Société

Avec sa nouvelle constitution apostolique, le pape François renforce ses pouvoirs

Temps de lecture : 6 min

La publication très attendue de «Praedicate Evangelium», les nouvelles règles qui régissent l'administration vaticane, prévoit plus d'horizontalité tout en renforçant paradoxalement la verticalité.

Le pape François pendant sa prière de l'Angélus, depuis la fenêtre du palais apostolique qui surplombe la place Saint-Pierre au Vatican, le 27 mars 2022. | Vincenzo Pinto / AFP
Le pape François pendant sa prière de l'Angélus, depuis la fenêtre du palais apostolique qui surplombe la place Saint-Pierre au Vatican, le 27 mars 2022. | Vincenzo Pinto / AFP

Neuf ans jour pour jour après l'installation de François comme évêque de Rome, le Saint-Siège a publié samedi 19 mars, jour de la fête de la Saint-Joseph, une nouvelle constitution régissant la Curie: Praedicate Evangelium («Proclamez l'Évangile»). Elle entrera en vigueur lors de la Pentecôte, le 5 juin prochain. Très attendue, maintes fois annoncée, cette nouvelle constitution redéfinit les structures de l'administration vaticane, laquelle doit désormais mettre l'évangélisation et la charité au cœur de son action, au service du pape et des évêques.

Personne n'attendait vraiment cette publication ces jours-ci. La presse vaticane ne fut même pas prévenue. Lors de la conférence de presse de présentation de cette constitution, le 21 mars, le président de l'Association des journalistes accrédités au Vatican (Aigav), Loup Besmond de Senneville, correspondant au Vatican du quotidien La Croix, s'étonna des conditions de publication de Praedicate Evangelium, «sans annonce préalable ou avec une distribution sous embargo», et qui plus est, rédigée seulement en italien.

Il est vrai qu'il semble y avoir eu une certaine précipitation: dans la version présentée, certaines coquilles n'avaient pas été corrigées, des articles manquaient… Des précisions devraient être bientôt apportées. Néanmoins, ces cinquante-quatre pages répondent aux demandes des cardinaux en 2013 lorsque le cardinal argentin fut élu pape: ceux-ci souhaitaient une réforme profonde de la bureaucratie pontificale et une certaine décentralisation. Praedicate Evangelium va donc dans ce sens mais des interrogations demeurent, notamment s'agissant du rôle du pape.

«Un changement historique»

Parmi les nouveautés de cette constitution, on ne parle plus de «congrégation» ni de «conseil pontifical» qui nécessitaient un prélat à leur tête, mais de «dicastère» dirigé par un préfet, ecclésiastique ou laïc, homme ou femme, car «le pape, les évêques et les autres ministres ordonnés ne sont pas les seuls évangélisateurs de l'Église», comme le précise le préambule.

Il s'agit là d'un «changement historique». Ce n'est plus l'état de vie qui importe pour diriger un service de la Curie mais la lettre de mission donnée par le pape qui peut désigner un laïc qualifié et compétent, homme ou femme, s'il le désire. Autrement dit, pour exercer une responsabilité curiale, il ne sera plus nécessaire d'avoir reçu le sacrement de l'Ordre. Ajoutons qu'une fonction à la Curie, quelle qu'elle soit, s'exerce durant cinq ans renouvelable une fois, ceci pour éviter d'y faire carrière.

En tête des dicastères, celui «pour l'évangélisation». Il fusionne la Congrégation pour l'évangélisation des peuples (qui gérait les pays en voie de développement), le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation, et sera directement dirigé par le pape avec deux pro-préfets. Ce n'est pas une réelle nouveauté: jusqu'au Concile Vatican II (1962-1965), le pape était le préfet du Saint-Office. Mais il est étonnant que le pape, qui prône la décentralisation, prenne la tête personnellement d'un tel service.

Notons le nouveau dicastère pour le service de la Charité, dirigé par l'Aumônier apostolique, actuellement le cardinal polonais Konrad Krajewski. Il se situe en troisième position dans la nouvelle organisation curiale, signe de l'attention particulière de François pour les pauvres et les exclus. Praedicate Evangelium précise que «le Pontife romain, en cas d'indigence particulière ou d'autres besoins, s'occupe personnellement des aides à allouer».

Organigramme bousculé

La commission pontificale pour la protection des mineurs présidée par le cardinal capucin Sean O'Malley, archevêque de Boston, rejoint le dicastère pour la doctrine de la foi, désormais en deuxième position dans l'organigramme curial. Les membres de cette commission pourront peser sur les décisions prises à l'encontre des clercs prédateurs et leur application. Le cardinal O'Malley s'en est félicité, estimant que François «a fait de la sauvegarde et de la protection des mineurs un élément fondamental de la structure du gouvernement central de l'Église». Précisons que cette commission gardera un accès direct au pape.

Si Praedicate Evangelium introduit un peu plus d'horizontalité dans l'Église, elle maintient, dans le même temps, la verticalité et même la consolide.

