Politique / Culture

Elle est bien loin l'époque où la culture était un sujet majeur pour les politiques

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Dans cette campagne présidentielle, la culture a disparu, s'est évaporée et est devenu un sujet banalisé, rejoignant les pratiques de loisirs divers, comme la chasse.

Le ministère de la Culture, rue de Valois, à Paris. | Stéphane de Sakutin / AFP
Le ministère de la Culture, rue de Valois, à Paris. | Stéphane de Sakutin / AFP

C'est peut-être un détail pour nos candidats à l'Élysée mais pour le monde de la culture, cela veut dire beaucoup. Le 31 mars, au Théâtre Ouvert, aucun candidat n'a fait le déplacement pour échanger avec les professionnels du métier. Alors qu'un rassemblement au Théâtre de la Colline avait provoqué quelques remous et que les mobilisations des années passées, notamment sous l'impulsion (mais pas seulement) de Denis Gravouil et la CGT Spectacles, suscitaient vigilance et attention des pouvoirs en place, tout se déroule comme si, fort opportunément, la situation sociale dans le pays, permettait d'évacuer le monde de la culture du débat public. Or, ce sujet structurant des grandes politiques semble cette année avoir été jeté aux oubliettes.

Dans son remarquable ouvrage Dire la France – Culture(s) et identités nationales 1981-1995,​​​​ Vincent Martigny rappelle la place que la culture prend, au tournant des années 1980, notamment avec la campagne du Parti socialiste puis la victoire de son candidat François Mitterrand et son lien avec «l'identité», dont le parti d'Épinay est le premier à en faire explicitement usage.

Les années 1980 vont consacrer une véritable domination du PS sur le sujet de la culture. Les Grands Travaux, avec l'édification du Grand Louvre, de l'Opéra Bastille, de la Très Grande Bibliothèque. Du Grand Louvre, outre le fait que l'on en parlait alors comme du «plus grand musée du monde», Mitterrand fit sa plus belle réalisation, une sorte de fulgurante projection de «l'identité» de la France: les fondations du Louvre de Philippe Auguste révélées au grand jour et la pyramide. Le président, aidé de Jack Lang, révolutionne le Louvre et le propulse au rang de monument international en plus d'être depuis longtemps un musée mondialement connu.

François Mitterrand sur le site de construction de la pyramide du Louvre, le 31 octobre 1986, à Paris. |
Michel Clément / AFP

Jack Lang est considéré comme l'un des deux ministres, avec André Malraux, à avoir mené une politique destinée à s'inscrire dans le temps long. André Malraux restera longtemps la figure tutélaire de la rue de Valois. Tous deux ont eu en tête le patrimoine et la création. Jack Lang bénéficia d'un budget indiscuté et, de son expérience nancéenne, il tira imagination et projets pour le spectacle vivant. Il fit de la haute couture un art à part entière en inaugurant un musée lui étant consacré. Malraux fit blanchir les pierres des monuments parisiens tout en s'intéressant de très près au théâtre.

Jack Lang, le Belphégor de la rue de Valois

Dès la victoire de la droite RPR-UDF en mars 1986, Jack Lang prend le maquis dans les jardins du Palais-Royal et forme à lui seul un contre-gouvernement, dont la constante victime fut François Léotard. La cohabitation de 1986-1988 passa sans que Jack Lang ne disparaisse jamais, à un point tel que François Léotard ne put imposer ni présence ni autorité et que tous les événements voyaient le «contre-ministre» présent avant lui sur place. Jack Lang avait, sans peine, fait du gouvernement Chirac un collectif de semi-incultes, de surcroît foncièrement hostile à la jeunesse, aux cultures qu'elle portait, et confit dans un moralisme d'un autre temps. Dans les milieux culturels, Jack Lang jouait sur du velours. En 1993 encore, à l'annonce de la nomination de Jacques Toubon rue de Valois, Michel Piccoli mit en garde en citant Baldur von Schirach: «Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver.»

En 1995, Jacques Chirac, qui a passé son temps à faire croire son inculture à la terre entière, apparaît avec un projet culturel cohérent, complémentaire du Grand Louvre dans son intention de mettre en valeur les civilisations premières. Il attire à lui des personnalités comme Daniel Toscan du Plantier, Frédéric Mitterrand, Pierre Bergé, Jean-Claude Brialy qui se pressent aux Bouffes du Nord pour lui apporter leur soutien. C'est un point durablement marqué dans la conquête des milieux culturels.

Il faut constater, qu'achevé le projet de musée du quai Branly, les deux quinquennats suivants se sont avérés être de parfaites manifestations du désintérêt et du manque d'ambition en matière culturelle des dirigeants du pays. Nicolas Sarkozy a visiblement découvert depuis l'importance de la culture. Sous le quinquennat Hollande, le désintérêt n'est pas en reste, allant symboliquement jusqu'au gel de crédit, un inédit pour un pouvoir de gauche. Aurélie Filippetti apparaît alors comme totalement désarmée sur le plan du poids politique à mettre dans la balance. L'ère Jack Lang est terminée. La politique des nominations, à la tête de lieux culturels, est devenue un enjeu en soi.

