Politique / Société

Les écofascistes, de la préservation de l'environnement à la protection du territoire

Temps de lecture : 6 min

Cette mouvance, qui a gagné peu à peu en popularité, pourrait bien gagner du terrain au cours des années à venir.

L'essayiste Alain de Benoist, photographié à son domicile près de Dreux (Eure-et-Loir) le 13 juin 2018. | Thomas Samson / AFP
L'essayiste Alain de Benoist, photographié à son domicile près de Dreux (Eure-et-Loir) le 13 juin 2018. | Thomas Samson / AFP

Ils seraient plusieurs milliers en France. Les écologistes d'extrême droite, adeptes de la théorie du «grand remplacement» –développée par l'écrivain français Renaud Camus en 2010 et reprise notamment par le polémiste et candidat à la présidentielle Éric Zemmour– sont également de fervents défenseurs de la culture occidentale et prônent la fin de la mondialisation. Leur objectif, c'est la préservation de leur environnement.

«Il s'agit explicitement d'accrocher des considérations écologistes aux discours racistes, sous couvert du “droit à la différence”, et de préserver la diversité culturelle. Les groupes humains (ethnies, civilisations) sont assimilés, et essentialisés, à des espèces animales dont il faudrait respecter le biotope. C'est-à-dire les maintenir sur leur territoire naturel», explique l'historien et politologue Stéphane François.

De Malthus à la nouvelle droite

La pensée écofasciste date du XIXe siècle et reprend les thèses de l'économiste Thomas Malthus, qui recommandait une restriction de la natalité pour réduire l'accroissement de la population et éviter ainsi sa paupérisation. Une thèse également développée par l'écrivain finlandais Pentti Linkola. Mort en 2020, cet activiste écologiste prônait en effet la désindustrialistion et appelait à la diminution de la population.

Dans le même esprit, en Allemagne, le mouvement völkischrepris plus tard par Hitler et le parti national-socialiste– se basait sur l'idée d'un élitisme racial et sur la théorie du darwinisme social. «Certains nazis ont été influencés par la mouvance völkisch, qui a été parmi les premières à s'intéresser à la nature et aux ravages faits à celle-ci par l'industrialisation rapide de l'Allemagne à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, explique Stéphane François. En outre, les questions sur l'immigration, au cœur des discours de l'extrême droite dès ses origines, ont également précédé les considérations écologistes.»

Selon Betsy Hartmann, spécialiste des mouvements d'extrême droite et autrice de The America Syndrome: Apocalypse, War and Our Call to Greatness, aux États-Unis, des adeptes des idées malthusiennes ont elles aussi dérivé vers des considérations anti-immigration. Ainsi, explique-t-elle, il existe un courant selon lequel les immigrés seraient responsables de la dégradation de l'environnement.

En France, le précurseur de l'écologie, Jean-François Martin dit Robert Dun, dénonçait notamment le matérialisme des sociétés dans des revues de la mouvance identitaire. L'écologie est également au cœur de la Nouvelle Droite d'Alain de Benoist. L'essayiste met en effet au centre de sa réflexion la nature et le lien de l'être humain avec celle-ci.

Pour Alain de Benoist, la surconsommation et la croissance de la population seraient à l'origine des problèmes environnementaux. Or, «derrière la démographie, les migrations ne sont jamais loin», précise Razmig Keucheyan, auteur de «Alain de Benoist, du néofascisme à l'extrême droite “respectable”» pour la Revue du crieur.

«L'extrême droite n'a incorporé des réflexions sur l'écologie qu'à compter du milieu des années 1970 pour les pionniers, et à compter des années 1980 pour des tendances comme la Nouvelle Droite. Ce n'est devenu un point doctrinal important qu'à partir des années 2000-2010», précise Stephane François.

«L'écologie joue un rôle dans l'évolution idéologique de l'extrême droite. Des colloques lui sont d'ailleurs consacrés, toujours en lien avec les questions identitaires et migratoires.»
Stéphane François, historien et politologue

Dans une enquête en deux parties, Reporterre note également des liens entre certains partis politiques français et des idées écofascistes: «On retrouve des personnes proches des courants écofascistes dans le Mouvement écologiste indépendant (MEI) d'Antoine Waechter. Cet ex-candidat à la présidentielle défend une écologie ni de droite ni de gauche et vante le localisme et les terroirs, en citant parfois d'anciens vichystes comme Yann Fouéré», peut-on ainsi lire dans l'article publié en février 2022.

Au Rassemblement national (RN), les considérations écologistes ont tardé à être évoquées. Elles ont été introduites récemment par l'eurodéputé RN Hervé Juvin, également fondateur du mouvement Les Localistes, qui souhaite redonner leur place aux territoires et est ouvertement contre l'ouverture des frontières:

«À conjurer le démon des origines, à congédier la géographie et l'histoire, à assurer le joyeux avènement de la démocratie universelle, qui serait une démocratie sans terre, nous nous employons avec la ferveur qu'appellent les grands projets et les nobles ambitions. Après en avoir fini avec la nature et avec le ciel, il s'agit d'en finir avec la condition politique elle-même, avec l'héritage et la transmission, avec l'origine et la civilisation, l'être-ici et l'être-là. Il s'agit de dénaturaliser l'homme lui-même pour en faire le pur objet du droit et du vouloir», alerte ainsi l'auteur de La grande séparation – Pour une écologie des civilisations (2013), ici cité par le site Le Grand Continent.

