir, poursuit-elle. Mais cela reste une minorité. L'écrasante majorité de ceux qui me contactent sont agressifs et insultants. Et puis, il arrive fréquemment que dans les commentaires on blâme la victime: pourquoi avait-elle bu? Pourquoi était-elle seule et pas avec ses amis? Cela va parfois jusqu'à l'insulte. Ces femmes qui portent plainte? Des “chaudasses” qui n'assument pas!»

De l'avis de Dounia, ces accusations sont symptomatiques d'une société où la présence des femmes dehors, la nuit, pose encore question: «Des crises comme celle du GHB révèlent combien les acquis peuvent être remis en jeu, combien la structure est fébrile: une fille “bien” n'est pas dehors la nuit, encore moins seule. Proie ou prostituée, j'y vois les marques de ce vieil adage.» Ni excuse, ni alibi, la nuit ne disculpe en rien: «On ne se transforme pas en loup-garou à la nuit tombée, ajoute Dounia, et une femme devrait jouir du même accès à l'espace public nocturne que les hommes.»

Un ancien anesthésique obstétrical devenu drogue du violeur

«À l'origine, le GHB était utilisé en anesthésie obstétricale. Au début des années 1990 apparaissent les premiers détournements festifs de la molécule, qu'on surnomme alors “ectasy liquide”. Il circule dans le milieu électro, où il est apprécié pour les effets de désinhibition et d'euphorie qu'il procure», nous explique Jean-Michel Delile, médecin psychiatre addictologue et directeur général du Comité d'étude et d'information sur la drogue et les addictions (CEID).

En 1999, le GHB est classé comme stupéfiant par l'Agence du médicament sur avis de la Commission nationale des stupéfiants et des psychotropes, dont fait partie Jean-Michel Delile. «À la suite de cette classification, les usagers se sont tournés vers le GBL, un précurseur qui, une fois ingéré, se transforme en GHB. Notons que l'intoxication suscite ce qu'on appelle une plasticité comportementale. C'est ainsi que des personnes droguées à leur insu ont pu donner leur code de carte bancaire, voire même vider leur compte en banque. Il s'agit bien là d'une forme de soumission chimique.»

«En 2011, un arrêté interdit la vente au public, mais la molécule se trouve dans des nettoyants pour jantes vendus sur internet. Le GBL est très facile d'accès, d'autant plus qu'il est très économique, aux alentours de 60 euros le litre. Et lorsqu'on sait qu'une dose “festive” fait seulement 1 millilitre! La prise de GBL s'est donc perpétuée en s'ouvrant à d'autres milieux et d'autres pratiques, explique le médecin addictologue. Si sa consommation reste ponctuelle dans le contexte festif, il est aujourd'hui utilisé par les adeptes du chemsex (l'utilisation de drogue dans un contexte sexuel), où il engendre parfois une forme d'addiction.»

Quant aux agressions sexuelles au GHB longtemps considérées comme extrêmement marginales ou relevant de «la rumeur», elles ne sont pourtant pas nouvelles. «Au début des années 2000, on parlait alors de drogue du violeur», se rappelle Jean-Marie Delile. «Je ne nie pas qu'il y a un effet de loupe lié au fait que les médias s'emparent aujourd'hui du problème, mais les chiffres et les témoignages sont là, il ne faudrait pas les passer sous silence», conclut-il.

Dounia, elle, ne croit pas qu'il y ait une réelle recrudescence d'agressions au GHB. «Le phénomène n'est pas nouveau. Je me souviens avoir lu sur le site jeuxvideo.com, il y a de ça des années, des commentaires de gamins qui s'échangeaient des conseils pour embrasser une fille, l'aborder, et qui s'écrivaient des messages comme “Et puis si ça ne marche pas, y a toujours le GHB?”. Il y aura des gens pour rétorquer que c'est de l'humour ou des paroles en l'air, mais cela démontre que le GHB était déjà entré dans les mœurs de jeunes garçons de 12-13 ans.»

