Médias / Monde

«Opération London Bridge» ou comment les médias anglais se préparent à la mort d'Elizabeth II

Temps de lecture : 7 min

Le sujet est tabou, pourtant ce sera sans doute le plus gros événement médiatique de l'histoire du Royaume-Uni. Alors ça se travaille.

La reine Elizabeht II encore en vie, le 8 juillet 2021. | Christopher Furlong / POOL / AFP
La reine Elizabeht II encore en vie, le 8 juillet 2021. | Christopher Furlong / POOL / AFP

«Imagine, rater la phrase la plus importante de ta carrière à cause d'un verre…» L'annonce de la mort d'Elizabeth II, en Angleterre les correspondants royaux y pensent parfois avant de reprendre une tournée au pub. Pourtant c'est un sujet dont ces journalistes préfèrent ne pas parler tant il est «sensible». Confidentiel même, d'après les recommandations qu'ils ont reçues du palais de Buckingham.

À bientôt 96 ans, les apparitions publiques de Sa Majesté se font logiquement de plus en plus rares. Finies inaugurations et tournées, en cette année de jubilé ce sont ses héritiers qui parcourent le Commonwealth en son nom pour célébrer ses 70 ans sur le trône. Après cinq mois de visioconférences pour des problèmes de mobilité et un Covid léger, Elizabeth II est réapparue le 29 mars pour la messe donnée à Londres en hommage à son mari Philip. Appuyée sur une canne, son pas était lent et on avait pris soin d'écourter son trajet au maximum.

La reine Elizabeth II à la messe donnée en hommage à son défunt mari le prince Philip, à l'abbaye de Westminster, le 29 mars 2022. | Richard Pohle / POOL / AFP

Ces soucis de santé ont remis la triste mais inévitable question de son décès au cœur des préoccupations de tout un tas de gens, que ce soit dans les ministères, chez Jaguar Land Rover, aux services marketing des fabricants de mugs ou parmi les rédacteurs en chef de médias. Pour Paul Harrison, qui a été le correspondant royal de Sky News de 2010 à 2015, «l'événement sera tellement historique qu'il doit être préparé. Et cela implique aussi de planifier sa couverture médiatique.»

Opération London Bridge

L'onde de choc sera immense. Un peu comme une catastrophe ou un attentat, on se souviendra où on était quand on a appris la disparition de la Reine. En 2017 Sam Knight publiait dans le Guardian un long article sur ce qui arrivera ce jour-là, une opération minutieusement préparée par Buckingham dont le nom de code largement éventé est «Opération London Bridge».

D'abord, le secrétaire particulier de Sa Majesté préviendra le Premier ministre sur une ligne sécurisée, avant d'informer les gouvernements du Commonwealth et d'envoyer une dépêche à la presse. Partout, les officiels enfileront des brassards noirs, les drapeaux seront mis en berne. Des coups de canon jusqu'aux funérailles nationales dix jours plus tard dans l'abbaye de Westminster, Buckingham a anticipé au point de savoir à peu près qui sera assis à quelle place pendant la messe.

Dans les rédactions aussi une énorme machine se mettra en marche. Quand la dépêche tombera, au sein de la BBC une alarme retentira et une lumière s'allumera en studios pour prévenir de l'événement majeur.

Il y a ces heures de rétrospectives et kilomètres d'articles froids, mais les journalistes devront aussi être prêts pour tenir dix jours d'info en continu.

«Au Guardian, le rédacteur en chef adjoint a une liste de sujets épinglés dans son bureau. On raconte que le Times a onze jours de contenus prêts à être imprimés. Chez SkyNews et ITN, où pendant des années on a répété la mort de la Reine en utilisant comme nom de substitution “Mrs Robinson”, on appellera les experts de la royauté à qui on a fait signer des contrats pour intervenir en exclusivité», décrivait Sam Knight. Beaucoup de choses ont donc été pensées, depuis longtemps, jusqu'aux playlists tristes à diffuser sur les radios entre deux flash infos.

Breaking news et marathon

Il y a ces heures de rétrospectives et kilomètres d'articles froids stockés dans des coffres-forts, mais les journalistes devront aussi être prêts pour tenir dix jours d'info en continu. Un marathon. Les chaînes devraient déprogrammer tout ce qui semblera irrespectueux en période de «deuil national de catégorie 1». Dans chaque média, quelques programmateurs, présentateurs et reporters triés sur le volet ont discrètement été briefés.

Pour ceux qui apparaîtront à l'antenne, «les répétitions sont nécessaires mais rares, il y a toujours un risque de fuite et donc de rumeur» nous confie l'un d'eux (la mésaventure est arrivée à la BBC en 2015, la chaîne avait dû présenter des excuses publiques). Il faudra être précis et digne, capable de commenter les grandes dates du règne d'Elizabeth, retracer sa vie de cheffe d'État, de femme, enchaîner les anecdotes sur sa passion pour les chevaux ou les corgis, mais le plus important sera de trouver «le ton juste».

Leur préparation consiste aussi à toujours avoir une veste et une cravate noires sous la main. Au travail mais aussi en week-end, et même en vacances. Ne pas être en noir ce jour-là serait considéré comme un manque de respect, une faute professionnelle. Le journaliste qui en 2002 avait annoncé la mort de la Reine Mère vêtu d'un costume gris et d'une cravate prune en a fait les frais.

