Médias / Société

Comment la théorie du «grand remplacement» s'est imposée dans le débat public

Temps de lecture : 7 min

Avec «Le Grand Remplacement, histoire d'une idée mortifère», l'historien Nicolas Lebourg et le réalisateur Thomas Zribi retracent la genèse et l'ascension de l'idéologie raciste développée par Renaud Camus.

Le «grand remplacement» ou la grande peur de l'immigration. | Capture d'écran documentaire Nova Production
Le «grand remplacement» ou la grande peur de l'immigration. | Capture d'écran documentaire Nova Production

Comment en est-on arrivé là? Comment la crainte infondée d'être remplacé par une population immigrée et musulmane s'est peu à peu distillée dans la société française? Comment la terminologie «grand remplacement» s'est progressivement imposée dans les débats politiques et les discussions devant la machine à café? C'est à ces questions (et à bien d'autres) que tente de répondre le documentaire, Le Grand Remplacement. Histoire d'une idée mortifère diffusé le 4 avril sur LCP.

Ce travail complet et informé de Thomas Zribi et Nicolas Lebourg est un cheminement sur l'élaboration idéologique d'un concept raciste, qui ne repose sur aucun fondement scientifique, aucun fait réellement observable; à moins que l'on définisse comme «fait», «réalité», «observation», le monde vu de sa fenêtre, de son quartier, de son château.

«Invasion noire» en France, «White Genocide» aux USA

Le choix qui a été fait par les auteurs pour appuyer leur démonstration doit beaucoup plus à la méthode qu'à la posture morale. En effet, c'est au travers des voix de l'historien Pascal Blanchard que commence l'approche de ce concept: «L'idée du «grand remplacement» n'est pas une idée neuve, on pourrait presque la faire remonter au XIXe siècle. La peur de perdre son âme et son identité est déjà présente au moment où l'empire français est fort. On a peur des indigènes qui pourraient envahir la France.»

Au début du XXe siècle, la peur de l'indigène devient plus palpable avec la visibilité des armées coloniales qui viennent renforcer les fronts lors de la Première Guerre mondiale. La France a peur de ses soldats noirs dont le portrait dressé, en 1913, dans le livre écrit par Emile-Cyprien Driant L'invasion noire, rend compte d'une «invasion musulmane».

Dans l'entre-deux-guerres, l'extrême droite européenne en général et française en particulier, accuse les juifs, les francs-maçons ou une partie de la gauche d'être les facilitateurs de cette invasion.

Nicolas Lebourg établit un parallèle historique avec l'émergence d'une construction idéologique similaire aux États-Unis: «Aux USA, on parle de “White Genocide”. C'est le “grand remplacement” avec l'aide de l'industrie du divertissement tenue par les juifs, dans le vocabulaire des suprémacistes blancs.»

Un autre livre va catalyser en France, puis dans le monde cette idée du danger imminent de l'invasion et du remplacement ethnique des pays occidentaux. II s'agit d'un roman publié en 1973 par l'écrivain Jean Raspail, Le camp des saints, qui prophétise une arrivée massive d'étrangers non européens sur les côtes du Vieux Continent.

Capture du documentaire Le Grand Remplacement. Histoire d'une idée mortifère | Nova Production

Le démographe Hervé le Bras porte sur cet ouvrage un jugement sans équivoque: «Il s'agit d'un livre effarant qui pose les bases d'une grande migration. On ne parle pas encore de “grand remplacement”, mais l'idée est là et je ne sais pas comment tous ces petits ruisseaux sont devenus dans l'esprit de Renaud Camus “Le Grand Remplacement”.»

Renaud Camus, l'homme dans le haut château

Il apparaît comme évident qu'un tel travail documentaire n'aurait pas pu être légitime sans une interview avisée de Renaud Camus dans son château du Gers, car c'est bien à lui que l'on doit à la fois la paternité et la diffusion de la terminologie «Le Grand Remplacement».

Cet homme apparaissant à l'écran comme affable et courtois, «aime se raconter» et affirme avoir eu cette idée en voyant des femmes voilées dans un village médiéval, un peu comme «la grande peste», «la grande guerre», «la grande dépression». Son livre, dédié à Jean Raspail est truffé d'expression guerrière: «Ne vous y trompez pas, ce n'est pas à des voyous que vous avez à faire mais à des soldats.»

Peu importe que les analyse invalident les théories de Renaud Camus, la petite phrase remplace l'étude et devient le slogan de l'extrême droite.

Confronté à la faiblesse théorique et méthodologique de sa démonstration, Renaud Camus en appelle à «la simple observation de la réalité» et tente une esquive en forme de provocation: «Est-ce que Jean Moulin a eu besoin de la science, de la sociologie pour savoir que la France était un pays occupé?»

Face à cet appel «au bon sens», la réponse d'Hervé le Bras fuse: «Renaud Camus répète ce leitmotiv des ignorants comme quoi “la statistique c'est du mensonge”. Ce n'est pas dans son château qu'il peut comprendre qui sont les 67 millions de Français. On a besoin de l'étude, de la statistique, pour comprendre qui sont les Français. La dernière année, il y a eu 109.000 immigrés de plus sur une population de 70 millions d'habitants, comment voulez-vous que 100.000 personnes en remplacent 70 millions?»

Renaud Camus, dans le documentaire Le Grand Remplacement. Histoire d'une idée mortifère | Nova Production

En fin de compte, peu importe que les études, les analyses, le travail académique invalident les théories de Renaud Camus. Nous assistons ces dernières années à l'ascension de cette expression qui fait mouche. La petite phrase remplace l'étude et devient le slogan de l'extrême droite.