La crise climatique comme terreau de l'extrême droite

Pour Stéphane François, «l'écologie joue un rôle dans l'évolution idéologique de l'extrême droite. Des colloques lui sont d'ailleurs consacrés, toujours en lien avec les questions identitaires et migratoires. C'est le cas, par exemple, de l'Institut Iliade, un think tank identitaire, qui a consacré en 2020 son colloque à l'écologie enracinée.»

Cet institut ne cache d'ailleurs pas son attachement à la théorie du «grand remplacement»: «L'Institut Iliade refuse le grand remplacement et appelle à la défense de notre civilisation. Quand l'esprit se souvient, le peuple se maintient!», peut-on lire en guise de présentation sur la page d'accueil de son site.

Cette théorie du «grand remplacement» est également utilisée par Éric Zemmour. Bien qu'il ne montre pas spécialement de considération pour l'écologie, le candidat pourrait néanmoins attirer des groupes d'écologistes d'extrême droite.

C'est ce qu'on a pu observer aux États-Unis avec le soutien des suprémacistes blancs à l'ancien président Donald Trump, pourtant climatosceptique, et ce alors que les suprémacistes blancs ont «un discours qui lie les théories du grand remplacement à la défense de l'environnement», comme l'écrit la professeure Alexandra Minna Stern (de l'université du Michigan) dans un article publié par The Conversation.

«L'idée est vraiment de créer de l'anxiété, de la peur, du chaos et de l'accélérer pour produire une guerre raciale dont la race blanche sortira gagnante.»
Betsy Hartmann, spécialiste des mouvements d'extrême droite

Selon Betsy Hartmann, le risque est que les conséquences du changement climatique fassent monter ces mouvements et que ces derniers intéressent de plus en plus de personnes –aux États-Unis et en Europe, mais aussi dans des endroits comme l'Inde avec le mouvement nationaliste hindou.

C'est notamment ce qui a entraîné les attentats de Christchurch en Nouvelle Zélande en mars 2019 et d'El Paso au Texas en août de la même année. Dans les deux cas, les terroristes Patrick Crusius et Brenton Tarrant se basaient sur la théorie du «grand remplacement» de Renaud Camus.

Dans son manifeste, Brenton Tarrant se définissait comme étant un écofasciste et pointait du doigt l'immigration comme la cause de la surpopulation et de la dégradation de l'environnement. «On utilise la crise climatique comme un moyen de rendre les gens plus craintifs. L'idée est vraiment de créer de l'anxiété, de la peur, du chaos et de l'accélérer pour produire une guerre raciale dont la race blanche sortira gagnante et à la suite de quoi les immigrés seront expulsés», analyse Betsy Hartmann.

Cultiver le positif

Selon le chercheur indépendant Alexander Amend, les écofascistes cherchent surtout à créer une communauté à part, par le biais notamment des réseaux sociaux et en particulier de Telegram, où ils échangent des idées, des arguments, des textes: «Ils en arrivent au point où ils se disent: “D'accord, nous devons faire des choses dans le monde réel. Nous devons devenir résilients et anti-fragiles. Nous devons construire, nous retirer de la société décadente, nous préparer à l'effondrement”», nous explique le spécialiste de l'écologie d'extrême droite.

Pour ces personnes, ajoute Alexander Amend, le virus du Covid est d'ailleurs «le vaccin de la planète Terre», car, en provoquant la mort de certaines personnes, il opère une sélection naturelle et permettrait ainsi de lutter contre la surpopulation.

Parallèlement à cette mouvance d'extrême droite, d'autres jeunes font également leur entrée dans le mouvement environnemental avec des idées progressistes.

L'adhésion à l'écologie des politiques ne semble donc pas être une condition indispensable pour les écofascistes. Pour Stéphane Francois, «une politique “pro-climat” ne servirait à rien, car ces militants veulent la fin de la mondialisation et des flux migratoires. Surtout, ils souhaitent le retour des populations immigrées (ou des descendants d'immigrés) dans leurs aires “naturelles”, c'est-à-dire dans leurs aires civilisationnelles», détaille-t-il.

Des propos que rejoint Alexander Amend: «Pour les écofascistes, l'idée de la transition écologique, l'adoption et le développement massif des énergies renouvelables… c'est des conneries. […] Je pense qu'ils voient les crises de la même manière qu'ils voient les incendies de forêt ou les inondations… ils se disent seulement “Nous devons juste devenir plus résilients”», explique-t-il.

Pourtant, selon le chercheur, le changement climatique va clairement les affecter, surtout si les projections les plus extrêmes de l'immigration climatique se réalisaient: «Ce sera un énorme avantage démagogique pour la droite; pas seulement l'extrême droite, mais pour la droite en général», estime-t-il.

Betsy Hartmann conclut sur une note plus positive et rappelle que parallèlement à cette mouvance d'extrême droite, d'autres jeunes font également leur entrée dans le mouvement environnemental avec des idées progressistes: «D'une certaine manière, la meilleure façon de combattre les écofascistes est de cultiver le positif afin qu'ils aient moins d'espace pour faire leur politique», estime-t-elle.

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