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La grammaire de Poutine

Temps de lecture : 21 min

De la Doctrine Primakov à «l'État long» théorisé par Vladislav Sourkov, en passant par l'idée d'un messianisme russe, l'idéologie poutinienne est pétrie d'ambitions autoritaires et expansionnistes. Retour sur la fabrique d'un autocrate brutal.

Le président russe Vladimir Poutine, le 4 mars 2022. | Alexey Nikolsky / AFP
Le président russe Vladimir Poutine, le 4 mars 2022. | Alexey Nikolsky / AFP

D'ici peu, il y aura sûrement un économiste pour soutenir qu'il n'est guère surprenant que l'agression russe contre l'Ukraine provienne d'une nation qui, justement, n'a pas trouvé une place de choix dans la mondialisation. Bien entendu, on mettra un bémol à ce jugement en tenant compte de l'exportation massive d'énergies fossiles ou de minerais de toutes sortes dont la Russie s'est fait une spécialité inégalable, mais qui relève de l'exploitation des ressources naturelles.

Partant, on ne trouvera rien d'étonnant à ce que Vladimir Poutine se soit lancé dans une gigantesque manœuvre visant à prendre la tête d'un vaste plan de démondialisation destiné à affaiblir Nord-Américains et Européens. À ces derniers, du reste, on accordera d'avoir réagi de façon saisissante en adoptant des trains de sanctions successifs jamais vus, un véritable étranglement visant à infléchir la fureur du régime russe. Au point que les Occidentaux auront inventé sur le grill le châtiment suprême des marchés à travers une forme d'exclusion de la mondialisation, qui fera date. Enfin, à ceux qui avanceront le désir de revanche sur l'Occident et la brutalité du passé de la Russie (tsariste autant que communiste) comme facteur d'explication de l'offensive déclenchée contre l'Ukraine, on objectera que la Chine, en dépit de son Parti communiste et de ses 90 millions de membres, a tracé une voie autrement plus performante et a su s'imposer au reste du monde tant par ses capacités productrices que par son décollage technologique.

On aura ainsi prononcé plusieurs fragments de vérités.

Mais on aura oublié l'essentiel. On aura évité de s'interroger sur l'analyse fondamentale qui nous a manqué dès le départ. Qu'est-ce qui nous a donc si manifestement échappé?

Pour aller plus loin dans la compréhension de la grammaire de Poutine, pour mesurer, surtout, à quel point nous avons sous-estimé son degré de détermination et la réserve de durcissement qu'il lui reste, il faut pénétrer –autant qu'il soit possible de le faire– le fonctionnement de l'État profond (deep state) et approfondir trois concepts clefs.

Le premier se trouve contenu dans un article révélateur, «L'État long de Poutine», dû au cerveau fécond du premier propagandiste du Kremlin, Vladislav Sourkov. Le deuxième relève du «messianisme russe», implacablement décrit dans les travaux d'un historien américain, spécialiste incontesté de Staline, Stephen Kotkin. Le troisième pilier, la Doctrine Primakov, est signé de la main d'Ievgueni Primakov, ministre des Affaires étrangères de la Russie de 1996 à 1998. Ce dernier affirme alors la nécessité pour son pays de contrôler son «étranger proche».

Une présidence illimitée

La lecture de la prose de Vladislav Sourkov, publiée dans Nezavisimaya Gazeta en février 2019, est proprement ébouriffante. Elle éclaire d'une lumière crue le carnage en cours d'accomplissement en Ukraine. Car, depuis septembre 2013, Sourkov –né sous le nom d'Aslambek Doudaïev et fils d'un instituteur tchétchène– gère notamment les rapports entre Moscou et les Républiques autoproclamées du Donbass au sein de l'administration présidentielle de Vladimir Poutine.

Qu'est-ce que «l'État long» dont parle cette éminence grise du Kremlin? Au terme de ses mandats présidentiels successifs, et après moult amendements constitutionnels destinés à étendre ses pouvoirs au maximum, Vladimir Vladimirovitch Poutine est en position de garder son siège jusqu'en 2036. Du moins en théorie. Même si ce bail apparaît emphytéotique et si beaucoup d'incidents peuvent se produire d'ici là, le cadre du pouvoir absolu est forgé d'une main de fer. Pour Sourkov, vice-président du gouvernement de la Fédération de Russie (numéro 3 du régime) de 2011 à 2013, cette «volonté de long terme» a permis «la libre construction étatique, non selon un modèle chimérique importé de l'étranger, mais guidée par la logique des processus historiques».