Cette expression sort de la marge pour être propulsée dans les trending topics de Twitter. «Le hashtag #grandremplacement est utilisé de façon concerté», explique Guilhem Fouetillou, ingénieur analyste du web social. Au fil du temps, tout ceci se banalise via les influenceurs de l'extrême droite.

Les maîtres de cérémonies

Cette tactique porte ses fruits, l'expression se popularise et notamment dans une partie de la jeunesse séduite par le «caractère sulfureux, d'un tel positionnement sur l'échiquier politique», poursuit le journaliste Paul Conge.

Puis, la télévision prend le relais et contribue à la démonétisation des composantes racistes de l'hypothèse du «grand remplacement», qui passe peu à peu dans le langage médiatique courant. L'émission de Cyril Hanouna sur la chaîne C8 traite le sujet fréquemment et contribue à la libération de la parole raciste. On passe ainsi du marketing de niche au mass market.

«Nous sommes désormais condamnés à nous situer vis-à-vis de cette théorie.»
Nicolas Lebourg, historien

«Ce débat clivant permet un spectacle médiatique intéressant», note le politiste Alexandre Dézé. La presse écrite de tous bords s'empare du sujet et multiplie les articles, chroniques, analyses sur le sujet.

C'est toutefois le télescopage de cet engouement médiatique et la popularité croissante d'un homme qui achève définitivement le processus d'enracinement du «grand remplacement» dans le langage courant.

L'irruption d'Éric Zemmour dans le débat public a permis le changement de statut de cette hypothèse: elle n'est désormais plus une projection idéologique de Renaud Camus mais l'une des préoccupations majeures de la société française.

Appuyé par des sondages et notamment celui que l'institut Harris a rendu public en octobre 2021, la France semble effrayée par le «grand remplacement» des «vrais Français» par les «hordes musulmanes». Peu importe que la méthode utilisée par les sondeurs de Harris soit sujette à caution, la presse titre que 67% des Français sont «inquiets par l'idée d'un Grand Remplacement».

La réponse à ce danger n'est autre que la «remigration», c'est-à-dire le retour aidé ou forcé des immigrés musulmans ne se soumettant pas au mode de vie de la société française. Cette «proposition» est depuis plusieurs décades le fer de lance des mouvements identitaires français. Zemmour va en faire l'alpha et l'omega de son programme présidentiel.

Nicolas Lebourg, décrit ce processus avec une conclusion lapidaire: «Nous sommes désormais condamnés à nous situer vis-à-vis de cette théorie!»

Cette idée d'une Europe débarrassée de sa population de confession musulmane avait pourtant déjà conduit au pire en 2011, lorsque le terroriste d'extrême droite Anders Breivik avait assassiné 77 personnes, à Oslo et sur l'île d'Utoya. Des personnes qui, selon lui, favorisaient par leur adhésion à la social démocratie le «remplacement des citoyens de culture chrétienne».

Les incendiaires

Le massacre commis par Anders Breivik en 2011 est concomitant à l'émergence de la thèse mortifère de Renaud Camus. De ce point de vue «on ne peut pas dire qu'ils soient influencés l'un par l'autre, mais ils participent à la même tendance», commente la journaliste norvégienne Asne Seirstad.

L'intention de Breivik était de provoquer un électrochoc, un sursaut, le réveil des populations européennes vis-à-vis de ce «génocide programmé contre la race blanche chrétienne européenne». Dans les mois qui suivent, rien n'atteste que l'attentat de Breivik ait donné naissance à des imitateurs.

Mais, les attentats de 2015 en France vont rendre instable les équilibres politiques et sociaux dans un Occident qui est en crise et qui se cherche. À partir de ce moment-là, on assiste à de nombreux actes de violences et d'attentats en réponse au terrorisme islamiste.

Le plus marquant sera celui commis par Brenton Tarrant en Nouvelle-Zélande le 15 mars 2019. L'homme a tué 51 personnes en ciblant deux mosquées à Christchurch. Le carnage, retransmis en direct sur Facebook est, de l'aveu même de l'auteur, inspiré par la crainte du «grand remplacement» et a été perpétré avec l'assentiment d'Anders Breivik.

D'autres actions du même type ont été exécutées aux États-Unis avec la volonté d'accélérer la confrontation raciale inévitable face au «grand remplacement».

Cet «accélérationnisme» constitue le stade suivant de la théorie de Renaud Camus. Il s'agit de précipiter ce qui semble inéluctable pour les activistes d'extrême droite. Renaud Camus, assure avec un calme olympien, qu'il est impossible que ces tueries soient inspirées par lui, car il a «toujours condamné les actes de violences quels qu'ils soient».

Nous assistons alors à l'un de ces moments rares qui font les bons documentaires, où l'on voit à l'œuvre toute l'hypocrisie et la lâcheté des idéologues incendiaires (quelles que soient leurs orientations idéologiques). Ils attisent le feu mais ne s'en approchent jamais assez pour se brûler eux-mêmes. C'est toujours la piétaille qui est envoyée au front.

Pour entrer dans la psyché de Renaud Camus, nous ne pouvons que conseiller aux spectateurs de visionner le film de Thomas Zribi et Nicolas Lebourg jusqu'à la toute dernière seconde.

Le documentaire Le Grand remplacement. Histoire d'une idée mortifère est bien, comme l'indique le titre, une idéologie mortifère, en ce sens qu'elle tend à rendre nécessaire et inévitable la guerre raciale. Ce n'est ni plus, ni moins ce qui est dit par Éric Zemmour lorsqu'il affirme «qu'il ne peut y avoir deux populations sur un même sol».

Le Grand Remplacement. Histoire d'une idée mortifère.

Un documentaire de Thomas Zribi et Nicolas Lebourg

Diffusion sur LCP le 4 avril.

Produit par Caroline du Saint
Image de Joseph Haley
Montage de Manuel Guillon
Nova Production

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