Par ailleurs, la secrétairerie d'État perd ses derniers pouvoirs et n'est plus qu'un secrétariat papal qui est «régi par le secrétaire d'État». C'est lui qui devra «convoqu[er]» et «coordonn[er]» les réunions des chefs de dicastères, «en vue de favoriser une plus grande cohérence et transparence dans le travail de la Curie, par ordre du Pontife romain». Praedicate Evangelium ne parle pas de «cardinal-secrétaire d'État», ce qui signifie qu'un laïc, là aussi, peut être nommé à sa tête… par le pape.

C'est le paradoxe de cette constitution: elle est censée favoriser la synodalité et la décentralisation en donnant davantage de pouvoirs aux laïcs ainsi qu'aux conférences épiscopales (nationales et continentales). Dans cette perspective et en vue de l'évangélisation, la Curie n'est plus seulement au service du pape mais aussi au service des Églises locales. Mais le rôle du pape s'en trouve renforcé, rien ne peut se décider sans lui, sans son consentement express. Si Praedicate Evangelium introduit un peu plus d'horizontalité dans l'Église, elle maintient, dans le même temps, la verticalité et même la consolide. Le lien est désormais plus direct entre le pape et les évêques et tout remonte à lui seul, qui décide seul en dernier ressort après consultation (éventuelle).

Première pierre de l'Église synodale

Pourtant, Praedicate Evangelium demeure un texte majeur de ce pontificat, qui officialise un certain nombre de décisions prises par le pape durant ces neuf dernières années. Des services avaient déjà été regroupés: les affaires économiques avec le secrétariat pour l'économie en 2014, les médias en 2015, Justice et Paix et les migrants en 2016… Également, le pape jésuite avait déjà introduit des laïcs en responsabilité à la Curie. Ainsi en 2018 a-t-il nommé à la tête du dicastère pour la communication Paolo Ruffini, un journaliste éprouvé.

Début 2020, il promouvait Francesca Giovanni sous-secrétaire pour les relations avec les États, c'est-à-dire ministre des Affaires étrangères du Vatican. En novembre 2021, c'était la franciscaine Raffaella Petrini qui devenait secrétaire générale du Gouvernorat de l'État de la Cité du Vatican, chapeautant ainsi l'administration, les musées, la poste et la police du Saint-Siège. Quelques mois auparavant, la salésienne de Don Bosco, Alessandra Smerilli, devenait numéro deux du dicastère pour le Service du développement intégral, où elle a la charge de mettre ses compétences en économie au service des Églises locales. Toujours en 2021, la nomination de la xavière Nathalie Becquart comme sous-secrétaire du Synode des évêques fut saluée comme une avancée, l'intéressée parlant même d'une «nomination prophétique».

En réalité, Praedicate Evangelium constitue sans doute une première pierre de l'Église synodale voulue par le pape, lequel a convoqué un Synode sur la synodalité en octobre 2023. Depuis l'an dernier, les chrétiens de tous les pays réfléchissent sur l'Église de demain et d'autres décisions devraient être prises à cette occasion, entre autres sur une revalorisation des conférences épiscopales. De fait, il ne peut y avoir de réforme sérieuse de la Curie s'il n'y a pas une réflexion sur les rôles attribués à chacun, notamment aux conférences épiscopales.

Du reste, Praedicate Evangelium évoque la décentralisation de l'Église, un vœu cher au pape qui en parlait déjà dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (n° 31), programme de son pontificat. En effet, l'Église n'a plus les moyens de tout centraliser à Rome, elle n'a plus assez de personnels pour traiter les dossiers. Depuis son élection, certains départs à la retraite ne sont pas remplacés et la pandémie a grevé lourdement les finances du Saint-Siège qui «accus[ait] plus de 49 millions de déficit» l'an dernier dans son budget prévisionnel.

Cette réforme «va coûter très cher» au Vatican, lequel devra désormais régler les cotisations de retraite et d'assurance maladie des fonctionnaires (clercs ou laïcs) qualifiés qu'il souhaite à la Curie. Jusqu'alors elles étaient prises en charge par les diocèses et communautés religieuses auxquels appartenaient les fonctionnaires de la Curie.

La nouvelle constitution apostolique n'est donc pas le tout de la réforme de la Curie mais seulement une étape. Le Synode sur la synodalité devrait compléter les manques de ce document qui, seul, apparaît clairement bancal, en dépit d'avancées réelles. La plus visible de ces carences est le pouvoir renforcé du pape, lequel pourtant dans Evangelii Gaudium (toujours au n° 31) appelle à une conversion de la papauté. Sans doute ne faudra-t-il pas s'arrêter à la décentralisation mais tendre vers une déconcentration des pouvoirs en répartissant à travers le monde certains services de la Curie, comme a pu le faire l'Organisation des Nations unies (ONU). Ce type d'organisation éviterait l'isolement de l'administration du pape et la rapprocherait des conférences épiscopales, donc des réalités et des défis que doivent affronter les chrétiens. Praedicate Evangelium n'est donc pas un aboutissement mais au contraire un jalon sur le chemin de la réforme profonde que doit entreprendre l'Église catholique.

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