En Serbie, le sentiment pro-russe est viscéral
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En Serbie, le sentiment pro-russe est viscéral

Temps de lecture : 7 min
Pierre Polard Pierre Polard

Opposition à l'OTAN, guerres yougoslaves jamais digérées, fraternité slave et orthodoxe... La Serbie ne comprend pas seulement la Russie, elle s'y retrouve.

À Belgrade (Serbie)

Les tags de la ville racontent la grande histoire. Au moins sa version serbe. 1389, 1813, 1999... Tant de dates graffées sur les façades. Principalement des défaites. Ce que la Serbie rêve sur les murs, c'est son cauchemar: l'empire ottoman qui la colonisa plusieurs siècles est à côté des bombardements de Belgrade par l'OTAN en 1999. Pour les acteurs de ce récit national, le rôle est forcément celui du martyr.

Des visages tagués en noir et blanc se mêlent sans cohérence: hooligans tués lors d'un match qui a dégénéré, criminels de guerre condamnés au tribunal de La Haye et héros semi-légendaires du Moyen Âge... Les icônes ne sont plus aujourd'hui à l'église mais taguées sur des façades entières d'immeubles.

Le ressentiment s'est choisi pour étendard un carré presque parfait, aux couleurs serbes: le Kosovo. Ce fut le dernier pays de l'ex-Yougoslavie à obtenir son indépendance, en 2008. Il reste le dépècement de trop pour bien des Serbes. À Belgrade, les rues et les siècles divergent mais, à la fin, le sens est unique: la Serbie n'oublie pas, elle pardonne encore moins.

La mémoire entremêlée

Le passé surplombe encore la Serbie. Pour vraiment le comprendre, il faut aller sur les hauteurs de Belgrade, au mausolée de celui qui dirigea la Yougoslavie de 1945 à 1980: Tito. Jovan garde les lieux. Le vieil homme a le dos voûté. Son regard est las. Plus de vingt ans qu'il traîne son pas dans les mêmes couloirs, qu'il tourne chaque jour autour de la tombe de Tito. Jovan semble être devenu lui-même un souvenir parmi d'autres. Par ses mots, par sa personne surtout, il raconte comment la nostalgie précède l'amertume.

Cette nostalgie de la Yougoslavie de Tito n'est pas l'apanage des seuls Serbes, elle est partagée par la plupart des anciens Yougoslaves. Pour eux, Tito s'illustra de nombreuses manières: il libéra la Yougoslavie de l'envahisseur nazi; communiste, il échappa pourtant au joug de Moscou; et si son règne fut sans partage jusqu'à sa mort, il permit une certaine prospérité économique et le non-alignement. Tito ce fut surtout la paix. Dix ans après sa mort, la Yougoslavie s'embrasait dans un conflit. Les frères d'hier Serbes, Bosniaques, Croates, Albanais… se massacrèrent.

La Serbie retrouve dans la Russie son paradoxe existentiel: être bourreau, c'est en réalité être victime.

Comprenons d'une façon sommaire ce conflit complexe. Les Serbes étaient en Yougoslavie comme les Russes dans l'URSS: plus nombreux et plus puissants. Le 25 juin 1991, la Croatie et la Slovénie déclarèrent leur indépendance et la Serbie refusa de perdre son emprise.

Pendant près d'une décennie, jusqu'à ce que l'OTAN bombarde Belgrade, la Serbie souffrit et fit intensément souffrir. Aujourd'hui, la Serbie ne se souvient que de sa propre souffrance et bien peu de celle qu'elle a infligée: le gouvernement serbe préfère l'appellation de «massacre» à celle de «génocide» pour ses exactions en Bosnie.

Mausolée de Tito: fragments de ses statues. | Pierre Polard

Comme beaucoup de Serbes, Jovan ne va pas au bout de ce passé et en omet les parts d'ombre. Il préfère parler de l'actualité à moins, justement, que la guerre en Ukraine ne permette de dire ce passé qu'il refuse d'aborder... Il défend les Russes, il veut expliquer pourquoi. Il sort son porte-monnaie et l'ouvre fièrement: au-dessus de sa carte bancaire, trône une photo de Poutine, façon icône orthodoxe. Sa collègue, bien plus jeune, traduit et adoucit ses tirades: «La France et l'Occident nous ont bombardés. Ils nous ont mis sous embargo.» Un flot continu où il est impossible de savoir s'il parle de la Serbie en 1999 ou de la Russie d'aujourd'hui. «Même la maison de Tito, l'OTAN l'a bombardée! Ils ont fait exprès! Seule la Russie nous a aidés et protégés... Dès les Ottomans, les Russes nous ont libérés. Eux sont nos frères.» Ne se confondent plus seulement les siècles mais la Russie et la Serbie.

Mais, comme les rues de Belgrade avant, tout finit par converger: l'Occident veut anéantir une civilisation slave et orthodoxe dont Poutine serait devenu le gardien. En 2015, Poutine mettait son veto au projet de résolution de l'ONU qui qualifiait le massacre de Srebrenica en Bosnie (1999) de «génocide» par les nationalistes serbes. Veto russe, aussi, à la reconnaissance formelle de l'indépendance d'un Kosovo auquel la Serbie n'a pas renoncé. Dans le discours de Jovan, c'est toujours le passé qui tonne. «Vous avez pourtant un pont Alexandre III à Paris...», finit-il par conclure, dans un soupir. Au milieu des reliques de Tito, Jovan semble s'être définitivement perdu entre la Serbie et la Russie: Alexandre III était un tsar russe.

Les hooligans, main armée du nationalisme

Jovan n'est pas le seul ici à penser ainsi. Dans les rues de Belgrade, il est commun de voir le portrait de Poutine et ce Z devenu le symbole des pro-Russes dans le monde. Des manifestants ont même affiché le drapeau russe en face du parlement sans que la police ne réagisse.

Lors de la présidentielle serbe du 3 avril 2022, le pouvoir en place et l'opposition ne divergeaient pas sur la prorussité de la Serbie –contrairement à la Hongrie voisine où c'était un débat majeur. Dès sa réélection, le président Aleksandar Vučić a promis de ne pas sanctionner la Russie. Vučić avait pourtant condamné l'invasion russe de l'Ukraine le 3 mars à l'ONU.

Paradoxe de la Serbie: elle a autant besoin de l'Europe qu'elle se sent proche de la Russie. D'après un sondage en 2021 de l'Institut des affaires européennes, 83% de la population serbe disaient la Russie «amie». Cette même année, un sondage du Conseil européen des relations étrangères montrait que si 57% des Serbes voyaient dans l'UE un «partenaire nécessaire», seuls 11% d'entre eux la considéraient comme une alliée.

Le cœur de ce sentiment pro-russe est battant chez les hooligans. On les trouve dans leur bar, installé directement sous le stade du Partizan. Après leurs rivaux de l'Étoile Rouge, les fans du FK Partizan forment le deuxième plus gros contingent de hooligans du pays. Ils sont surnommés Grobari –fossoyeurs, en serbe. Leur bar est aussi un stand de tir. On y boit comme on tire: beaucoup. Mais quand un journaliste entre, les tirs s'arrêtent et les bouches se taisent. La «presse de l'Occident» n'est pas la bienvenue. C'est finalement un ex-hooligan, S., qui finira par dire ce qui est tu.

L'intérieur d'un bar de hooligans. Références communes aux nationalistes: l'aigle bicéphale, la croix orthodoxe et le tsar Nicolas II. | Pierre Polard

Nous retrouvons S. dans le restaurant qu'il vient d'ouvrir en plein Belgrade. Il a la trentaine, porte la chemise et parle anglais avec l'accent le plus british. «J'ai une copine et j'ai vécu à Londres», dit-il pour prouver définitivement son impeccabilité. Il raconte comment, avant même sa naissance, les hooligans étaient à la jonction du monde criminel et de la politique. Les services secrets yougoslaves commencèrent à les employer dans les années 1970 pour exécuter leurs basses œuvres.

Pendant la guerre, les hooligans formèrent des milices paramilitaires qui commirent de multiples exactions –au point que nombre de leurs meneurs furent condamnés pour crimes de guerre à La Haye. Depuis, les hooligans sont restés la main armée du nationalisme et une force occulte du gouvernement.

«Ce que l'OTAN a fait en Serbie, il l'a fait car nous n'avons pas l'arme atomique. Pas comme Poutine.»
S., ex-hooligan serbe

L'histoire les accompagne encore plus que les autres Serbes: dans un pays où la paix a été imposée, le football est la dernière guerre encore autorisée et les matchs autant de batailles perdues à venger. Ce qui a dégouté S. du hooliganisme ce n'est pourtant pas la politique: «J'ai arrêté à cause de la drogue qui circule. À cause des jeunes aussi. Ceux qui qui ne respectent plus rien, qui ont des couteaux sur eux. C'est devenu trop dangereux. Je veux seulement ouvrir un restaurant avec mes parents maintenant. Mon père a cuisiné pour ce président français qui aimait bien les Serbes.» S. s'interrompt et demande le nom à son père resté en cuisine. «Mitterrand!» crie le paternel depuis ses fourneaux.

Oublier les démons, privilégier l'avenir?

S. est resté politiquement proche de ses anciens camarades. Comme Jovan au mausolée de Tito, il entremêle la guerre en Ukraine et la perte du Kosovo. «C'est là où la Serbie est née, nous y avons encore beaucoup d'églises, de lieux sacrés.» Des églises mais si peu d'hommes. Le Kosovo c'est aujourd'hui 5% de Serbes pour 92% d'Albanais musulmans [les Serbes sont sous-représentés dans les recensements car ils les boycottent, ndla]. Le nord du Kosovo –où les Serbes sont encore majoritaires– serait le Donbass de la Serbie, un territoire perdu, prisonnier d'un pays étranger soutenu par l'Occident.

Ce qui ressort des propos de S. est moins un soutien à la Russie qu'une opposition à l'OTAN. «Ce que l'OTAN a fait en Serbie, il l'a fait car nous n'avons pas l'arme atomique. Pas comme Poutine.» L'Ukraine est devenue la vengeance du monde slavo-orthodoxe sur l'Occident et peu importe que les Ukrainiens soient eux-mêmes slaves et orthodoxes: «Ce sont les marionnettes des Américains», évacue tranquillement S.

Finalement, la Serbie retrouve dans la Russie son paradoxe existentiel: être bourreau, c'est en réalité être victime. Les massacres que la Serbie a pu permettre, elle les a faits car elle était alors certaine que d'autres massacres étaient commis. Elle s'est sali les mains, pour très longtemps, en s'autopersuadant qu'elle n'avait aucune autre option.

Non loin du stade de l'Étoile Rouge: «L'unité vaincra le Diable». | Pierre Polard

La Serbie n'est pas que repliée sur son passé: Belgrade est le cœur d'une vie nocturne intense depuis quelques années –au point que certains la surnomment aujourd'hui la «Berlin des Balkans». Une grande partie des jeunes Serbes veulent oublier les démons et sinon, au moins, privilégier l'avenir. S. est pourtant pessimiste: «Les jeunes de la campagne viennent à Belgrade et les jeunes Belgradois partent à l'étranger.»

C'est sans compter le regain de tension avec le Kosovo depuis l'arrivée d'armes chinoises en Serbie le 11 avril 2022. Condamnations immédiates de Bruxelles et Washington, selon qui la Serbie ne devrait pas recourir à du matériel militaire chinois. Dans un pays encore marqué par les bombardements de Belgrade par l'OTAN, le contenu de la livraison est particulièrement symbolique: plusieurs batteries de défense antiaérienne sol-air.

Pourtant, c'est peut-être ailleurs que l'avenir inquiète le plus. En contrebas de la colline que domine le mausolée de Tito se trouve le stade de l'Étoile rouge, le premier club de Serbie. Le magasin du club vend, notamment, des t-shirts floqués d'un Kosovo aux couleurs de la Serbie. S ou XXL... Toutes les tailles. Mais surtout taille enfant.

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