Politique

Après 2017, la présidentielle de 2022 confirme la décorrélation entre les scrutins nationaux et locaux

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] En 2020 et 2021, LREM, le RN et LFI ont essuyé de cinglants revers aux élections locales. Cet échec à tisser des réseaux d'élus de terrain n'empêche pas Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon d'aborder la fin de la campagne en favoris des sondages.

Affiches des candidat·es à l'élection présidentielle, le 31 mars 2022 à Montpellier. | Pascal Guyot / AFP
Affiches des candidat·es à l'élection présidentielle, le 31 mars 2022 à Montpellier. | Pascal Guyot / AFP

Mars 1977, élections municipales. Quatre ans avant le 10 mai 1981, le peuple de gauche célèbre déjà des succès électoraux sans précédent depuis la Libération. La carte des villes vire au rose, parfois même au rouge. Le jeune Parti socialiste, réinventé six ans plus tôt à Épinay, enlève à la droite gaulliste ou giscardienne Nantes, Rennes, Montpellier, Chambéry, Belfort, Poitiers, Angoulême, Albi, Aurillac, Roanne et une soixantaine de villes moyennes et petites. Bien installé depuis la Libération dans les banlieues rouges de Paris et Lyon, les cités minières et cheminotes, le communisme municipal s'étend à Reims, Saint-Étienne, Béziers, Bourges, Grasse, Le Mans, Tarbes, Thionville…

«Nous avons reçu une bonne raclée qui aura des conséquences», admet Jean Lecanuet, président du CDS, le parti centriste. Le RPR masque ses pertes en célébrant le succès de son chef Jacques Chirac à Paris face au ministre Michel d'Ornano en service commandé de l'Élysée.

1977-2017: les vagues locales précèdent le vote national

Mars 1977 préfigure donc mai 1981 (y compris la trahison du RPR). En ces temps de cumul des mandats, les maires socialistes et leurs adjoints vont garnir la chambre rose aux législatives de juin 1981: 285 députés PS et MRG, 44 PCF, seulement 150 pour la droite.

Aux municipales de 1983, la vague a déjà reflué. Non seulement la droite reprend beaucoup de villes perdues six ans plus tôt, mais encore ses listes s'implantent dans des fiefs de gauche comme Brest, Grenoble, Roubaix, Carcassonne, Avignon, Verdun… Trois ans plus tard, en mars 1986, la Chambre des députés repasse à droite autour de ses nouveaux députés-maires et impose la première des trois cohabitations de la Ve République.

Le phénomène se reproduit en 1992 au double scrutin cantonal-régional: la droite enlève 19 régions sur 21 un an avant une razzia sur les circonscriptions (498 sur 577) en 1993, qui propulse Édouard Balladur à Matignon pour la deuxième cohabitation (1993-1995).

En 2001, aveuglé par ses conquêtes de Paris, Lyon et Dijon, le Parti socialiste ne tient pas compte de l'avertissement des municipales: la gauche a perdu un chapelet de petites et moyennes villes. Une abstention très élevée caractérise aussi ce scrutin en principe très prisé des citoyens. Le séisme du 21 avril 2002 est en gestation.

Plus près de nous, quand François Hollande déloge Nicolas Sarkozy de l'Élysée en 2012, le Parti socialiste dirige 20 des 21 exécutifs régionaux et 42 départements en métropole (un niveau inédit) après les élections régionales et cantonales triomphales de 2010. La gauche a également réussi de belles prises aux municipales de 2008 (Toulouse, Strasbourg, Saint-Étienne, Metz, Caen, Reims, Rouen, Amiens…). Le candidat socialiste s'appuie largement sur ce réseau d'élus lors de la primaire du PS puis pendant la campagne présidentielle.

2017: Macron, Le Pen, Mélenchon sans réseaux d'élus locaux

Dix ans plus tard, la logique s'est inversée. À quelques jours du scrutin présidentiel, les grands perdants des élections territoriales du quinquennat 2017-2022 dominent les sondages.

Aux municipales de 2020 comme aux régionales de 2021 en effet, les ambitions des représentants d'Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon se sont fracassées face aux élus locaux de droite ou de gauche.

