Culture

«Les Heures heureuses» et «Et j'aime à la fureur», images trouvées, vérités et émotions retrouvées

Temps de lecture : 10 min

Construits à partir d'images tournées par d'autres, ces films témoignent, à propos de l'extraordinaire histoire de l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban comme de la mémoire d'un fou de cinéma, des puissances du «cinéma de seconde main».

Quel secret, ou quelle mémoire, recèle une bobine de film encore à découvrir? (Et j'aime à la fureur d'André Bonzel). | L'Atelier Distribution
Quel secret, ou quelle mémoire, recèle une bobine de film encore à découvrir? (Et j'aime à la fureur d'André Bonzel). | L'Atelier Distribution

Singulière abondance de biens parmi les sorties de ce 20 avril. Il ne s'agit pas seulement ici de quantité, phénomène de trop-plein hélas désormais régulier, mais aussi de qualité, avec de nombreux films extrêmement dignes d'intérêt, dont également I Comete, Qui à part nous et L'Hypothèse démocratique.

Parmi ces sorties, deux relèvent de ce qui est devenu sinon un genre, du moins une stratégie de réalisation à part entière, et qu'on appelle à présent «found footage» –la chercheuse Christa Blümlinger, spécialiste de la question, a proposé l'expression de «cinéma de seconde main».

Il s'agit du réemploi de films, ou de fragments de films, qui ont été tournés dans un autre contexte, pour d'autres raisons et qui sont assemblés avec un projet inédit: raconter une autre histoire, faire de l'histoire, susciter des émotions visuelles et sonores.

En tant que tel, le procédé n'est pas nouveau. Paris 1900 de Nicole Vedrès en a admirablement déployé les ressources dès 1946, dans le cadre de ce qu'on appelait alors «film de montage». De grandes œuvres, comme Le fond de l'air est rouge de Chris Marker ou Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, ont donné au film de montage le rang qu'il mérite.

Sans oublier l'extraordinaire travail des génies du «cinéma de seconde main» qu'étaient Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi (jusqu'à la disparition de celle-ci), qui ont consacré des décennies à s'approcher avec attention et exigence des êtres qui apparaissent dans des vieilles bandes impressionnées, pour se rendre sensibles à des gestes, des regards, des manières d'exister.

Mais il s'agit ici d'un cas plus spécifique. Pour percevoir ce qui se joue dans les pratiques actuelles, il faut faire place à cette idée, qui n'est pas qu'une astuce de narrateur, des images «trouvées». Parmi les films récents, et selon une approche dont Sur la plage de Belfast de Henri François Imbert a offert en 1996 un si beau modèle, c'est exemplairement le cas de Les Révoltés ou de Dawson City, et, aussi, en revendiquant ce modèle de la malle au trésor subitement apparue, Memory Box.

Alors que dans les tout aussi passionnants films récents Une jeunesse allemande, White Riot, Ne croyez surtout pas que je hurle, Monsieur Deligny, vagabond efficace, Il n'y aura plus de nuit, Il Varco, Ailleurs, partout ou Irradié, le «footage» n'est pas «found», au sens de surgissant de manière (supposément) fortuite, mais résulte d'une recherche des auteurs, au service d'un projet.

Aux clous du chutier pendent des fragments d'histoires, qui donneront peut-être accès à un monde (Et j'aime à la fureur). | L'Atelier Distribution

De manière qui peut être en partie un artifice narratif mais implique un rapport particulier aux documents, le «found footage» est, lui, une composition à partir d'un ensemble dont les éléments se sont trouvés mis à disposition de façon inopinée, ou pour des raisons étrangères à la réalisation du film qui les utilise.

C'est ce modèle qui est mobilisé par les deux films qui sortent cette semaine: celui de la malle mystérieuse dans laquelle on découvre un trésor, plus ou moins oublié, plus ou moins en vrac, qu'il va s'agir d'organiser, pour raconter une, ou plusieurs histoires.

«Les Heures heureuses» de Martine Deyres

Il semble que dans ce cas, la malle mystérieuse surgie du passé ne soit pas une métaphore. Ce que la réalisatrice a trouvé, non dans un obscur grenier mais dans des cartons bien rangés que nul ne s'était avisé d'inventorier, non seulement fournit au film sa matière principale, mais est riche de sens par son existence même.

Les Heures heureuses est consacré à une star, une star assez particulière: l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban. Cette bourgade de Lozère est en effet depuis 1936 un haut lieu des pratiques alternatives dans les façons de prendre en charge ceux qui souffrent de maladies mentales.

Le film évoque les nombreuses personnalités marquantes qui ont travaillé à Saint-Alban, et leurs apports successifs et décisifs aux pratiques de ce secteur. Parmi elles, il faut mentionner au moins Francesc Tosquelle, médecin psychiatre catalan qui, après avoir expérimenté les camps où la République française a interné les Républicains espagnols, sera l'inventeur de cet ensemble de pratiques libératrices qu'on appellera ensuite la psychothérapie institutionnelle.