De fait, depuis plusieurs années, il est fréquent d'entendre que la culture est un secteur économique parmi d'autres. Les différentes réformes du régime des intermittents cherchent la paix sociale pour éviter l'été mort des festivals connu dans le passé.

Si les adjoints à la Culture au tournant des années 1970-1980 avaient un poids politique réel et s'inséraient dans des réseaux nationaux imaginatifs et influents, le poste d'adjoint à la Culture n'a plus le même prestige et les associations d'élus sur le sujet perdent l'oreille des pouvoirs locaux. Un seul mot d'ordre: tout pour le divertissement!

Parquet qui grince et mouches qui volent

Depuis vingt ans, aucun ministre de la Culture n'a pu faire quoi que ce soit d'envergure rue de Valois. À défaut d'avoir les moyens d'une ambitieuse politique culturelle, celui-ci semble animé par des projets divers de réorganisation interne, avec à la clé, dans le cas précis, une véritable casse des métiers et des missions des services du ministère. Que dire de la politique culturelle portée au niveau international, dont les moyens ne cessent de s'étioler et de devenir famélique? Pourquoi maintenir une pâle figuration de ce que les différents gouvernements semblent vouloir euthanasier budgétairement?

Il faut dire que le CNC a, en parallèle, accru sa puissance relative et hypnotise nombre de responsables politiques parce que le cinéma français, ses succès flamboyants, sont une puissance.

Une courte période a vu des politiques publiques culturelles décentralisées. Avec les victoires massives de la gauche dans les régions en 2004, des politiques publiques voient le jour dans différents domaines: le cinéma et l'audiovisuel, le spectacle vivant, les musiques actuelles, le patrimoine, la filière livre, etc.

Souvent, la politique d'éducation artistique et culturelle est un Janus dans la tête des partisans.

Avec la débâcle du quinquennat Hollande dans les collectivités, nombre des dispositifs sont vidés de leur substance. Surtout, surgit une idée qui coûtera l'existence de certains lieux. L'entertainment devait primer sur une culture «bobo» et élitiste. Directeurs de lieux remerciés, programmations revues dans un sens plus commercial dans des salles qui n'ont nullement la capacité de rentabilité des esthétiques dont s'entichent les nouveaux édiles. Valérie Pécresse, issue d'une famille gaulliste, succédant à Jean-Paul Huchon, s'est empressée de liquider l'ARIAM, pourtant création pionnière en région de Marcel Landowski, ainsi que d'autres outils de la culture en Île-de-France. Les liens entre services de la région et partenaires ont accéléré la nécrose des dispositifs précédemment instaurés.

Comme l'avait suggéré Julien Dray à Vincent Peillon, la question des rythmes scolaires aurait dû partir du lycée, et fabriquer «l'honnête homme» de l'époque à un âge où cela est possible et où le souvenir reste. Le pouvoir fit l'inverse. Chanceux, le petit Parisien put participer à des ateliers dans lesquels le Théâtre de la Ville et Emmanuel Demarcy-Mota s'engagèrent. Ailleurs, le catalogue était souvent plus pauvret. Quelques chiffres distillés la dernière année du quinquennat, sur l'éducation artistique et culturelle, servent à préparer la candidature du président sortant, tandis que le Premier ministre Manuel Valls clame que 2017 se jouera sur la question culturelle et «identitaire».

Souvent, la politique d'éducation artistique et culturelle est un Janus dans la tête de ses partisans: remplir la mission annoncée évidemment mais aussi régler un problème de paix sociale liée à la paupérisation des milieux culturels.

Une campagne atone sur le plan culturel

Quarante ans ont passé depuis l'élection de François Mitterrand et on a vu à quel point la question culturelle avait été centrale dans l'alternance et l'idée qu'on s'en faisait alors, avec emphase parfois, comme Jack Lang clamant que le «jour succédait à la nuit». Comment cette audace politique de la gauche, virant au culot individuel imposant sa présence comme évidence dans le cas de Jack Lang, a-t-elle pu être reléguée à la fonction de figurant ou de silhouette dans l'ambition culturelle de ce qui reste de la gauche?

Après la crise du Covid, il est certain que les candidats se focalisent sur les moyens de renflouer un monde culturel qui a souffert au-delà de l'imaginable. Cependant, cette question financière qui revient à dompter «les classes dangereuses» est ancienne et consubstantielle au statut d'intermittent et à la chasse aux heures leur permettant de ne pas être expulsés du système d'indemnisation. «Ne pas désespérer Avignon», la paix sociale prime sur toute autre ambition. Pourtant, les politiques pourraient s'interroger sur un sujet fondamental: Catherine Hiegel et le directeur de la Porte Saint-Martin, Jean Robert-Charrier, s'efforcent de dépasser l'opposition théâtre public/théâtre privé. Ce type de question est central dans l'avenir du spectacle vivant. Réunir des publics fait partie des stratégies de plus en plus évoquées.

