Santé / Société

Nous devrions pouvoir respirer sans risquer notre vie, la pandémie nous l'aura appris

Temps de lecture : 7 min

En tant qu'individus faisant société, nous pouvons exiger de respirer un air qui ne rend pas malade. En contrepartie, nous ne pouvons pas nous soustraire à un certain nombre de règles et de normes pensées pour préserver ce bien commun.

Lorsque les conditions météorologiques sont propices à ces pics de pollution que l'on enregistre dans nos environnements urbains, nous devrions redoubler d'efforts pour limiter la pollution par la combustion des hydrocarbures. | Joshua Rawson-Harris via Unsplash
Lorsque les conditions météorologiques sont propices à ces pics de pollution que l'on enregistre dans nos environnements urbains, nous devrions redoubler d'efforts pour limiter la pollution par la combustion des hydrocarbures. | Joshua Rawson-Harris via Unsplash

Quel est le point commun entre le climat, l'eau, l'air que nous respirons, l'odeur de la garrigue, le vent dans nos cheveux, la langue que nous parlons, nos cultures ou bien encore une blague à laquelle nous rions et qui se transmet de rieur en rieur? Il s'agit de biens communs de l'humanité. Aussi gratuits qu'ils soient, ils nous appartiennent à tous sans limitation par des frontières naturelles ou étatiques, sans discrimination de genre ou d'origine.

Si l'on se réfère à l'économiste Benjamin Coriat, ce qui les caractérise, c'est que les biens communs constituent des réservoirs de ressources matérielles ou immatérielles qui –ce qui les distingue des communs– ne «disposent pas d'une gouvernance permettant [leur] préservation ou [leur] intégrité, que cette gouvernance soit tout simplement absente ou qu'elle soit seulement défaillante».

S'il est évident que nous n'avons aucun intérêt à ce que tous les biens communs disposent d'une gouvernance, il est clair, pour autant, qu'il serait souhaitable que certains puissent jouir d'instances permettant leur préservation. C'est bien sûr le cas du climat, pour lequel on déplore notre propre laxisme et celui de nos gouvernants, mais aussi de l'air que nous respirons.

Tout ce par quoi nous pouvons coexister est à protéger

L'idée de l'existence de biens communs remonte à Aristote (350 avant J.-C.). Les Pères de l'Église vont ensuite proposer deux écoles de pensée qui impacteront fortement la Renaissance, puis les Lumières et enfin l'ère contemporaine. Augustin (400 après J.-C.) cantonnera le bien commun à une dimension purement théologique, Dieu étant le seul bien commun. Pour lui et pour le courant dominant qui s'ensuivra, Dieu a créé l'humain et le monde, pour que l'humain crée à son tour la société, incluant l'économie ou la sécurité, et qu'elle le serve utilement. Aristote avait une vision politique du bien commun, Augustin purement théologique.

Thomas d'Aquin (1250) propose une conception réunissant les approches théologique et politique du bien commun. Pour Thomas d'Aquin, le rôle de la coexistence, c'est-à-dire de la société, est clé pour l'humain. La société est notre bien commun et il nous faut impérativement la préserver, la soutenir, et l'améliorer. Thomas d'Aquin est visionnaire et précurseur, à la lecture des récents progrès de la neurobiologie et les connaissances sur le cerveau d'Homo sapiens à la fin du XXe siècle. Nos propres réseaux de neurones sont le fruit d'un million d'années d'évolution pour nous permettre de mieux vivre en société. Le petit de l'humain ne devient homme ou femme que parce qu'il ou elle apprend à se nourrir, à marcher, à parler, à jouer, à rire, à vivre, à faire société dans la coexistence de ceux qui l'entourent dès la naissance.