La Russie guide le monde, mais elle n'a rien à recevoir du reste du monde, surtout pas le modèle démocratique.

L'idéologue constate en effet que l'extension des prérogatives du chef va de pair avec le redressement de la nation. Selon lui, le modèle ultra-autoritaire produit des résultats évidents; quoiqu'il soit aussi conflictuel par nature. «La Russie a cessé de s'effondrer, s'est progressivement rétablie et est retournée à sa condition naturelle, la seule possible: celle d'une grande communauté de peuples en expansion, qui continue de rassembler des terres. Le rôle peu discret qui est échu à notre pays dans l'histoire du monde ne nous permet pas de rester en dehors de la scène mondiale ou de rester silencieux au sein de la communauté internationale. Elle ne nous promet aucun repos…»

«Aucun repos», tel est l'avenir radieux qui est promis. Sourkov poursuit en s'appuyant sur les quatre principaux modèles étatiques qui ont marqué la Russie: l'État d'Ivan III (Grande-Principauté/Tsarat de Moscou et de toutes les Russies, XVe-XVIIe siècles), l'État de Pierre le Grand (XVIIIe-XIXe siècles), l'État de Lénine (URSS, XXe siècle) et l'État de Poutine (Fédération de Russie, XXIe siècle). Ivan III est peut-être le plus important de la série, car il a posé comme principe fondateur que la prédestination de la Russie était de «rassembler des terres». Quant à Poutine, qui clôture la lignée, si l'on en croit Sourkov, il marquera son pays autant que De Gaulle a marqué la France (sic) ou Atatürk la Turquie, car «c'est une idéologie d'avenir».

Pour preuve, «alors que le monde était encore extatique au sujet de la mondialisation et d'un monde plat sans frontières, Moscou rappelait inlassablement que la souveraineté et les intérêts nationaux avaient une signification… Le XXIe siècle se déroule comme nous l'avions prévu.» Et Sourkov de prendre pour exemple le Brexit et le mandat de Donald Trump caractérisé par le slogan «Make America great again». Pas un mot du sentiment de dépréciation des classes moyennes qui caractérise les crispations identitaires des démocraties occidentales; tout illustre combien la Russie est dans le vrai –d'un point de vue purement idéologique.

La Russie guide le monde, mais elle n'a rien à recevoir du reste du monde, surtout pas le modèle démocratique. Pour des raisons historiques autant que géographiques, comme s'il existait une sorte de prédestination autocratique, le seul type de pouvoir qui soit imaginable entre Saint-Pétersbourg et Vladivostok est la poigne, la férule, le knout. «La grande tension interne provoquée par la nécessité de contrôler les espaces géographiques immenses et hétérogènes, ainsi que par la participation assidue aux différentes luttes géopolitiques, a fait des fonctions militaires et policières de l'État les plus importantes et décisives.»

Ce qui amène une conclusion essentielle, que les libéraux américains ont beaucoup de mal à entendre: «Les marchands, qui considèrent les activités militaires comme moins importantes que le commerce, n'ont jamais dirigé la Russie.» Pire, les deux brefs laps de temps durant lesquels les «marchands» et leurs «compagnons de route, les libéraux» ont occupé le pouvoir, soit de février à octobre de 1917 (gouvernement Kerenski) et au début des années 1990 (Boris Eltsine) les a conduit à rejeter tout ce qui était policier, donc à saper l'État et à ruiner la nation.

Vladislav Sourkov annonce le programme en deux points. Premièrement: «Par essence, la société ne fait confiance qu'au numéro un.» Deuxièmement: «Notre nouvel État [poutinien] aura une longue et glorieuse histoire dans ce siècle nouveau. Il ne se brisera pas. Il agira selon ses propres principes, en conquérant son prestige dans les luttes géopolitiques des grands de ce monde.»

