Culture

Les symphonies de Chostakovitch, la bande-son de la guerre en Ukraine

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Il faut écouter les pièces du compositeur soviétique pour saisir tout le tragique de cette guerre.

Il aura écrit la musique de la guerre comme personne. | Royal Opera House Covent Garden via Flickr
Il aura écrit la musique de la guerre comme personne. | Royal Opera House Covent Garden via Flickr

À l'évocation de ce qui déroule actuellement en Ukraine, cette guerre imbécile menée par un autocrate encrassé dans les vestiges du passé, comment ne pas penser à Dmitri Chostakovitch et à ses symphonies (6,7,8,9) dont la plupart sont des impressions, des récits des grandes heures de l'histoire soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale?

Les écoutant aujourd'hui, il suffit de fermer les yeux pour se retrouver quelque part en Ukraine. On y entend le vrombissement des chars, le vacarme désordonné des bombardements, le sifflement des canons, le désarroi des populations civiles, l'angoisse, la peur des combattants, la terreur au quotidien, la fuite, le bruit, les mutilations de corps broyés, l'affreuse musique de la guerre qui broie et mutile ce qui reste de l'espérance humaine.

Les symphonies de Chostakovitch racontent la guerre mieux que n'importe quel romancier ou journaliste de terrain. Elle disent à la fois sa grandeur et son absurdité, sa dimension aussi épique que tragique, sa fureur autant indicible qu'imbécile, cette capacité à révéler ce qui peut exister à la fois de pire et de meilleur dans le cœur des hommes, ce goût du désastre à peine tempéré par l'espoir d'un monde meilleur.

Il faut écouter Chostakovitch pour comprendre ce que subit jour après jour la population ukrainienne. Ces bombes tombées du ciel, ces bâtiments qui s'effondrent sur eux-mêmes en un cri d'effroi dont on entend l'écho jusque dans les plaines les plus reculées, ces morceaux de terre que la puissance des bombardements soulève comme des fétus de paille, les pleurs des enfants, les cris des femmes, les sanglots des vieillards, la vérité de la guerre dans toute sa sanglante condition.

Mes connaissances sont bien trop limitées pour dire qui était vraiment Chostakovitch. D'autres s'en sont chargés mieux que moi. Mais il suffira d'affirmer qu'il fut à la fois aux ordres de Staline et en même temps son plus grand détracteur pour saisir toute l'ambivalence de ces symphonies guerrières, cette nécessité de chanter la gloire du soldat soviétique, la souffrance du peuple russe, le combat acharné contre le nazisme et en parallèle, l'absurdité de toute guerre et son côté furieusement comique quand on en vient à se battre pour un bout de territoire que chacun revendique comme le sien.

Jamais Chostakovitch n'aura été si actuel, si présent dans l'actualité. Il est la bande-son de la guerre qui se déroule à nos portes. Mieux que n'importe quel envoyé spécial, il peint le spectacle de la guerre comme si nous nous trouvions embarqués sur le champ de bataille, au plus près de la fureur des combats. Comme s'il avait tout prévu. Comme s'il savait déjà de quoi était capable l'armée russe. Comme si lui qui avait eu tant à souffrir des délires du régime soviétique savait que tôt ou tard, ils recommenceraient. Comme si l'âme russe était maudite, gangrénée, vouée à répéter les mêmes tragiques erreurs.

Lui qui consacra une symphonie au massacre de Babi Yar, qu'aurait-il pensé quand l'autre jour une bombe tomba si près de son mémorial qu'elle manqua de le réduire en poussière? Nul doute qu'il en aurait ri, de ce rire triste et sauvage qui reste notre seule arme quand le monde se délite sous nos yeux. Tout comme Mahler, Chostakovitch savait la force de la dérision, le comique de l'outrance, la cruelle et invincible drôlerie de la destinée humaine à ces moments les plus tragiques.

Et de toute cette confusion entretenue sur le nazisme, de cette manipulation parfois un peu grotesque voire franchement déplacée de l'Holocauste, de ces «nazis» qu'on s'envoie à la figure comme des garnements dans une cour de récréation, qu'aurait-il pensé ou éprouvé si ce n'est une grande lassitude, une envie de divorcer à jamais avec le monde?

Oui, c'est à tout cela qu'on pense quand on écoute aujourd'hui certaines des symphonies du compositeur soviétique. Un air de déjà-vu, comme si au fond, l'histoire ne faisait que bégayer, qu'elle était condamnée à rejouer jusqu'à la nuit des temps le même refrain, celui d'une guerre éternelle où s'affrontent forces du bien et du mal.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Newsletters

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Avec La Vallée, l’artiste français casse les stéréotypes et fait de l’espace d’exposition une école dont les tableaux noirs sont des œuvres, déployant les méandres de sa pensée. Du 8 décembre 2022 au 30 avril 2023.

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

Associant archives et reconstitution, Rachid Bouchareb raconte l'histoire de deux jeunes Arabes tués par des policiers il y a trente-cinq ans, avec le présent en ligne de mire.

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Envie de vous mettre au format audio? Découvrez le catalogue exceptionnel et éclectique d’ouvrages sonores de l’application Audible.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio