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Les Russes téléchargent Wikipédia en masse avant qu'il ne soit interdit

Temps de lecture : 9 min

En Russie, Instagram et Facebook sont déjà bannis. Heureusement, il existe un moyen de télécharger l'intégralité de l'encyclopédie en ligne.

Capture d'écran Wikipédia Russia | Montage Slate.fr
Capture d'écran Wikipédia Russia | Montage Slate.fr

Le 1er mars, après une semaine d'horreur en Ukraine, des rapports ont dévoilé que le bureau de la censure avait menacé de bloquer le Wikipédia russe. Un homme de 32 ans, que nous appellerons Alexander, a alors décidé de télécharger au plus vite une copie du Wikipédia dans sa langue afin de l'avoir à disposition avec lui, dans l'est du pays.

«Je l'ai fait juste au cas où», m'a-t-il expliqué par le biais d'Instagram Messenger avant de me confier que lui et sa femme étaient «en train d'essayer de partir pour un autre pays» avec leurs deux chiens, Prime et Shaggy. Instagram est bloqué en Russie mais beaucoup continuent d'y avoir accès grâce à un VPN. Le lundi 21 mars, le gouvernement russe a officiellement déclaré que Facebook et Instagram étaient des «organisations extrémistes».

Alexander n'est ni un éditeur régulier de Wikipédia ni un enthousiaste à tous crins, mais il veut pouvoir disposer d'informations basées sur des sources fiables, neutres et indépendantes du Kremlin. Il aime lire Wikipédia pour apprendre des choses sur tout un tas de sujets –du plus frivole (Mozart et la scatologie) au plus complexe (géopolitique)– et il considère que Wikipédia est plus fiable que les médias russes. Après s'être plaint que sa vie s'effondrait et de la désillusion à laquelle son pays l'obligeait à se confronter, il n'a pas tardé à partager sa sympathie pour l'Ukraine: «J'ai presque honte de parler des problèmes qu'on a en Russie en ce moment.»

La Russie bille en tête

Alexander n'a pas été le seul citoyen russe à faire une copie locale de Wikipédia. Les données laissent entendre qu'après les menaces de censure, les Russes se sont mis à télécharger Wikipédia à la pelle. En ce moment, la Russie est le pays où Wikipédia est le plus téléchargé –et de très très loin. Avant l'invasion de l'Ukraine elle faisait rarement partie du top 10, mais depuis le 24 février elle reste bien ancrée en tête de peloton.

Le fichier de 29 gigaoctets contenant Wikipédia en russe a été téléchargé rien moins que 105.889 fois au cours des quinze premiers jours de mars, ce qui représente une augmentation de plus de 4.000% par rapport à la première quinzaine de janvier. Selon Stephane Coillet-Matillon, qui dirige Kiwix, la structure qui permet de réaliser cette opération, les téléchargements russes constituent désormais 42% de tout le trafic sur les serveurs de Kiwix, contre à peine 2% en 2021. «Nous avons assisté au même genre de phénomène en 2017 lorsque la Turquie a bloqué Wikipédia», dit-il, «mais là, c'est une tout autre dimension».

Il sait exactement ce qu'il dira si les autorité l'interroge, plaisante-t-il: «Je peux tout expliquer! Absolument tout!»

Wikipédia est une encyclopédie gratuite téléchargeable par n'importe qui. C'est ce qui se rapproche le plus de la plus grosse somme des connaissances humaines qui ait jamais existé, et ça tient dans une toute petite clé USB à glisser dans la poche ou à ranger dans un tiroir. Les informations du Wikipédia en russe, qui occuperaient à peu près 667 volumes d'encyclopédie, pèsent 30 grammes, tiennent dans le creux de la main et vous garantissent que quelles que soient les restrictions sur internet ou les blocages de VPN mis en place par le Kremlin, vous aurez toujours accès à cette information libre et gratuite.

Malgré les menaces, la Russie n'a pas encore bloqué Wikipédia (l'agence de censure du Kremlin, le Roskomnadzor, a spécifiquement averti qu'elle pourrait interdire Wikipédia parce que l'article russophone sur la récente invasion de l'Ukraine ne s'alignait pas avec la version du Kremlin). Mais certains craignent que cela finisse par arriver.

Le président Vladimir Poutine a promulgué une loi draconienne qui prévoit quinze années de prison pour tout journaliste dont les propos ne seraient pas en accord avec ceux du Kremlin, incitant CNN, la BBC et d'autres médias à suspendre leurs diffusions. Microsoft, Apple et Google ont interrompu leurs services dans un geste de protestation politique, et la Russie a interdit Facebook et Instagram. L'hostilité du pays à l'égard des médias va plus loin que ses récents avertissements: ces dernières semaines, un éditeur très actif de Wikipédia a été arrêté pour diffusion de «contenu faux et antirusse».

