Politique / Monde

Clientélisme, chauvinisme... Comment Viktor Orbán s'est fait réélire en Hongrie

Temps de lecture : 5 min

Confortablement réélu, le populiste magyar obtient une puissante légitimation afin de poursuivre son agenda nationaliste, ultraconservateur et prorusse.

Viktor Orbán prononce un discours après sa victoire aux élections législatives, le 3 avril 2022, à Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP
Viktor Orbán prononce un discours après sa victoire aux élections législatives, le 3 avril 2022, à Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP

En psychologie, on appelle ça un syndrome de Stockholm. Dimanche 3 avril, la majorité des électeurs magyars ont décidé de consolider la «démocrature» autoritaire, clientéliste et poutinisante de Viktor Orbán, menant la Hongrie sans partage depuis 2010. Dans un bistrot branché du centre de Budapest, les spectateurs de la soirée électorale organisée par la chaîne YouTube de gauche alternative Partizán, bastion de résistance médiatique dans un paysage sinistré par l'orbánisme, enchaînaient les bières artisanales en observant la débandade de l'alliance d'opposition circonscription après circonscription.

Rassemblés de la gauche socialiste aux extrémistes de droite «recentrés» du Jobbik, les concurrents de Viktor Orbán espéraient sincèrement déloger le dirigeant national-populiste, même si tous les sondages donnaient le Premier ministre sortant réélu d'une courte tête. La course annoncée serrée s'est transformée en plébiscite du parti Fidesz au pouvoir. Avec 54% des voix, le camp Orbán écrase de dix-neuf points l'opposition fédérée autour du chrétien-technocrate Péter Márki-Zay et renforce sa supermajorité parlementaire des deux tiers, qui lui permettait déjà de gouverner le pays sans obstacle.

Opposition laminée

Résultat, 136 députés orbánistes siègeront à l'Assemblée nationale sur les 199 places de l'hémicycle. Soit trois de plus que lors des législatives du printemps 2018. Les néo-fascistes de Mi Hazánk (Notre Patrie) créent la sensation en obtenant sept parlementaires. L'opposition perd près de 900.000 voix par rapport au scrutin précédent. Au meeting des vaincus, non loin de l'emblématique place des Héros, les lieux ont été désertés dès que la réélection d'Orbán se dessinait. Une assemblée clairsemée et assommée par l'ampleur de la déculottée écoutait, hébétée, le discours de défaite de Péter Márki-Zay.

Dans la foule, certains sanglotent tandis que le candidat de centre-droit battu parle de «poursuivre la lutte» entouré de son épouse et ses sept enfants. D'autres expriment leur souhait de quitter la Hongrie dont ils ne supportent plus l'atmosphère. «J'ai travaillé tellement dur pour cette campagne... et j'ai juste envie de pleurer», lâche une jeune femme abasourdie, pin's du parti libéral Momentum à la boutonnière. «Beaucoup de mes amis pensent déménager à l'étranger. C'est très triste. Je ne peux pas imaginer qui seront les dernières personnes à rester», souffle un sympathisant d'opposition déprimé.

Après douze années de diatribes martiales contre Bruxelles, George Soros ou les migrants, Orbán s'est notamment adjugé un quatrième mandat de suite en se présentant comme chantre de la «paix» et de la «sécurité» de la Hongrie. Un argument béton auprès d'une population effrayée par la guerre en Ukraine. Le vaste empire médiatique martelant la vulgate du pouvoir Fidesz et le système électoral taillé pour avantager les troupes d'Orbán ont également nourri la nouvelle consécration de «Viktor». Sans oublier les nombreux cadeaux accordés par l'exécutif dans les mois précédant le vote du 3 avril.

Les «valeurs traditionnelles»

Sur le parvis du centre de congrès Bálna, ovni architectural en forme de baleine accolé au Danube, Orbán savourait «une victoire si exceptionnelle qu'elle se voit depuis la Lune». Devant une foule galvanisée scandant son prénom, «Viktor» fustigeait les «bureaucrates de Bruxelles», «l'empire de Soros», mais aussi le président ukrainien Zelensky, féroce détracteur de la proximité Orbán/Moscou. Ensuite, le Premier ministre, ses lieutenants et ses adeptes parachevaient la fête en entonnant le chant patriotique «Kossuth nóta», morceau iconique du soulèvement de 1848-1849 contre la domination des Habsbourg.

Pour ses admirateurs, Orbán incarne le protecteur des intérêts hongrois et de la prospérité du pays. «La population se sent plus en sûreté avec un dirigeant disant qu'il faut rester en dehors de la guerre. La Hongrie est vraiment bien administrée. Je ne suis pas encarté au Fidesz, mais j'apprécie le sérieux du Premier ministre et son projet pour la nation. Ces dix dernières années, le pays s'est développé économiquement, financièrement et socialement. Les résultats sont là. Les gens approuvent cette politique», témoigne László, professeur d'histoire retraité venu célébrer le triomphe de Viktor Orbán.

Selon les calculs du portail G7, les dix localités les plus pauvres du pays ont voté à 96% en faveur du Fidesz.

«Viktor» envoûte les campagnes en exaltant les «valeurs traditionnelles», l'âme hongroise et la chrétienté face au «lobby LGBT», cible d'un référendum adossé au scrutin législatif. Une consultation invalidée car moins de 50% des électeurs ont soutenu les quatre questions homophobes soumises. Mais au-delà de sa faconde chauviniste et clivante, Orbán tient notamment les ruraux grâce au programme közmunka, offrant des emplois communaux certes faiblement rémunérés mais stables. Revers de la médaille: les citoyens les plus modestes se retrouvent ainsi redevables envers les maires Fidesz, susceptibles de couper leurs bénéfices sociaux s'ils ne cochent pas la bonne case dans l'isoloir.

Selon les calculs du portail G7, les dix localités les plus pauvres du pays ont voté à 96% en faveur du Fidesz. Orbán séduit aussi une nouvelle classe moyenne supérieure, grande gagnante de l'embellie économique depuis 2010 et avantagée par la généreuse politique familiale. Les minorités hongroises des pays voisins admirent celui qui leur accorda le droit de vote, les considère comme un élément précieux de la communauté nationale et bichonne les provinces magyarophones d'outre-frontières. Car dans les territoires séparés de la «mère-patrie» à la suite du traité de Trianon de juin 1920, Budapest mobilise des sommes considérables afin de préserver la «magyarité» politique, culturelle ou sportive.

«Biélorussie light»

La compétition était inégale, mais l'opposition coalisée céda aux sirènes du tout sauf «Viktor» au lieu de construire un projet alternatif porteur. Elle défendait une refonte de l'éducation et du système de santé, mais promettait de pérenniser l'encadrement des prix de l'énergie, les subventions natalistes et la clôture anti-migrants longeant la frontière serbe, mesures-phares des cabinets Orbán successifs. Elle prônait les valeurs européennes, l'état de droit et l'Ouest contre l'Est, mais ce genre de slogans survole l'agriculteur de l'Alföld ou l'ouvrier de province, plus soucieux de leur niveau de vie et de leur sécurité.

Sur sa page Facebook, l'amuseur Tibor Bödőcs prédit un futur cataclysmique pour la Hongrie avec une grosse louche d'humour noir. «De nouveaux ennemis soigneusement façonnés. Des campagnes de haine chirurgicales vendues par des influenceurs écœurants à pochette de costume et autres biorobots. Le harcèlement du reste de la presse. Une propagande du succès. Des mensonges joliment emballés. Le gavage d'hommes de paille au talent modeste. Du cynisme sans plaisanterie. Des cauchemars. Des théories complotistes brodées pour les masses. Une Biélorussie light. Bref, du bonheur en perspective.»

Largement reconduit à la tête de la Hongrie, Viktor Orbán peut poursuivre son agenda nationaliste et continuer de détricoter la démocratie sur ses terres. Néanmoins, il se prépare à affronter un mandat compliqué même si ses opposants feront tapisserie. L'inflation continue d'impacter durement le pays. La menace d'une grave crise économique provoquée par la guerre en Ukraine plane. La proximité avec Vladimir Poutine risque d'isoler le dirigeant magyar sur le Vieux Continent. Son refus des sanctions énergétiques anti-Moscou agace l'Occident.

Mardi 5 avril, la Commission européenne enclenchait une procédure pour violation avérée de l'État de droit qui pourrait priver la Hongrie de 40 milliards d'euros. Mais attention, Orbán n'est jamais aussi fort que lorsqu'il ferraille avec Bruxelles, son adversaire favori.

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