Société

«Se libérer de quelque chose pour toujours»: qu'attendent les victimes de la justice?

Temps de lecture : 6 min

Malgré une place de plus en plus importante dans la procédure pénale, les attentes des victimes sont toujours difficilement intégrées. Pour les associations, une meilleure prise en compte de leurs besoins est pourtant essentielle et possible.

Cette photo prise le 2 septembre 2021 montre une partie de la salle d'audience temporaire installée au palais de justice de Paris, en prévision du procès des attentats du 13 novembre 2015, qui doit commencer le 8 septembre. | Thomas Coex / AFP
Cette photo prise le 2 septembre 2021 montre une partie de la salle d'audience temporaire installée au palais de justice de Paris, en prévision du procès des attentats du 13 novembre 2015, qui doit commencer le 8 septembre. | Thomas Coex / AFP

À la barre, elles étaient plus de 350 victimes des attentats du 13-Novembre, venues raconter l'indicible. Pendant cinq semaines entières, elles ont décrit l'enfer de ce vendredi soir, les traumatismes et les vies bouleversées à jamais. Historique sur bien des points, ce procès qui se tient devant la cour d'assises spéciale de Paris depuis septembre 2021 l'est aussi par la place sans équivalent accordée aux victimes. Elles sont près de 1.800 à s'être constituées partie civile. Une participation exceptionnelle qui pose la question de leurs attentes de la justice: en déposant plainte, en assistant au procès ou en témoignant, qu'espèrent les victimes?

Cette question semble d'autant plus importante que les victimes sont encore nombreuses à déplorer des carences tout au long de la procédure judiciaire. La prise en charge des violences conjugales et sexuelles en est un exemple parfait. Ces dernières années, la libération de la parole autour de ces violences a révélé un sentiment d'abandon du système pénal de la part de ces victimes.

Longtemps mise à l'écart de la procédure pénale, la victime est parvenue au fil des siècles à se faire une place. D'abord, via la question de la réparation du préjudice. En 1977, un premier texte relatif aux droits des victimes voit le jour avec l'instauration de la Commission d'indemnisation des victimes d'infractions (CIVI). Mais, si les pertes financières engendrées par le crime sont faciles à réparer, les séquelles psychologiques et les répercussions sur la vie sociale ne peuvent disparaître avec une somme d'argent.

À partir des années 1980, sous l'impulsion des travaux de victimologues anglo-saxons et de la création des associations de victimes, la nécessité de prendre en compte les besoins des victimes et leur souffrance apparaît. À travers la voie associative, l'accent est alors mis sur l'accompagnement –qu'il soit juridique, moral ou psychologique.

Reconnaissance et explication pour tourner la page

Au-delà de sa fonction punitive, la justice joue un rôle dans le cheminement de la reconstruction des victimes. «Il y a quelque chose de très important dans le fait de porter plainte. Finalement, il s'agit de refuser de rentrer dans un cycle de vengeance et d'accepter de déléguer le jugement de son bourreau à un tiers. Dans cette œuvre de justice, on espère se libérer de quelque chose pour toujours. J'aimerais me dire après le procès que j'ai été une victime, mais que cette période de ma vie appartient au passé», confie Arthur Dénouveaux, président de l'association Life for Paris et victime de l'attaque du Bataclan.

«Porter» ou «déposer plainte»: l'expression est bien choisie. À travers cet acte, les victimes veulent se libérer d'un poids. Mais le seul fait d'entamer une action en justice ne suffit pas à tourner la page.

Depuis plus de trente ans, la fédération France Victimes accompagne les personnes ayant subi une infraction. Olivia Mons, sa porte-parole, énonce trois raisons pour lesquelles les victimes attendent une réponse de la justice.

Elles cherchent d'abord une reconnaissance des faits subis et de leur état de victime. «Parfois, le seul fait de déposer plainte, de raconter leur histoire à un policier ou un gendarme qui leur confirme qu'elles ont été victimes d'une infraction et qu'elles ne sont pas responsables, suffit, soulève-t-elle. La procédure judiciaire est aussi le moyen d'avoir une connaissance de la vérité des faits. Enfin, il y a le besoin d'une sanction à laquelle seule la justice peut répondre. Pas forcément la peine maximum d'ailleurs, mais une peine utile et comprise. Finalement, plus qu'une attente sur la finalité de l'action judiciaire, les victimes ont besoin de compréhension, de cohérence et d'accompagnement.»

Un constat que corrobore une étude menée en 2004 par Jo-Anne Wemmers et Katie Cyr pour le Centre international de criminologie comparée (CICC), présentée au ministère de la Justice du Canada. Il en ressort que la majorité des victimes ne souhaitent pas influer sur la sentence, mais désirent avoir la possibilité de s'exprimer, d'être entendues, informées et traitées avec respect et considération.