À Paris, où la majorité LREM-MoDem a remporté 14 des 18 circonscriptions aux législatives de 2017, la gauche sans les Insoumis a conforté sa majorité et LR le quasi-monopole de l'opposition. À Lyon, à Strasbourg, à Bordeaux, les alliances entre la majorité et la droite entre les deux tours n'ont pas arrêté la poussée écologiste. Aux régionales de juin 2021, la majorité présidentielle n'a même pas qualifié ses listes pour le second tour en Auvergne-Rhône-Alpes face à l'ex-président du parti LR Laurent Wauquiez et en Occitanie face à la socialiste Carole Delga, deux farouches contempteurs d'Emmanuel Macron.

À ce même scrutin, le parti lepéniste a perdu pas moins de 125 élus régionaux entre 2015 et 2021. Quant aux Insoumis, ils ont dépassé 5% dans seulement 5 régions sur 12 de l'Hexagone et 10% en Île-de-France seulement.

Le chamboule-tout politique de 2017 marque une déconnexion entre élections locales et scrutins nationaux. Comme si l'électeur gardait le réflexe légitimiste pour ses édiles locaux des vieux partis et renversait la table à la présidentielle, puis aux législatives avec des candidats strictement nationaux.

Perdants penauds, les dirigeants de la «Macronie», des partis lepéniste et mélenchoniste se sont abrités derrière la crise sanitaire et la «prime aux sortants» pour masquer leur incapacité à s'implanter dans les territoires. Sans nul doute, les restrictions et inquiétudes liées au coronavirus ont provoqué une abstention record aux scrutins de 2020 et 2021, ce qui mécaniquement a augmenté ce fameux bonus pour les équipes en place. Les votants étaient surtout des électeurs intéressés par la vie politique locale, impliqués dans des activités de leur commune, lecteurs des quotidiens régionaux. Ils connaissent les candidats parfois personnellement. Au moment de choisir le maire, le président de département ou de région, ils se comportent davantage en usagers qu'en politiques, examinent de près bilans et projets, comparent les personnalités.

Renverser des élus locaux très implantés était encore plus difficile, sauf dans les grandes villes où les écologistes ont profité des bouleversements sociologiques provoqués par le brassage de population et la gentrification pour déloger les sortants, parfois des ex-PS ralliés à LREM (Lyon, Strasbourg).

Mais l'échec à ces élections découle aussi du fonctionnement vertical de La République en marche, du Rassemblement national et de La France insoumise. Ces partis sont construits et organisés autour d'une personnalité, d'un chef. Aux législatives de 2017, sur les affiches de campagne, leurs candidats posaient aux côtés du leader. Peu de débats internes, pas de décision remontant du terrain, des investitures qui tombent d'en haut. Le sort politique de tous ou presque dépend de celui du chef. Pas de l'étiquette, contrairement aux écologistes, ni de la qualité de leur candidat local, qu'il soit transfuge d'un «vieux parti» ou issu d'autres univers que la politique.

Des législatives mixtes local-national?

Cette séparation «vote national, vote local» est-elle la nouvelle norme? Les législatives de juin permettront de le vérifier ou pas. En 2017, les actuels députés marcheurs et MoDem ont bénéficié du vote légitimiste, de l'effet nouveauté d'Emmanuel Macron et aussi des conséquences du cumul des mandats.

Au moment de l'interdiction en 2014 d'exercer en même temps un mandat parlementaire et un mandat à la tête d'un exécutif local, les «cumulards» de droite comme de gauche ont privilégié les mairies ou les régions. Au contraire, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont fait l'impasse sur les collectivités locales.

Des ténors tels Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, Valérie Pécresse voire Anne Hidalgo imaginaient leurs villes et plus encore leurs régions, au périmètre géographique élargi mais à la réalité budgétaire pas augmentée, comme autant de laboratoires pour leurs desseins présidentiels. Trop présomptueux? Ou bien trop tôt?

Réélus en 2020 et 2021, ces maires, ces présidents de région qui venaient tout juste de prendre leurs fonctions en 2017, ont cette fois l'occasion de profiter des législatives pour montrer «c'est qui le patron» sur leur territoire. Jusqu'à figurer sur l'affiche avec leurs candidats comme Macron, Le Pen et Mélenchon? L'implication de ces nouveaux barons peut transformer cette élection de confirmation de la présidentielle en un vrai troisième tour à l'issue incertaine.

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