Un tour sur ce forum, qui n'en est d'ailleurs plus à sa première polémique, permet de confirmer ses dires. Voilà, par exemple, ce qu'on peut lire sur cette publication de 2015: «Qu'elle est la drogue du violeur la plus performante entre le GHB ou le GBL? Entre nous, pas besoin d'aller chercher du GHB ou autre, du bon vieil éthanol suffit.»

Un plan national de lutte contre le GHB

Si le phénomène ne semble pas nouveau, la libération de la parole qu'accompagne la création de «Balance ton bar», dans un contexte de réouverture des bars et des établissements de nuits après des mois de fermeture pour cause sanitaire, a fait la lumière sur un véritable problème de santé publique que personne n'ignore plus.

Depuis quelques mois en effet, des campagnes de sensibilisation ont été lancées dans plusieurs villes étudiantes. À Tours, des affiches informatives ont ainsi fait leur apparition dans le centre-ville, rappelant les symptômes d'intoxication et les peines encourues pour les agresseurs. À quoi s'est ajoutée la distribution de 5.000 capuchons de silicone à poser sur son verre en guise de protection.

Une mesure d'urgence bienvenue mais insuffisante pour régler le problème, comme le souligne Dounia: «C'est une protection indéniable, mais qui implique que c'est à la victime potentielle d'apprendre à se défendre, plutôt que de repérer et empêcher les agresseurs. Et puis, avec ce genre de dispositifs, il y a toujours un risque inhérent: demain, une victime se verra-t-elle reprocher de ne pas avoir acheté son capuchon? Se contenter de quelques solutions palliatives revient à camoufler la fièvre sans jamais traiter le mal. Rappelons par ailleurs que la police n'a pas le droit de refuser de prendre une plainte, ce qui d'après les témoignages que je reçois, arrive encore très fréquemment. D'autres victimes se plaignent de s'être vu refuser une prise de sang toxicologique, pourtant déterminante si l'on veut entamer des poursuites.»

«Donner davantage de poids à la police, c'est mal comprendre la complexité du problème et la réalité du terrain.»
Dounia Salimi, militante féministe

En effet, le GHB n'est détectable que quelques heures dans le sang. Passé ce délai, il est toujours possible de recourir à un prélèvement capillaire, mais celui-ci est onéreux et pas toujours facile d'accès. «Il est temps que les autorités prennent la pleine mesure de ce problème de santé publique qui touche la jeunesse et de nombreux mineurs», estimait Dounia à la fin de notre entrevue.

Fin février, alors que les discothèques sont autorisées à rouvrir, Marlène Schiappa dévoile un plan national de lutte contre le GHB, qui prévoit, entre autres, de placarder des affiches munies d'un QR code dans les toilettes des bars ou des boîtes de nuit. Une fois scanné, ce code devrait permettre d'alerter les forces de l'ordre par le biais d'un tchat. Par ailleurs, trente-deux policiers et trente-trois gendarmes spécialement formés ont rejoint la plateforme arretonslesviolences.gouv.fr, mise en place en 2019.

Si Dounia appelait de ses vœux une réaction des pouvoirs publics, elle déplore que la réponse du gouvernement consiste «à donner davantage de poids à la police. C'est mal comprendre la complexité du problème et la réalité du terrain, estime-t-elle, surtout lorsque les victimes qui me contactent témoignent d'une mauvaise prise en charge par les forces de l'ordre, de refus de prendre une plainte, voire d'insultes et de moqueries…»

Ce plan national prévoit encore une campagne de sensibilisation et d'information à destination des professionnels et des patrons d'établissements. Les dépistages toxicologiques seront, quant à eux, systématisés, de même que les prélèvements ADN devant permettre de confondre les agresseurs, qui risquent, rappelons-le, 75.000 euros d'amende et jusqu'à vingt ans d'emprisonnement.

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