Besoin de soutien face à une justice complexe et parfois violente

Méconnaître les besoins et les attentes des victimes, c'est prendre le risque d'ajouter de la violence à la violence. «La justice peut parfois être plus destructive que réparatrice», concède Olivia Mons. Mise en doute de sa parole, sentiment de ne pas être soutenue, incompréhension face à l'issue de la procédure…

Dans les années 1980, Martin Symonds, ancien policier devenu psychiatre, a été le premier à mettre en évidence le concept de victimisation secondaire. Ses travaux démontrent la souffrance créée par une mauvaise prise en charge et les blessures que cela peut engendrer. Ce risque est même reconnu par une directive européenne de 2012 relative aux droits et à la protection des victimes.

Delphine Morali Courivaud, psychiatre et directrice médicale de l'Institut de victimologie, reçoit des victimes de toutes sortes d'événements traumatiques et observe cette difficulté du parcours judiciaire: «Le dépôt de plainte est une étape compliquée à laquelle il faut bien préparer la victime. Après, il y a la question de l'aboutissement ou non à un procès et de la condamnation. Ce que j'explique souvent à mes patients, c'est que la justice n'est pas toujours juste au sens moral du terme. La justice se base sur des textes de loi, des choses carrées et objectives, et cela n'est pas toujours suffisant pour pouvoir condamner un agresseur. Cela peut être extrêmement violent pour une victime, car elle va le ressentir comme un rejet et une négation de ce qu'elle a vécu et de sa parole, alors que ce n'est évidemment pas ça.»

Changer de regard sur les victimes

Malgré tout, les choses évoluent, notamment grâce à la formation des professionnels à la prise en charge des victimes –cependant encore loin d'être généralisée. «Les victimes qui souffrent de stress post-traumatique ont encore beaucoup de difficulté à être crues, constate la Dre Morali Courivaud. Il y a un symptôme très particulier, la dissociation, qui va inhiber les émotions et perturber la mémoire. Si le juge, le gendarme ou le policier qui reçoit la victime n'est pas formé à ce trouble, il peut avoir l'impression que la victime affabule. C'est par exemple souvent le cas avec les migrants en situation irrégulière.»

Notre société est empreinte de stéréotypes sur la victime: on l'imagine vengeresse ou au contraire, fragile. Ses réactions sont scrutées et effraient. Ces représentations peuvent également expliquer la prudence de la justice envers la participation des victimes tout au long de la procédure pénale.

Quatre mois après le début du procès des attentats et malgré la place qui leur a été accordée, Arthur Dénouveaux fait part d'une certaine frustration: «La parole des victimes est sacrée, il faut donc contrôler qu'elle ne déborde pas. Nous avons eu le droit d'expliquer nos douleurs, d'aller nous mettre à nu à la barre, mais c'est tout. Par exemple, contrairement aux journalistes et aux avocats, nous n'avons pas le droit d'utiliser notre téléphone. C'est un détail, mais c'est très symbolique. J'ai parfois eu l'impression d'être considéré comme un chaudron qui menace d'exploser à tout instant. Il faut bien nous contenir, nous mettre des professionnels pour nous représenter et nous maintenir à distance.» La parole est écoutée, mais pas encore totalement libérée des carcans de la procédure judiciaire traditionnelle.

Une prise en compte plus globale: la justice restaurative

Il y a pourtant une mesure judiciaire grâce à laquelle la souffrance et les questionnements des victimes ont toute la place de s'exprimer. Prévue par la loi depuis 2014, la justice restaurative (ou réparatrice) permet un espace de dialogue libre entre victimes et auteurs d'une infraction.

«Elle vient compléter l'œuvre de justice en abordant l'ensemble des attentes des victimes, estime Robert Cario, professeur émérite en criminologie et fondateur de l'Institut français pour la justice restaurative (IFJR). Le juge pénal s'intéresse à l'infraction, il va sanctionner l'acte, indemniser les dommages; la justice restaurative se focalise sur les répercussions du crime. Elle permet de poser des questions auxquelles le procès pénal n'est pas compétent pour répondre. Pourquoi moi? Pourquoi lui? Qu'ai-je fait pour que cela arrive? Qu'aurais-je pu faire pour que ça n'arrive pas? Comment vais-je pouvoir retrouver une posture affective adaptée? La parole n'est certes pas magique, mais c'est une vraie libération.»

Si les premières enquêtes réalisées par l'IFJR montrent un impact positif tant du côté des personnes mises en cause que des victimes, il reste certains verrous à faire sauter: «Certains acteurs de la chaîne pénale n'entendent pas forcément que quand les conditions sont réunies, ils ne peuvent pas empêcher la mesure restaurative d'avoir lieu. D'une certaine manière, il s'agit de partager leur imperium. Le cas de Georges Saline, le père d'une des victimes du Bataclan, est très révélateur: il demande à participer à une mesure de justice réparatrice et répond à tous les critères. Pourtant, malgré le fait que ce soit un droit, sa requête a été refusée. Les raisons sont évidemment très politiques. Il y a encore un peu de chemin.»

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