Mais le lieu a également été une étape importante dans le parcours d'autres grandes figures de tout le mouvement qui a tenté de repenser la relation entre l'institution, les soignants et les soignés, dont le philosophe Georges Canguilhem et le médecin Jean Oury qui dirigera ensuite l'autre lieu repère qu'est la clinique de La Borde.

Mais le lieu a également accueilli le poète et résistant Paul Éluard, et le peintre Jean Dubuffet, qui sut voir la beauté de certains productions visuelles des internés, donnant naissance au domaine désormais fécond de l'art brut dont Dubuffet avait très tôt commencé à explorer les ressources.

Francesc Tosquelle, dont les initiatives thérapeutiques et politiques ont jeté les bases d'une psychiatrie non-répressive, au cours d'une assemblée de soignants et de malades à Saint-Alban. | DHR Distribution

Sous l'occupation, Saint-Alban ne fut pas seulement un refuge pour les résistants, mais fut aussi le seul endroit où des internés psychiatriques ne furent pas impitoyablement sacrifiés aux duretés de l'époque.

Et de façon peut-être encore plus significative, ce fut le creuset d'une recherche sur d'autres pratiques du soin, en lien intime avec la réflexion d'ensemble en vue d'une autre société, d'un bouleversement des rapports humains. La référence explicite du titre aux «Jours heureux», intitulé du programme du Conseil national de la Résistance, est à cet égard très légitime.

Plus tard, les surréalistes et Raymond Queneau participeront aux riches échanges entre l'institution de Lozère et les grands enjeux de société tout autant que strictement médicaux ou artistiques de l'après-guerre.

Deux types de films

Frederick Wiseman, Raymond Depardon, Nicolas Philibert, Mariana Otero... Nombreux et souvent passionnants sont les films qui, par de multiples approches, ont affaire à ce qu'on appelle la folie.

Et Saint-Alban n'a pas été ignoré par le cinéma, c'est même là qu'a été tourné le premier documentaire mobilisant les ressources de la caméra pour comprendre ce qui se joue dans ces lieux et pour les personnes qui y vivent: Regards sur la folie de Mario Ruspoli, en 1961.

Mais ce qu'a trouvé Martine Deyres dans la bibliothèque de l'endroit qui s'appelle désormais le Centre hospitalier François Tosquelle de Saint-Alban raconte encore autre chose: les usages, multiples, que ces chercheurs et praticiens auront attribué au cinéma, dans le cadre même de leurs activités.

Les cartons contenaient deux types de films, aussi précieux l'un que l'autre. D'une part un ensemble de courts-métrages tournés par Tosquelles, ou à son initiative, pour partager les bonnes pratiques, interroger les méthodes, explorer des hypothèses concrètes d'activités avec les patients.

À Saint-Alban, l'usage régulier de caméras légères par les soignants a fait partie de l'ensemble des méthodes de traitement avant de fournir une riche archive sur ce qui s'y 'est produit. | DHR Distribution

D'autre part de très nombreux films «amateurs» réalisés par les soignants, médecins et infirmiers, et les employés souvent originaires du village et des environs, avec lesquels l'hôpital a longtemps vécu en symbiose, et qui documentent la vie quotidienne au sein de l'institution.

C'est avec ces ressources visuelles que la cinéaste construit son film, vaste fresque où se jouent, souvent en interaction étroites, des aventures médicales, politiques, philosophiques et artistiques.

Il témoigne du même élan de la place singulière qu'a occupé l'acte même de filmer dans ces contextes, faisant ainsi écho à la réflexion au long cours d'un autre pionnier dans le domaine de la psychiatrie, Fernand Deligny, réflexion dont les différents aspects sont réunis dans le livre passionnant récemment publié chez L'Arachnéen, Camérer – À propos d'images.

Tournés avec d'autres visées, tous ces films permettent de témoigner de l'histoire magnifique et complexe à laquelle le nom de Saint-Alban est attaché. Cette histoire se termine mal. Ou du moins elle a évolué dans le mauvais sens, celui du retour en force des camisoles chimiques et des solutions par la contrainte.

Cet état de fait résulte du double mouvement de retour aux méthodes privilégiant le contrôle sur l'épanouissement et de la crise du monde hospitalier, particulièrement criante dans le secteur psy. Ce que le film est capable aussi d'évoquer, depuis le contre-récit lumineux que les archives filmées lui ont permis de dérouler.

«Et j'aime à la fureur» d'André Bonzel

Toute différente est l'origine des images qui ont donné naissance à ce film. Depuis l'enfance, André Bonzel collectionne les films d'amateurs, principalement les films de famille, tournés sur pellicules petits formats. Moments intimes et moments de fête souvent, de drames parfois, moments historiques à l'occasion.

