Culture

«Toute une nuit sans savoir», le doux songe noir de l'oppression

Temps de lecture : 3 min

Le premier film de la réalisatrice indienne Payal Kapadia invente des formes délicates et émouvantes pour invoquer les spectres de la violence politique et sociale dans son pays.

Un des possibles visages de la narratrice, amoureuse abandonnée engagée dans la défense de libertés écrasées. | Norte Distribution
Un des possibles visages de la narratrice, amoureuse abandonnée engagée dans la défense de libertés écrasées. | Norte Distribution

Ce fut peut-être la plus mémorable révélation du dernier Festival de Cannes. Hypnotique et tendre, dansant et traversé de violences, le premier long métrage de la jeune réalisatrice indienne mobilise une vaste gamme de moyens narratifs, visuels et sonores, avec un étonnant mélange de fermeté et de délicatesse.

Une jeune femme que nous ne verrons pas, dont nous ignorerons le nom, raconte en voix off l'effondrement d'une histoire d'amour. Et au fil de ses lettres de plus en plus tristes, cela devient la mise en récit de l'enfermement de ladite «plus grande démocratie du monde» sous l'emprise néofasciste et religieuse du BJP.

Toute une nuit sans savoir circule constamment entre plusieurs échelles. En douceur, il assemble les étapes d'une histoire personnelle, les événements advenus dans un lieu précis (une école de cinéma), et les évocations de l'emprise de Narendra Modi et de ses séides au niveau national.

Le drame intime n'est pas, ou pas seulement, la métaphore de celui qui a fait entrer l'Inde dans une ère d'obscurantisme. Les relations entre les deux événements, aussi incommensurables soient-ils, sont bien réelles: de la déception sentimentale au verrouillage du deuxième pays le plus peuplé au monde court notamment le fil du système des castes, sa brutalité que redouble le machisme érigé en vertu revendiquée.

Troisième horizon de ce récit sur plusieurs plans, le Film and Television Institute of India (FTII) de Puné fut le théâtre d'un puissant mouvement de protestation des étudiants et des enseignants après avoir été placé en 2015 sous la férule d'un acteur de séries aussi incompétent que «politiquement sûr».

Payal Kapadia, qui a été élève de cette école, une des plus réputées au monde, mobilise les archives des moments d'euphorie rebelle et juvénile, de démonstrations de masse et de répression brutale.

Aux foules enthousiastes ou confrontées à la violence font pendant des lieux désaffectés, que visite une caméra somnambule, saturée de mélancolie et d'incompréhension.

La circulation dans des lieux désaffectés devient immersion dans des émotions saturées de questions. | Norte Distribution

Cette errance flottante met en partage un état de sidération, qui renvoie aussi bien à la trahison amoureuse qu'à l'écrasement d'espoirs démocratiques, entre sidération, désespoir et instinct de survie.

La manière de filmer, l'usage du son aussi, donnent une présence vaporeuse à ces endroits pourtant très concrets, et a priori sans mystère particulier. L'étoffe des rêves, des cauchemars plutôt.

Une grâce musicale

Avec une sorte de grâce fluide, musicale, le film associe des images des luttes, notamment la longue occupation du FTII, des documents concernant d'autres mouvements démocratiques en Inde et d'autres interventions brutales des milices armées et des forces de police, des visions proches du rêve dans des lieux ayant abrité l'idylle en train de s'abolir et des fragments de textes, militants ou amoureux.

Dramatiquement réels, les événements collectifs sont d'une brutalité à laquelle la fictive romance de l'héroïne en voix off offre une chambre d'écho qui en déploie les réverbérations, donne à percevoir combien les décisions et les actes à l'échelle d'un pays se traduisent en souffrances intimes, en écrasements des espoirs et des rêves de personnes et pas uniquement en «grandes orientations».

La force singulière de Toute une nuit sans savoir tient pour beaucoup à la douceur apparente avec laquelle se déroulent ces événements dans le film. Le montage sans effets choc, la tonalité de la voix, le traitement des images en dégradés de gris et couleurs incandescentes, distillent une sorte d'envoûtement à la fois mélancolique et tragique, qui émeut plus profondément que bien des pamphlets.

Documentaire politique et film fantastique

Celle dont on entend la voix est hantée par les 139 jours d'occupation du campus, ce qu'il y advint de joie et de souffrance, les échos d'autres révoltes et d'autres injustices dans le pays, la douleur d'une absence qui est peut-être une trahison, la hideur archaïque et contemporaine du système de castes, la misogynie brutale, dans les mots et dans les actes.

Quel visage, peut-être, de l'être aimé au sein du mouvement collectif? | Norte Distribution

Vibrante et mélodieuse, chuchotante et ferme, c'est et ce n'est pas Payal Capadia qui parle. Loin de s'opposer, fiction et documentaire se soutiennent et se relancent. La personne et le personnage, sans se confondre entièrement, s'expriment de concert.

Ce caractère hybride suscite une sorte de vibration, une résonance entre les différentes dimensions qui donne au film toute sa profondeur.

À la fois archive réaliste et film fantastique, Toute une nuit trouve ainsi moyen de renouveler, et de rendre accessible autrement ce qu'un sommet du documentaire actuel, le formidable Reason d'Anand Patwardhan, incompréhensiblement jamais diffusé en France, construit lui aussi, avec d'autres moyens de cinéma, à propos de la situation en Inde aujourd'hui.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Toute une nuit sans savoir

de Payal Kapadia

avec Bhumisuta Das (voix)

Séances

Durée: 1h39

Sortie le 13 avril 2022

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