Ainsi, Aristote et Thomas d'Aquin avaient une bonne intuition: ce n'est pas l'humain qui crée la société, mais bien la société qui crée l'humain. La coexistence est donc le «premier bien commun vécu» du petit de l'humain, comme l'appelle le philosophe et anthropologue François Flahault. La société est un bien commun à défendre, car elle est ce qui nous permet de devenir et de rester des êtres humains. La coexistence est à protéger, ainsi que tout ce par quoi nous pouvons coexister: l'air, l'eau, la ville, la campagne, nos relations humaines, et tout le reste.

L'air dont, avec la pandémie de Covid-19, nous avons compris l'importance de la salubrité afin de préserver notre santé. Dans une perspective héritée de Thomas d'Aquin, l'air que nous respirons est donc un bien commun de l'humanité, universel, et que nous partageons aussi avec tous les autres animaux, végétaux et l'ensemble du règne du vivant qui peuple notre planète.

Dans ce qui est peut-être une utopie de partage mais qui s'avère en réalité une nécessité vitale, nous nous devons collectivement de le préserver, c'est-à-dire non pas seulement individuellement pour notre bien-être ou notre santé personnelle, mais pour la communauté de l'ensemble du vivant.

Veiller collectivement à la qualité de l'air

La pandémie nous l'a bien montré: quand l'air intérieur contaminé, porteur d'aérosols transmettant le virus du SARS-CoV-2, provoque une contagion et rend malades des membres de la communauté, c'est toute la société qui souffre. Elle souffre de maladies parfois mortelles, de deuils ou de séquelles et de Covid longs, mais elle souffre aussi de restrictions et de contraintes qui peuvent s'abattre sur elle: confinements, couvre-feux, télétravail, fermetures d'écoles ou de lieux de culture, usage étendu de pass sanitaires/vaccinaux, fermeture des frontières...

Nous n'en avons pas toujours conscience mais l'individu et le social, le macro et le micro sont intimement liés. D'ailleurs, en parlant d'air, nous savons désormais que le Covid se transmet essentiellement par les micro-gouttelettes contaminées de notre respiration aérosolisées dans des lieux clos mal ventilés.

Mais saviez-vous que les pics de contamination de Covid-19 (et aussi de grippe) sont souvent corrélés avec des pics de pollution atmosphérique? La pollution aux particules fines est d'origine naturelle (comme les nuages de sable du Sahara de ces derniers jours) ou issue de la combustion d'énergie fossile lors d'une période anticyclonique (comme l'Europe l'a connue ces dernières semaines). Les particules fines de l'air agiraient alors comme un abrasif sur nos voies respiratoires supérieures et inférieures, ce qui les rendrait plus sensibles aux virus respiratoires, tant au niveau de la fréquence que de la gravité de l'infection.

En un mot, si nous voulons endiguer efficacement la pandémie de Covid-19 et limiter la fréquence des cas graves, nous devrons collectivement veiller à l'amélioration de la qualité microbiologique de l'air intérieur et à la minimisation de la teneur en particules fines de l'air extérieur.

Nous pourrions même aller jusqu'à souhaiter que l'air, bien commun, devienne un commun, c'est-à-dire que sa préservation et ses normes de qualité soient du ressort d'une instance de gouvernance internationale.

En tant qu'individus faisant société, nous devrions pouvoir exiger de respirer un air qui ne nous rend pas malades. Mais, en contrepartie, nous ne pouvons sans doute pas nous soustraire à un certain nombre de règles et de normes pensées pour préserver ce bien commun. C'est un peu ce que nous avons commencé à faire en évitant de fumer dans les lieux clos recevant du public.

Le port du masque en lieux clos comme moyen de faire société

Aujourd'hui, la pandémie n'est pas terminée et les contaminations repartent même à la hausse avec un sous-variant d'Omicron nommé BA.2 ou ses prochains cousins qui risquent de prendre par surprise un gouvernement français qui a les yeux rivés sur les urnes, et ses homologues européens tout aussi empressés à vouloir tourner rapidement la page de cette pandémie.

