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L'Algérie est-elle officiellement amie ou ennemie de la Russie?

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Alliée historique de Moscou, importante productrice de gaz sollicitée par l'Europe, l'Algérie se trouve dans une position stratégique empreinte d'ambivalence.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune, lors de sa réunion avec le secrétaire d'État américain Antony Blinken à Alger, le 30 mars 2022. | Jacquelyn Martin / POOL / AFP
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune, lors de sa réunion avec le secrétaire d'État américain Antony Blinken à Alger, le 30 mars 2022. | Jacquelyn Martin / POOL / AFP

La diplomatie algérienne n'a jamais été aussi dynamique, ni en même temps aussi illisible, que depuis le déclenchement du conflit russo-ukrainien. Ainsi, au moment où le ministre des Affaire étrangères, Ramtane Lamamra, mène le bal en conduisant une importante mission arabe de médiation –en continuant à afficher une neutralité ostentatoire sur la question, bien qu'Alger soit notoirement connu pour sa proximité avec Moscou– des doutes sont de nouveau apparus, à la suite d'une étrange déclaration du chef de l'État Abdelmadjid Tebboune.

Le 30 mars dernier, lors de la visite à Alger du secrétaire d'État américain Antony Blinken au président Tebboune, ce dernier s'est montré étonnamment complaisant envers Washington, d'après l'enregistrement audio de la rencontre qui a fuité sur les réseaux sociaux. L'a-t-il fait par simple courtoisie ou par calcul politique? Tebboune a dénoncé, en des termes on ne peut plus clairs, la présence, en Libye et dans la région, de la milice armée russe Wagner, en la classant dans la catégorie des groupes «mercenaires», aux côtés des miliciens syriens, soudanais et autres.

Wagner: variations sur un label sensible

L'enregistrement, ignoré par les médias officiels algériens mais pourtant officiellement retranscrit par le Département d'État des États-Unis, a fait le tour de la Toile et suscité l'incompréhension de larges secteurs de l'opinion publique sur une question aussi sensible, intervenant à un moment crucial de la guerre russo-ukrainienne. Car c'est bien la première fois que l'Algérie ose cette qualification.

L'intervention du président contraste ostensiblement avec l'attitude qu'a eue, le 4 avril, le chef de la diplomatie, Ramtane Lamamra. Celui-ci, face à une journaliste de RFI qui lui demandait si l'Algérie n'avait pas d'opposition à «acheminer des troupes et du matériel russes et donc, éventuellement, des mercenaires vers le Sahel», allusion claire au groupe russe Wagner, a refusé de parler de «mercenaires».

Lamamra a déclaré textuellement: «Je ne suis pas sûr que la qualification de “mercenaires” soit consensuelle. Il y a d'autres points de vue pour décrire les personnels en question. Je ne dis pas que je préfère tel ou tel point de vue, mais en répondant à votre question qui porte cette qualification, je ne voudrais pas que l'on comprenne que moi, je le reprends à mon compte, d'autant plus que le gouvernement malien dit qu'il ne s'agit pas de cela. Le gouvernement russe non plus.»

Pour mesurer la gravité de l'enjeu que représente, pour les différents protagonistes, la présence du groupe russe Wagner dans les pays du Sahel, il faut rappeler que Paris a toujours reproché à Alger de ne pas considérer l'activisme de la Russie dans cette région d'Afrique comme «un repoussoir».

Dans un langage codé, le chancelier russe a remercié l'Algérie pour sa «position équilibrée vis-à-vis de la crise ukrainienne».

Des observateurs de la scène politique locale que nous avons approchés ont tenté de relativiser la portée de cette «digression» de Tebboune, en estimant que «les vrais discussions se font dans des réunions à huis clos».

L'analyste politique Abed Charef pense que le positionnement de l'Algérie sur la guerre russo-ukrainienne «se veut favorable à ses intérêts et conforme à son héritage politique». Pour lui, ce conflit est «un élément d'un puzzle beaucoup plus large, qu'il faut considérer dans son ensemble, sans succomber à l'émotion et à la formidable propagande occidentale».