De cette immense accumulation, qui couvre tout le XXe siècle, Bonzel extrait des éléments qui lui permettent de construire un récit de son cru. Il raconte, en voix off, à la fois sa propre histoire, familiale surtout (et malheureuse), sentimentale, amicale et professionnelle également. Il s'y faufile une histoire plus vaste, qui serait à la fois celle de ses ancêtres, celle du siècle et celle du cinéma.

À défaut de malle au trésor découverte inopinément figure dans le film un objet qui en joue pour partie le rôle, le «cahier légué par tante Lucette». Celui-ci sert de guide au réalisateur pour parcourir sa propre histoire, enfance malheureuse entre un père violemment hostile et une mère soumise à son malheur, mais où surgissent deux lumières salvatrices, la projection de films et le plaisir sexuel.

La voix off du réalisateur construit un fil narratif auquel font écho, plus ou moins littéralement, ces «found footage». L'écart entre ce qui est dit et ce qui est vu est d'ailleurs souvent plus riche que l'illustration d'un récit dont la véracité reste incertaine, et l'intérêt limité.

«Et j'aime à la fureur / Les choses où le son se mêle à la lumière» disait le poème auquel le film emprunte son titre: paradoxe quand c'est ici l'écart entre images et voix que donne son animation interne au film.

L'image d'une famille heureuse, même totalement inconnue, sur laquelle projeter ses propres émotions d'enfant ayant rêvé d'une telle atmosphère, ou d'adulte en ayant le regret. | L'Atelier Distribution

Mais il émerge autre chose de cette succession de petites scènes du quotidien: une sorte de clignotement de la réalité, de présences de personnes dont on ne saura rien, qui n'ont que ces quelques secondes dans la lumière pour faire partie de l'histoire du monde. Et de fait en font partie.

Et j'aime à la fureur, accompagné par des musiques originales très bien senties de Benjamin Biolay (tous les films sont muets), est tour à tour fascinant, émouvant, amusant et agaçant. Fascinante, cette pulsion redoublée, celle de ces milliers de gens qui ont voulu, désiré, eu besoin d'enregistrer sur pellicule cette myriade de moments, dans des conditions où c'était autrement plus compliqué que d'appuyer sur un bouton de son smartphone. Et bien sûr la collectionnite aigüe de Bonzel.

Émouvantes ou amusantes, ces séquences fabriquées, y compris avec des films de sa propre famille et de ses proches auxquelles sont mêlés sans discontinuité d'autres trouvées dans des brocantes, ainsi que des rébus; et qui font soudain surgir un écho juste, un moment d'histoire commune, la révélation d'une relation précieuse entre des êtres qu'on ne connaît pas, et qui nous deviennent proches.

André Bonzel à l'époque de ses débuts d'apprenti réalisateur. | L'Atelier Distribution

Agaçante, cette manière de tout ramener à soi, cette forme d'égocentrisme qui souvent tord des événements, ou en ignore beaucoup, au profit d'une appropriation qui tend finalement à faire souvent disparaître le monde.

À cet égard, Et j'aime à la fureur est l'inverse de Ne croyez surtout pas que je hurle, le beau et terrible film de Franck Beauvais, qui assemblait des centaines d'extraits de films (des films professionnels, ceux-là, pour la quasi-totalité des fictions): récit d'un enfermement dépressif et solitaire, il ne cessait pourtant, grâce aux films, de susciter des points de contact avec le vaste monde et ceux qui le peuplent, fut-ce des points de douleur, d'angoisse ou d'incompréhension.

Un Facteur Cheval cinématographique

D'une certaine manière, on retrouve dans Et j'aime à la fureur les rapports avec le surréalisme et l'art brut rencontrés à Saint-Alban. Assemblage virtuose et traduction d'une passion (d'une névrose?), le film d'André Bonzel est une sorte de palais du Facteur Cheval cinématographique.

Celui qui non seulement l'a construit, mais y habite, entretient avec le cinéma un rapport parasité par la seule aventure dans le cinéma classique qui lui ait valu notoriété, il y a trente ans: C'est arrivé près de chez vous, qu'il avait coréalisé avec Rémy Belvaux et Benoît Poelvoorde, et qui a révélé ce dernier.

Ce succès sans lendemain pour Bonzel agit clairement, à voir Et j'aime à la fureur, comme un stimulant du rapport au cinéma comme pratique de l'extrême, phénomène qui semble spécialement acclimaté en Belgique, comme l'a documenté Frédéric Sojcher dans son film Cinéastes à tout prix, consacré à trois autres grands excentriques de la caméra.

Il y a ainsi à la fois du coup de force et de la mélancolie dans le geste assez fou qu'est la fabrication et la mise en public de sa vie mi-vécue mi-rêvée à partir de centaines d'extraits de films faits par d'autres. Et c'est là en effet que le film finalement impressionne à son tour, comme une lumière tremblante atteignant une pellicule photosensible.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Les Heures heureuses

de Martine Deyres

Séances

Durée: 1h17

Sortie le 20 avril 2022



Et j'aime à la fureur

d'André Bonzel

Séances

Durée: 1h37

Sortie le 20 avril 2022



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