Certains correspondants royaux savent donc déjà ce qu'ils porteront le jour des funérailles, des stylistes y ont réfléchi. Ils restent joignables à toute heure du jour et de la nuit. Quand la Reine accuse une baisse de forme, ils redoutent ces lignes du métro londonien sur lesquelles on ne capte rien. Pendant les anniversaires, les mariages, les soirées, ils évitent de se mettre la tête à l'envers. La pression est réelle, c'est l'information de leur carrière qu'ils n'auront pas le droit de foirer. Il faudra être opérationnel en quelques secondes, pour faire partager au public des instants historiques.

Un dispositif gravé dans le marbre

Côté technique, les positions médias sont déjà définies et chacun y est rôdé. «Il y a une telle intendance autour des mariages ou funérailles royaux que c'est réglé comme du papier à musique, pour ça les Anglais sont bons, convient Georges de Keerle, ancien photographe royal et directeur éditorial de Getty Images à Londres. Il y aura des objectifs à l'entrée de l'abbaye, dans la nef, à la sortie… un dispositif semblable à celui mis en place pour la Reine Mère, en 2002. C'est calé depuis longtemps.»

Le cercueil de la Reine mère à Westminster Hall, le 8 avril 2002, veille de la cérémonie funéraire à l'abbaye de Westminster. | Adrian Dennis / AFP

Paul Harrison confirme que pour la télévision aussi «tout est gravé dans le marbre, des positions de caméras aux autorisations pour les hélicoptères». Les médias internationaux convergeront eux aussi vers le château de Windsor, Buckingham Palace et autres lieux symboliques. Partout dans le monde, le public sera en demande d'images. Georges de Keerle précise que «si la reine meurt à Windsor, les photographes savent très bien d'où ils pourront avoir les voitures des membres de la famille qui arrivent et repartent du château». Des clichés qui alimenteront quotidiens et sites internet pendant quelques jours.

«Ensuite le cortège qui conduira la dépouille à Londres prendra sans doute l'autoroute M4, imagine Georges. Elle sera fermée mais avec un peu de débrouille, on peut trouver un beau point de vue sur le cortège et ses escortes, depuis un pont qui la traverse par exemple. Il y aura des gens au bord des routes, des fleurs sur le Mall, tout ça sera évidemment très visuel.»

Au lendemain des funérailles du prince Philip, qui pourtant se sont déroulées en tout petit comité pour raison de pandémie mondiale, le photographe Arthur Edwards, qui suit la famille royale pour le Sun depuis quarante-cinq ans, résumait ainsi la cérémonie sur Twitter: «Un jour historique. Personne au monde ne sait faire ça mieux.»

La mort d'Elizabeth Windsor marquera la fin d'une ère et le début d'une autre: les premiers jours du règne de son fils Charles. Le moment venu, il lui faudra à son tour apparaître, se rendre visible du public et des médias, incarner le futur de la monarchie. «Le protocole autour de ce genre de moment laisse peu de place à la spontanéité, analyse Paul Harrison, mais la famille royale réserve souvent des surprises –comme la promenade impromptue de William et son frère la nuit précédant le mariage avec Kate, par exemple. Il y aura de l'émotion, mais la famille donnera avant tout une image digne et unie.»

Pour l'émotion sans retenue, c'est donc du côté de la foule que se tourneront les objectifs. «Le public viendra tôt pour avoir les meilleures places. Pour un photographe il s'agira de repérer un groupe intéressant, avec le potentiel pour une image forte, se placer à côté et attendre le moment, le coup de bol aussi», explique Georges de Keerle. «Un photographe d'agence avec une position attribuée se pointera à l'heure et à l'endroit où il doit être, mais un indépendant peut prendre une initiative: des positions vont peut-être se négocier en payant des accès à des particuliers, pour avoir une perspective différente…»

Ce seront les premières funérailles d'un monarque britannique depuis 1952. Si le Palais anticipe tant les choses mais souhaite les garder aussi confidentielles que possible, c'est non seulement car le sujet est «inconvenant» mais aussi pour garder un contrôle sur le récit, la pompe et la mise en scène essentiels à l'institution. La Firme repose sur l'adhésion du peuple à son image, elle a donc besoin des médias pour la véhiculer au mieux.

L'an dernier, Politico dévoilait comme une exclusivité certaines de ces informations communiquées à la presse sous le sceau du secret à propos de l'opération London Bridge. Scandale et grincements de dents au Palais. Ces indications étaient destinées à permettre d'anticiper un dispositif média, mais ne devaient en aucun cas devenir un matériel éditorial. C'était le deal. Depuis, Buckingham ferme les vannes.

Officiellement, dans le monde des chroniqueurs royaux l'actualité est donc ailleurs. «Cette année le mot d'ordre c'est jubilé jubilé jubilé» martèlent-ils. Officieusement, les plus pessimistes croisent les doigts pour que la Reine soit assez solide pour une apparition au balcon en juin, lors de la grande parade militaire Trooping the Colour (pour laquelle les places se sont vendues en moins de 60 secondes). Les plus optimistes, eux, rappellent que sa mère Queen Mum a vécu jusqu'à 101 ans. Ça pourrait être héréditaire.

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