Faire passer une après-midi avec un poète peut tourner au dépit sinon au pugilat.

À gauche, la discrétion est de mise sur le plan culturel. Pas de grand événement rassemblant personnalités et monstres sacrés comme jadis. Est-ce parce que l'État a eu fort heureusement le carnet de chèques plutôt généreux après la crise du Covid? Ou est-ce parce que la nouvelle génération de nouveaux cadres qui entoure les candidats est plus portée sur les loisirs que sur la culture?

Incontestablement, La France insoumise a travaillé mais on peine à sentir un optimisme conquérant en matière culturelle. L'éducation culturelle et artistique est le fer de lance du programme mélenchoniste, au point que cette salutaire promesse d'emploi éclipse l'intention de développer l'éducation culturelle et artistique et fait fi d'une réalité: tout artiste ne sait pas transmettre et à chaque fois que l'idée de faire d'eux des médiateurs/transmetteurs en compensation des subventions obtenues, beaucoup rappellent cette réalité.

Faire passer une après-midi avec un poète peut tourner au dépit sinon au pugilat. Cependant, dans beaucoup de milieux politiques, l'éducation artistique et culturelle est devenue une sorte de viatique, qui camoufle la détresse d'un pays pour la classe politique duquel la culture est un sujet comparable à la vitesse sur les routes nationales. Il faut dire que toute une génération de militants de gauche, PS ou PCF, investie dans la réflexion et l'action sur les questions culturelles et les politiques à mener, atteint son crépuscule. 2022 marque certainement, l'extinction d'une génération politique portée par l'élan culturel des années 1970-1980.

C'est très vrai pour le Parti socialiste, dont les militants les plus investis sur le sujet sont aussi respectés que totalement privés de poids politique. Et en effectif déclinant, ils laissent la place à des élus de villes moyennes de plus en plus soumis à l'air du temps, à la culture comme divertissement et à l'entertainment. Le PS de 2022 fait quasiment l'impasse sur la culture, alors qu'il compte dans ses rangs Jack Lang, dont l'inventivité reste la même, et Julien Dray qui porta le budget de l'Île-de-France à 100 millions et fut l'inventeur des grands concerts de SOS Racisme.

Une forme d'ostracisme frappe les acteurs des années Mitterrand. Est-ce parce que l'absence de stratégie culturelle apparaît béante que le sujet est tu? Le repli, désormais plus difficile, sur les grandes métropoles opéré par le PS est le résultat d'un vote dénationalisé progressivement et rendant, depuis les défaites à répétition, toute vision ou projet national plus illusoire. Les témoins gênants n'ont pas leur mot à dire.

Peut-on raviver la flamme culturelle?

Beaucoup des mesures prises sont de l'ordre de l'encouragement à la consommation et non à l'appréhension des nuances, différences, influences dans la vie culturelle et la création artistique.

Les forces de gauche ont souvent la même aversion pour le patrimoine –«les vieilles pierres»– qu'une phalange d'élus de droite pour l'émergence musicale et le spectacle vivant, contribuant à l'affaissement du débat. Une église romane du Brionnais peut accueillir Martha Argerich grâce à un festival visant l'exigence et l'excellence pour tous. Du local à l'international, c'est une clé de l'ambition culturelle à retrouver. Oui, entre patrimoine et diffusion musicale ou autre, il y a un lien qui permet l'irrigation des campagnes, privées de scènes nationales, et des lieux souvent plus beaux que la salle polyvalente du coin et nécessitant un suivi constant du point de vue patrimonial.

Question patrimoine, Didier Rykner annonçait en privé il y a dix ans une catastrophe à venir, tant les pouvoirs publics délaissaient la question et surtout rabotaient sur les moyens nécessaires à la protection du patrimoine. Vint l'apocalypse à Notre-Dame de Paris. Emmanuel Macron a eu, en la matière, une compréhension du traumatisme national devant ce bûcher contemplé dans une communauté émotionnelle par 30.000 personnes sur place et bien plus via les écrans.

Le maillage culturel est une idée neuve en France. Ce qui semble particulièrement étonnant, c'est la conception non pas d'une culture hors les murs (entendez hors Paris intra-muros) mais la conception d'une culture sans mur, laissant les lieux emblématiques de la culture théâtrale devenir l'enjeu d'un monopoly agressif.

Un bon résumé de la considération du monde politique pour le monde de la culture tient à l'envoi aux soirées organisées par le milieu culturel de «représentants» des candidats. La culture n'est plus un sujet majeur. Si la puissance publique, a fortiori les forces politiques en compétition, n'ont plus de vision, de volonté, de stratégie, d'autres en auront à leur place. La politique culturelle se délitera et sur l'espace libéré, des firmes comme Fimalac Entertainment auront les compétences et des objectifs clairs.

Face à un ministère en état de mort cérébrale, d'autres acteurs émergeront. Nous assistons à la lente et patiente euthanasie du ministère de la Culture et des politiques culturelles.

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