Sachant tout cela, Alexander est conscient que si la situation s'aggrave, le simple fait de télécharger Wikipédia lui vaudra des problèmes, mais il sait exactement ce qu'il dira si les autorité l'interroge, plaisante-t-il: «Je peux tout expliquer! Absolument tout!»

Hors ligne

La Russie a censuré Wikipédia en 2015 à cause d'articles qu'elle considérait comme inappropriés, comme «Fumer du Cannabis» et «Tcharas», une sorte de haschisch. Le Roskomnadzor a envoyé un courrier pour demander que l'article «Tcharas» soit retiré, ce que Wikimedia Russia a refusé. En réaction, le Roskomnadzor a bloqué tout le site pendant presque une journée. Le Kremlin semble même éditer Wikipédia lui-même, comme le montre sur Twitter le bot @RuGovEdits qui suit depuis longtemps les corrections faites à partir des ordinateurs du gouvernement russe.

La Wikimedia Foundation s'est montrée très ouverte ces dernières semaines sur son soutien à l'Ukraine et à la liberté des informations, en commençant par diffuser une déclaration appelant à mettre un terme pacifiquement au conflit en Ukraine, puis une autre concernant la demande de retrait envoyée par le gouvernement russe.

Depuis ses tout débuts, l'encyclopédie en ligne tâche d'être aussi une encyclopédie hors ligne.

Wikipédia peut vous expliquer les symptômes de l'intoxication au monoxyde de carbone et vous détailler chacun des 124 vers de fiction notables. Mais malgré toute sa tentaculaire magnificence, il ne sert à peu près à rien aux 4 milliards de personnes qui n'ont pas accès à internet. «Wikipédia ne peut s'épanouir et s'améliorer que s'il est accessible au maximum de gens possible», m'a expliqué par mail Jorge Vargas, directeur des partenariats régionaux à la Wikimedia Foundation.

Dans ce but, Wikipédia fait systématiquement un dump de ses bases de données, accessible publiquement, que Kiwix compresse en une archive afin de le rendre plus facile à partager. L'intégralité du Wikipédia en anglais, de la «Liste des dinosaures baptisés de façon non-officielle» à «Putois domestiques» en passant par «Plancher» et tout ce qu'il y a dans l'intervalle, représente 87 gigaoctets avec les images, ou 47 gigaoctets sans. Le Wikipédia en russe est encore plus petit, puisqu'il contient 1,8 million d'articles contre 6,4 millions pour la version anglaise.

Depuis ses tout débuts, l'encyclopédie en ligne tâche d'être aussi une encyclopédie hors ligne. Il y a eu Wikipédia en DVD en 2006, une liseuse «WikiReader» lancée en 2009, des livres imprimés à la demande en 2008, une version imprimée de Wikipédia sous forme d'installation artistique en 2015 et différentes applications au fil des années.

Ça fait à peu près quinze ans que Kiwix fonctionne. Lors d'un échange vidéo, Stephane Coillet-Matillon m'a dit soupçonner que le récent pic de téléchargements depuis la Russie soit encore plus intense que ce que laissent entendre les données. «En Russie, des tas de gens utilisent un VPN ou un navigateur Tor, qui empêchent de les localiser», explique-t-il.

Cela leur permet de contourner certains blocages d'internet par le gouvernement, mais cela signifie également que Kiwix ne peut obtenir de statistiques précises sur le nombre de fois où Wikipédia a été téléchargé en Russie. Pour compliquer les choses, il existe quelques quelques autres moyens de télécharger le contenu de Wikipédia en dehors de Kiwix.

Par-delà internet

Coillet-Matillon m'a expliqué avoir vu le même type de pics de téléchargements après des censures de Wikipédia par des gouvernements –en Turquie en 2017, au Venezuela en 2019 et en Chine à différentes reprises– depuis que Kiwix a commencé à collecter des données en 2012. «Quand on vit dans un lieu où internet n'est pas fiable, télécharger Wikipédia est le meilleur moyen de s'assurer d'y avoir accès», commente-t-il. On peut avoir recours à un VPN pour contourner les restrictions gouvernementales, mais pas si un gouvernement bloque tous les accès aux adresses IP étrangères.

Si le Wikipédia en anglais est le téléchargement le plus populaire de Kiwix, le service dispose de toutes sortes d'autres fichiers comme des conférences TED, des simulations scientifiques PhET, des contenus de la Khan Academy et plus encore. Ces dernières semaines, il a œuvré à développer des ressources sur les soins médicaux de guerre en ukrainien, qu'il espère diffuser afin de fournir des informations vitales sur les champs de bataille.

«Atteindre des lecteurs dans les régions du monde où l'accès à internet est limité est une priorité stratégique pour la Wikimedia Foundation et le mouvement Wikimedia», explique Vargas. Une des manières d'y parvenir pour la fondation consiste à soutenir financièrement Kiwix, dont environ 80% des lecteurs sont dans l'hémisphère sud. «En comparaison, 75 à 80% des lecteurs de Wikipédia sont dans l'hémisphère nord, donc on se complète bien», conclut Coillet-Matillon. Les autres revenus de Kiwix proviennent de donateurs et de la vente de hotspots.

«Quand nous avons commencé, nous visions des écoles dans des zones rurales d'Afrique. Mais aujourd'hui, notre travail arrive dans des camps de réfugiés, en Antarctique et dans des prisons.»
Stephane Coillet-Matillon, dirigeant de Kiwix

Kiwix est un organisme à but non lucratif et sans publicité dont les principaux services sont mis à disposition gratuitement, mais il y en a un qu'il fait payer, et il est très apprécié par ceux que l'on appelle les «preppers», ces personnes qui se préparent à la fin du monde. À l'aide d'un ordinateur Raspberry Pi, les clients peuvent alimenter un réseau wifi local capable de diffuser du contenu à plusieurs appareils.

Donc en cas de fin du monde, vous disposez d'une mine d'informations pour vous aider à rebâtir une société post-apocalyptique. Vous pouvez soit tout configurer vous-mêmes gratuitement, soit pour 15 dollars [environ 13 euros 70, ndlr] acheter toute la formule, prête à l'emploi, à Kiwix. L'accès à l'intégralité des données de Kiwix, avec les vidéos TED, la bibliothèque Gutenberg et Stack Exchange, coûte 29 dollars. (Coillet-Matillon trouve que la préparation à la fin du monde, c'est «très américain».)

C'est une petite structure: Kiwix compte quatre employés et une douzaine de bénévoles actifs. «Quand nous avons commencé, nous visions des écoles dans des zones rurales d'Afrique. Mais aujourd'hui, notre travail arrive dans des camps de réfugiés, en Antarctique et dans des prisons. Nous allons aller partout –vraiment partout», dit Coillet-Matillon.

Kiwix a introduit Wikipédia dans de minuscules villages des Andes équatoriennes, dans des expéditions de VTT, dans des salles de classe d'Afrique de l'Ouest, dans des missions sous-marines tout au fond des mers, et dans 200 pays –jusqu'en Corée du Nord. Une organisation appelée Flash Drives for Freedom collecte des clés USB et des cartes SD, y stocke le Wikipédia en coréen et d'autres éléments culturels, et les fait passer clandestinement en Corée du Nord pour qu'elles soient distribuées par le biais d'un système douteusement qualifié de «marché noir sain». Un astronaute a édité Wikipédia depuis l'espace et des chercheurs ont apporté avec eux l'encyclopédie en ligne jusqu'aux tréfonds de la planète, où la connexion internet est encore plus mauvaise que là-haut.

L'omniscience sans connexion

Joshua Montgomery, cosmologue et théoricien, a passé plusieurs étés et une période de onze mois au Pôle Sud dans le cadre de ses recherches. «La base antarctique n'a que quelques heures d'internet par jour, et les bandes passantes sont assez pourries», m'a-t-il révélé dans un mail. Après son premier été au Pôle Sud sans Wikipédia, il a compris qu'il allait falloir faire quelque chose.

Lorsqu'il y est retourné en 2018, il a configuré un serveur Kiwix sur un Raspberry Pi pour permettre au groupe de l'utiliser à la fois comme une inestimable ressource scientifique et comme un moyen de régler les inévitables discussions qui faisaient rage pendant les heures où internet était en berne. Surnommé «Wiki on Ice», il est encore opérationnel aujourd'hui.

Une après-midi il n'y a pas très longtemps, j'ai décidé de télécharger Wikipédia pour mon propre compte. J'ai commencé par télécharger le navigateur hors-ligne Kiwix puis cliqué sur le fichier de 46 gigaoctets contenant l'intégralité du Wikipédia anglais, à l'exception des images.

Au bout d'une heure et demie, lorsque ce monumental téléchargement a été terminé, j'ai ouvert le navigateur Kiwix et me suis retrouvé avec une interface Wikipédia toute propre contenant les 6 millions d'articles du Wikipédia anglophone. J'ai commencé à me balader de lien en lien et après avoir appris comment on fabrique le fromage blanc, je suis allé faire un tour sur Mozart et la scatologie, l'article qui décrit le penchant du compositeur pour les blagues pipi-caca, et j'ai pensé à Alexander.

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