Langage codé

Cette différence de ton entre le président et son ministre des Affaires étrangères, reflète-t-elle une divergence de vue au sommet de l'État sur la position à prendre par rapport au conflit Russie/Ukraine? Difficile d'avoir une réponse tranchée.

Mais, ce qui, toutefois, complique la lisibilité de la position algérienne sur cette affaire, c'est qu'au lendemain de la diffusion de l'intervention-choc du président Tebboune, l'ambassadeur de Russie à Alger, Igor Beliaev, a été reçu en grande pompe, successivement par le président de la chambre basse du Parlement, et par le président du Conseil de la nation. Dans un langage codé, le chancelier russe a remercié l'Algérie pour sa «position équilibrée vis-à-vis de la crise ukrainienne».

S'il est vrai que l'Algérie s'était gardée jusque-là de prendre fait et cause pour une partie ou une autre de cette guerre, la décantation n'a pas tardé à s'opérer dans les coulisses, comme le prouve une succession d'événements marquants en relation avec le conflit. Il y a eu d'abord l'affaire de l'interview accordée, fin février dernier, par le DG de la compagnie algérienne des hydrocarbures, Sonatrach, à un quotidien algérois privé, qui a rapidement tourné au scandale. Ce responsable avait, dès le déclenchement des hostilités en Ukraine, anticipé sur la disposition de l'Algérie à «venir en aider à l'Europe», en suppléant au gaz russe s'il venait à être interrompu.

Cette déclaration a vite mis le feu aux poudres. Un communiqué de ladite compagnie désavoua son patron et menaça de poursuivre en justice le journal qui lui avait ouvert ses colonnes. Au même moment, une responsable de l'agence officielle de presse (APS), qui a rendu compte de l'entretien, a été démise de ses fonctions. Depuis, cette question d'exportation du gaz algérien vers l'Europe est devenue taboue.

La diplomatie et les affaires

La seule fois où il fut permis d'en parler, c'est à l'occasion du voyage en Algérie du Premier ministre italien, Mario Draghi, le 11 avril, où les deux parties devaient signer un accord stratégique en matière de gaz. À noter que l'Italie est devenue, depuis la rupture des relations avec le Maroc en décembre 2021, l'unique passage du gaz algérien vers le Vieux Continent.

La première semaine d'avril a vu l'Algérie jouer des rôles plus actifs, mais toujours empreints d'ambivalence. D'abord, l'implication intense de Ramtane Lamamra dans les efforts de bons offices entamée par la Ligue arabe: lundi 4 avril, il fut à la tête d'une importante délégation qui a rencontré, séparément, les chefs de diplomatie de Russie et d'Ukraine. Un privilège qui n'a pas été accordé au secrétaire général de la Ligue, l'Égyptien Ahmed Aboul Gheith, lequel, fait inédit, se contentait de seconder Lamamra.

Le 8 avril à New York, en votant contre la décision de suspendre de la Russie du Conseil des droits de l'Homme, l'Algérie a cessé de jouer la neutralité, prenant le risque de s'aliéner des partenaires comme la France ou les États-Unis, activement engagés contre l'invasion russe.

Elle fait partie des vingt-quatre pays qui se sont opposés à cette suspension, tous des alliés de Moscou, dont l'Iran, la Chine, Cuba, la Syrie, le Bélarus ou le Kazakhstan. Le représentant de l'Algérie a demandé aux Nations unies d'enquêter sur les crimes commis en Ukraine «de manière neutre et impartiale» afin, a-t-il dit, de «rendre justice à toutes les victimes». Traduire: l'Algérie n'adhère pas, ici, à la thèse d'occupation d'un pays, l'Ukraine en l'occurrence, par une grande puissance militaire, encore moins à la version qu'en donnent les médias occidentaux. Pour le reste, les affaires continuent!

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