Nous déplorons que l'obligation du port du masque ait été déjà levée un peu partout en Europe de l'Ouest. L'Italie se démarque de ce concours à la suppression la plus précoce des mesures sanitaires. L'Autriche a d'ailleurs dû réinstaurer les mesures levées quinze jours auparavant, tant la situation sanitaire y devient préoccupante. Le port du masque en lieux clos est en effet une mesure relativement simple et peu coûteuse, tant sur le plan comportemental que sociétal, permettant de limiter la transmission du virus par la voie aérosol dans les endroits mal ventilés et bondés.

Lorsque l'État se débarrasse de la responsabilité de cette obligation, il incombe alors aux individus de s'emparer du port du masque comme moyen de faire société, une société qui s'«arme» solidairement contre la maladie. Et à l'avenir, plutôt que de reléguer le masque aux archives de l'ère Covid, nous gagnerions à prendre l'habitude de porter un masque dès lors que certains d'entre nous, à commencer par les plus vulnérables, risquent de devenir malades –comme actuellement lorsque les indicateurs sanitaires restent défavorables.

Nous pouvons espérer que les gouvernants s'emparent enfin d'autres considérations concernant la qualité de l'air intérieur comme extérieur. Aussi bien qu'il existe des normes relatives au bruit ou à la qualité de l'eau, des normes pourraient être établies concernant la qualité de l'air intérieur a minima dans les espaces publics: les commerces (cafés, restaurants, magasins), les cinémas et théâtres, les établissements scolaires et universitaires, les bureaux partagés, les gares ferroviaires, les aérogares et les transports collectifs ainsi que, bien sûr, les lieux de soin. Ensuite, il faudra réfléchir aux bâtiments d'habitation, hauts lieux de transmission également.

Concilier les défis écologiques et sanitaires

Nous sommes conscients qu'il ne s'agit pas d'une question simple. Depuis des années, on conçoit le bâti en fonction de normes énergétiques qui visent à réduire un trop grand renouvellement d'air frais. Demander d'améliorer la qualité microbiologique de l'air intérieur où nous passons en moyenne 90% du temps de nos existences terrestres est un défi qui peut s'avérer difficile à relever, car nous devons aussi tenir compte de l'empreinte écologique du bâti. Il existe une panoplie de solutions technologiques, allant de la ventilation mécanique contrôlée à la filtration de l'air par des filtres HEPA (à haut niveau de filtration des particules fines), jusqu'à la purification de l'air par rayons ultraviolets.

Bref, il faudrait organiser, peut-être à l'échelle internationale, ou au moins européenne, un débat public reposant sur des bases scientifiques et technologiques pour travailler à l'établissement de procédés réalistes et de normes acceptables quant à la qualité microbiologique de l'air intérieur, tout en veillant à respecter le climat et la planète. En résumant les termes du défi qui se pose, si nous étions capables de rendre la qualité microbiologique de l'air intérieur que nous respirons de même ordre que celle de l'air extérieur, celui de la rue ou des terrasses de café, alors nous pourrions espérer éviter 95 à 99% des contaminations par le coronavirus, les virus de la grippe et les autres virus respiratoires, ou les agents microbiens comme le bacille de la tuberculose.

Par ailleurs, et plus que jamais, la lutte contre le changement climatique, en visant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, contribue à limiter la pollution de l'air extérieur par les particules fines ayant pour origine l'activité humaine. Lorsque les conditions météorologiques sont propices à ces pics de pollution que l'on enregistre dans nos environnements urbains, nous devrions redoubler d'efforts pour limiter la pollution par la combustion des hydrocarbures. C'est d'ailleurs peut-être l'une des seules raisons qui pourraient pousser les pouvoirs publics à recommander le port du masque à l'extérieur. Car les masques, notamment FFP2, sont des filtres efficaces vis-à-vis des particules fines.

Comme nous le verrons dans notre prochain article, améliorer la qualité de l'air intérieur ou lutter contre les émissions de gaz à effet de serre, c'est aussi interroger la place de l'humain au sein du vivant et l'importance de considérer la santé comme un bien commun planétaire à préserver.

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