Est-ce à dire que nous, Occidentaux, étions prévenus au sujet de l'Ukraine (au moins depuis 2014)? En partie, oui, même si d'autres éléments nous ont distraits. Les interventions russes en Syrie, en Libye, en Afrique francophone, sonnaient comme autant d'alertes; mais elles ne portaient pas sur le cœur du monde russe (Rousski Mir), et ne visaient pas l'accroissement territorial en allant jusqu'à nier l'existence de la nation-sœur ukrainienne. Il reste qu'une certaine fainéantise intellectuelle, conjuguée à une forme de condescendance de l'esprit démocratique à l'égard des systèmes totalitaires, ne nous ont pas incités à essayer de comprendre le système russe de l'intérieur. Cela explique au moins trois erreurs.

Le président russe Vladimir Poutine, son homologue syrien Bachar al-Assad, le ministre russe de la Défense Sergueï Shoigu et le chef d'état-major des forces armées syriennes Ali Abdallah Ayyoub, inspectant un défilé militaire sur la base aérienne russe de Hmeimim, dans la province de Lattaquié, dans le nord-ouest de la Syrie, le 11 décembre 2017. | Page Facebook de la présidence syrienne / AFP

Celle, terrible, de Barack Obama, qui a qualifié la Russie de «puissance régionale» en 2014, pour ajouter en 2016, à la toute fin de son deuxième mandat: «La Russie est un pays plus petit, un pays plus faible, leur économie ne produit rien que quiconque veuille acheter, à part du pétrole, du gaz et des armes.» Cela a suffi à entraîner la réponse cinglante de Poutine: «Aujourd'hui, nous sommes plus puissants que n'importe quel agresseur potentiel. N'importe lequel.»

«Notre nouvel État aura une longue et glorieuse histoire dans ce siècle nouveau. Il ne se brisera pas. Il agira en conquérant son prestige dans les luttes géopolitiques des grands de ce monde.»
Vladislav Sourkov, idéologue en chef du régime de Vladimir Poutine

Tout en faisant preuve de finesse, de bonne volonté et de persévérance, la voie empruntée par Emmanuel Macron, récemment encensé par Sergueï Lavrov à des fins perverses, a également débouché sur une impasse. En pariant sur un «reset» de la relation franco-russe, sur la mise en valeur de tout ce que Paris et Moscou ont en commun (histoire, culture, art de vivre, convergences économiques… bref, le «Dialogue de Trianon») plutôt que sur ce qui divise, la France a proposé une échappatoire qui consistait davantage à contourner la difficulté (notamment ukrainienne) qu'à la résoudre.

Cela est d'autant plus paradoxal que le mandat d'Emmanuel Macron a débuté, à la fin mai 2017, par une spectaculaire explication de gravure destinée à démontrer au maître du Kremlin (qui avait reçu Marine Le Pen au Kremlin) que le président français n'était dupe d'aucune des bassesses répandues par les services russes de désinformation. Au titre des déceptions, comment ne pas noter que la grande idée diplomatique du «Format Normandie» (Russie-Ukraine, France-Allemagne), mise sur pied par François Hollande pour aboutir aux accords de Minsk 1 et 2, est aujourd'hui totalement enterrée par Poutine?

Le président russe Vladimir Poutine prononce un discours lors d'une conférence de presse conjointe avec le président français Emmanuel Macron après leur rencontre au château de Versailles, près de Paris, le 29 mai 2017. | Christophe Archambault / AFP

Autre déception, ce que les Français aiment le plus dans la Russie, à savoir sa culture et, notamment, sa musique, a été sacrifié en priorité lors de la toute première vague de sanctions: au cinquième jour de la guerre, Valéry Gergiev, de loin le plus grand chef d'orchestre contemporain, s'est vu congédié par la Philharmonie de Paris (après la Scala et le Carnegie Hall…). Quant au succès relatif de Nicolas Sarkozy en Géorgie, en août 2008, il paraît bien loin, comme s'il s'agissait alors d'un autre Poutine, et cet exemple n'apparaît d'aucun secours pour le cas ukrainien.

Le désenchantement est sans doute encore plus fort pour Angela Merkel, pourtant la plus avertie de tous les dirigeants occidentaux en raison de son expérience de vie en RDA et de sa pratique de la langue russe, qui a cultivé à loisir l'espoir que des relations économiques de plus en plus étroites avec la Russie, ainsi que l'approfondissement des intérêts communs (Nord-Stream 2), puisse neutraliser l'agressivité du Kremlin et lui offrir d'autres perspectives. Les dirigeants allemands ont expérimenté au stade le plus vif à quel point la «complicity in business» n'aboutit à aucune sorte de «complicity in human rights». On pourrait même démontrer le contraire.

La force au-dessus de la prospérité

Nina Khrouchtcheva, professeure de relations internationales à la New School de New York et arrière-petite fille de Nikita Khrouchtchev, a bien connu son grand-père. Il fut un des très rares dirigeants soviétiques à avoir effectué presque toute sa carrière en Ukraine; alors qu'il était né russe, il a dirigé le Parti communiste ukrainien, puis s'est retrouvé Premier ministre du gouvernement de la République socialiste soviétique d'Ukraine, et a pris seul, par simple décret, la responsabilité de rattacher la Crimée à l'Ukraine, en 1954, allant ainsi à l'encontre de tout ce que les maîtres de la Russie avaient entrepris depuis Catherine II.

Une décision que Poutine lui a vivement reproché; mais Khrouchtchev, par gratitude pour la contrée qui avait permis son ascension, par affection pour ce peuple qu'il avait aimé, était indubitablement ukrainophile. Sans surprise, sa petite-fille salue aujourd'hui la générosité de son aïeul; interrogée par le New Yorker, elle donne raison à Vladislav Sourkov, mais de façon tout à fait ironique. «Poutine, estime-t-elle, est l'homme parfait pour la Russie. [...] Il est parfait dans le sens où il canalise le complexe d'infériorité des Russes à l'égard de l'Occident, mais il est tout aussi parfait pour canaliser le complexe de supériorité que ressentent les Russes en raison de la gigantesque portion de territoire que représente leur pays.»

Depuis de longs siècles, ce gigantisme sert de prétexte à une distorsion politique, à une manipulation perpétuelle du peuple russe, qui a fini par passer pour une vérité et par se confondre avec la Russie elle-même: le mythe du pouvoir fort serait inhérent à l'histoire, à la géographie, à la culture russe. Voici ce qu'en dit la brillante historienne Catherine Merridale, lors d'un entretien accordé à Slate:

«Cette idée selon laquelle la Russie serait invariablement à la recherche d'un leader inflexible doté de toutes les prérogatives –ce que la figure du Tsar, et celles de ses successeurs, sont supposées incarner– est une croyance très répandue, mais elle est largement suscitée par le pouvoir lui-même et Poutine s'y est employé. Aussi loin que l'on remonte, une partie de la Russie a été gouvernée d'une main de fer et l'autre livrée au chaos. La première tendance a pris le dessus sur la seconde et a convaincu les foules que le désordre était synonyme d'engloutissement et de disparition. Jusqu'à ce que le peuple en arrive à croire que l'absence d'un monarque puissant produisait automatiquement le délitement. L'autocratie est ainsi devenue un mythe national.»

La Russie est et demeure un immense pays, de loin le plus étendu du monde (onze fuseaux horaires), au sein duquel la prospérité économique est indissociablement soudée à la puissance militaire. Tel est le constat complémentaire que l'historien Stephen Kotkin a développé dans un excellent article publié par la revue Foreign Affairs («The resistible Rise of Vladimir Putin», 2015). C'est vrai dans le Donbass, zone orientale de l'Ukraine dévolue aux vieilles industries polluantes et où Khrouchtchev a vu sa carrière prendre tout son essor, comme aux abords du pôle Nord, où l'exploitation du sous-sol (pétrole et gaz, mais pas seulement) fait l'objet d'une course de vitesse impulsée par Poutine et jusqu'ici dominée par les Russes: dans un espace gouverné par une dictature policière et par des généraux, la croissance économique et l'idée de conquête ou de possession territoriale sont inséparables.

Ce couplage, qui était voulu dès l'époque tsariste et qui s'est fortement accentué sous l'époque soviétique, fait du détenteur du pouvoir militaire le véritable maître de tout. Ce qui n'empêche absolument pas que les dirigeants économiques russes soient souvent très brillants et d'un niveau de compétence véritablement international. Jusqu'à la crise ukrainienne ouverte le 24 février 2022, rappelle Stephen Kotkin, l'inflation était contenue, le budget de la nation plutôt équilibré et la dette publique limitée à environ 20% du PIB –une performance parmi les pays comparables.

D'où un paradoxe très profond. Kotkin note que les businessmen russes ont certes besoin d'entretenir de bonnes relations avec les Occidentaux, mais pour la caste sécuritaire et militaire, c'est exactement l'inverse: l'Occident est l'ennemi. Or le bras de fer entre les hommes d'affaires et les hommes d'appareil ou des services (les fameux siloviki) tourne fatalement à l'avantage des seconds, d'autant plus que Poutine lui-même provient du camp sécuritaire. La structure même du pouvoir central, telle qu'elle nous est apparue dans une vidéo inoubliable, le 21 février, soit trois jours avant l'invasion de l'Ukraine, se passe de commentaires. Elle montre un Conseil de sécurité, visiblement terrorisé, composé de 14 membres, et un Conseil des oligarques, où siègent 35 personnages, tous bien silencieux. Soit 49 personnes, plus une, cinquante en tout et pour tout.

«Aussi loin que l'on remonte, une partie de la Russie a été gouvernée d'une main de fer et l'autre livrée au chaos.»
Catherine Merridale, historienne spécialiste de la Russie

Pour Kotkin, «les oligarques n'ont jamais eu le pouvoir sous Poutine». Contrairement à son prédécesseur Boris Eltsine, l'actuel maître du Kremlin n'a jamais laissé la bride sur le cou des patrons des grands groupes, tout au contraire, il leur a rogné les ailes, il a puni les plus effrontés (Mikhaïl Khodorkovski), il a ostracisé les récalcitrants. C'est en ce sens qu'il faut interpréter sa dernière charge contre les milliardaires qui se sont mis à l'abri à l'étranger depuis la guerre d'Ukraine: «Je ne condamne pas ceux qui ont une villa à Miami ou sur la Côte d'Azur, qui ne peuvent pas se passer de foie gras, d'huîtres ou de la soi-disant liberté des genres. Mais le problème est que beaucoup de ces personnes sont mentalement là-bas et pas ici, avec notre peuple 

Au-delà du sort des oligarques, sur l'immense étendue qui va des plaines de la Biélorussie à la péninsule du Kamtchatka, la richesse n'est pas nécessairement produite par la puissance industrielle, par l'innovation ou par le progrès technique; la prospérité découle de l'exploitation la plus appropriée, et la mieux dirigée, des ressources du sol ou du sous-sol. Il faut comprendre que la croissance économique n'est pas le but premier d'un régime autoritaire, la question est bien davantage de savoir «comment récompenser les élites pour leur fidélité et comment s'assurer du renouvellement de leur loyauté», explique Kotkin.

Le régime de Poutine rejoint là un invariant historique. En relisant les réflexions de Pierre Hassner (La Revanche des passions: Métamorphose de la violence et crises du politique, Fayard, 2015), analyste regretté des relations internationales, on redécouvre les leçons fondamentales du mouvement perpétuel des nations. Quelques rappels s'avèrent utiles. Pour Machiavel, la virtu guerrière est plus décisive que la richesse. Hassner cite aussi, au début du XXe siècle, l'exemple de Mad Mullah (1856-1920), rebelle du Somaliland qui rêvait d'unir tous les Somalis contre les Britanniques. Ce dernier avait répliqué aux Anglais, qui voulaient le réduire au silence: «Je vaincrai car vous aimez la paix et j'aime la guerre.» Il cite aussi Raymond Aron, qui pendant la guerre d'Algérie avait eu le courage de donner tort à ceux qui pensaient que la répression suffirait à démontrer aux indépendantistes algériens qu'ils avaient tout intérêt à renoncer à la lutte pour l'indépendance: «C'est oublier l'expérience de notre siècle [le XXe] que de croire que les hommes sacrifieront leurs passions à leurs intérêts.»

Le travail crucial de Pierre Hassner montre que l'on est passé du monde de Locke («la liberté comme propriété »), avec les apports de Kant (projet de paix perpétuelle, que l'on retrouve de la Société des Nations à l'ONU), au monde de Hobbes, c'est-à-dire la guerre de tous contre tous, et de Nietzsche («la guerre comme facteur de réaffirmation identitaire»).

Les Occidentaux ont cru faire évoluer la Russie en faisant des affaires avec elle, comme pour l'amadouer; ils pensent la punir en lui infligeant des sanctions économiques –il est vrai très lourdes. Mais est-ce frapper Vladimir Poutine au cœur de son système?

La Russie «doit agir sur tous les plans»

La contrepartie logique de l'idéologie de «l'État long» est que des démonstrations régulières de la force armée doivent intervenir pour servir et alimenter la dynamique nationaliste globale. Poutine a lui-même défini son système comme une «diagonale du pouvoir», un système qui traverse le pays de part en part et qui ne laisse rien au hasard. Pourquoi?

Si la première préoccupation d'un régime autoritaire n'est pas la croissance, il faut un élément de substitution collectif suffisamment fort pour compenser en tant que facteur d'appartenance le défaut d'enrichissement individuel; il ne peut relever que de l'idéologie patriotique ou d'une sorte de mobilisation permanente. Retenons que sur vingt-deux années de règne, Poutine a passé quinze ans à faire la guerre au fil d'un étalement géographique significatif: Tchétchénie (1999-2000), Géorgie (2008), Donbass et Crimée (2014), Syrie (2015), Ukraine (2022).

Il faudrait procéder à deux ajouts qui sont loin d'être mineurs. D'une part, le développement des formes hybrides lointaines, à savoir l'implication des forces russes en Libye, en République Centrafricaine, au Soudan, ou celle du groupe Wagner au Mali… D'autre part, le feu vert accordé de toute évidence par le président russe au despote azerbaïdjanais Ilham Aliyev pour combattre, avec l'appui décisif des forces spéciales turques (et des djihadistes importés de Syrie), les Arméniens du Haut-Karabakh en septembre 2020. Cette dernière guerre, très meurtrière et qui a vu les forces azerbaïdjanaises faire un usage intensif des drones et s'en prendre massivement aux populations civiles au moyen de bombes au phosphore blanc, a été analysée de près par les experts russes qui en ont sûrement tiré des conclusions quant à l'Ukraine. Au total, Poutine a constamment entretenu des conflits périphériques ou éloignés afin d'alimenter la rhétorique de la force.

Si l'on accepte cette caractéristique comme le trait le plus saillant de la réalité russe, toute l'analyse occidentale de la crise ukrainienne s'en trouve modifiée, en tout cas affinée. Par exemple, l'idée très répandue, soutenue à l'origine par George Kennan, selon laquelle l'extension de l'OTAN aux pays de l'est de l'Europe a constitué une énorme erreur, mérite d'être fortement relativisée. Kennan (1904-2005), qui avait été ambassadeur en URSS dans les années 1950, qui avait consacré toute sa vie à la réponse diplomatique à opposer aux Soviétiques et qui avait élaboré le concept de containment («endiguement»), avait prévenu dans les colonnes du New York Times, dès 1998, des risques que comportait l'extension de l'OTAN jusqu'aux frontières de la Russie.

«Je pense, estimait-il alors, que c'est le début d'une nouvelle guerre froide. Je pense que les Russes vont graduellement réagir de manière hostile et que cela va affecter leurs politiques. Je pense que c'est une erreur tragique. [...] Cette expansion ferait se retourner les Pères fondateurs dans leurs tombes. [...] Notre différend pendant la guerre froide nous opposait au régime communiste soviétique. Et maintenant nous tournons le dos au peuple même qui a fait la plus grande révolution de l'histoire sans effusion de sang pour mettre fin à ce régime soviétique.»

Ce cri d'alarme appelle quelques atténuations. Il est vrai, comme l'évoque Nina Khrouchtcheva, qu'il faut distinguer la dialectique nationaliste de Poutine de la perception populaire du recul permanent de la Russie. Si Poutine ment effrontément en affirmant qu'il a été trompé par les alliés de l'OTAN qui auraient soi-disant promis de ne plus avancer vers l'est, cela n'empêche pas une bonne partie du peuple russe de ressentir le passage des pays baltes ou de la Pologne du côté américain comme une perte irréparable.

Indépendamment de la propagande officielle qui veut faire de l'OTAN un agresseur et de la Russie une victime, il existe incontestablement un sentiment profond d'humiliation au sein des classes moyennes russes comme l'a si bien démontré Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, dans son livre La fin de l'homme rouge. Les élargissements successifs de l'OTAN en 1999 (République tchèque, Hongrie, Pologne), en 2004 (pays baltes, Bulgarie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie), puis en 2009 (Albanie, Croatie), n'ont fait qu'alimenter cette impression de perte de contrôle global. Après la guerre du Donbass, en 2014, Svetlana Alexievitch a même pu écrire: «86% des gens ont été heureux de voir comment on tuait les gens à Donetsk, et riaient de ces “combats de coqs”.»

Poutine a constamment entretenu des conflits périphériques ou éloignés afin d'alimenter la rhétorique de la force.

De leur côté, certains décideurs américains n'y sont pas allés de main morte, en nourrissant objectivement le ressentiment russe. Dans son livre Le Grand Échiquier: L'Amérique et le reste du monde, paru en 1997, Zbigniew Brzezinski (né à Varsovie), ancien conseiller de Jimmy Carter devenu un des supporters du républicain George H. W. Bush, n'avait-il pas démontré que sans l'Ukraine la Russie serait une puissance moyenne, alors qu'avec l'Ukraine elle demeurerait en situation d'inquiéter les États-Unis? Pareils raisonnements ont eu un retentissement considérable à Moscou.

Il reste que le jugement de George Kennan ne tient pas compte de l'histoire intrinsèque de la Russie: il surestime en quelque sorte l'influence des États-Unis sur le cours des choses. Avec son regard d'historien, Stephen Kotkin corrige: «Ce à quoi nous assistons aujourd'hui en Russie n'est pas une surprise. Ce n'est pas une déviance par rapport au modèle historique. Bien avant que l'OTAN n'existe, au XIXe siècle, la Russie apparaissait exactement comme elle l'est de nos jours: elle avait à sa tête un autocrate, le régime pratiquait une répression intense et le militarisme était omniprésent. J'irais même plus loin. Je dirais que l'OTAN nous a mis dans de meilleures dispositions pour nous confronter au modèle historique russe. Où en serions-nous maintenant si la Pologne ou les pays baltes n'étaient pas membres de l'OTAN? Ces pays se trouveraient dans les limbes, dans la même situation que celle de l'Ukraine aujourd'hui.»

Si Poutine a pu ainsi s'inscrire dans le sillon historique tracé par les tsars et en grande partie poursuivi par l'URSS, c'est en raison d'une puissante filiation idéologique tissée par un des grands serviteurs de l'État soviétique puis de la Fédération de Russie. Artisan de la transition, Yevguéni Primakov (1929-2015) est en effet l'homme qui a tracé la ligne d'arrêt du déclin russe en reformulant la géopolitique de son pays. Brillant diplomate, journaliste et voyageur infatigable, Primakov a exercé les fonctions de conseiller présidentiel à l'appel de Mikhaïl Gorbatchev, de ministre des Affaires étrangères puis de Premier ministre sous la présidence de Boris Eltsine. Sa définition de la politique étrangère russe reste à ce jour incontestée et inégalée, c'est pourquoi Sergueï Lavrov en a fait un objet d'études savantes et une référence incontournable. Or elle contient la plupart des éléments fondamentaux dont Poutine se réclame aujourd'hui en y ajoutant sa brutalité personnelle.

Tout le sens de la Doctrine Primakov, qui date du milieu des années 1990, consiste à compenser l'effondrement de l'URSS en dépassant la «pire catastrophe du XXe siècle» (selon la qualification de Poutine). «Le passage de l'URSS à la Russie a entraîné de graves conséquences… À partir de là, tout a commencé.» Primakov raisonne au-delà de l'échelle nationale; il ne croit pas, par exemple, que l'hyperpuissance américaine puisse être durable. «Une telle approche, écrit-il, ignore la transformation que constitue la transition d'un monde bipolaire à un monde multipolaire.» Il fustige la morgue de Zbigniew Brzezinski qui avait adopté une attitude très méprisante en disant: «La Russie n'est pas un allié. Elle est une cliente.» Selon lui les deux superpuissances de la guerre froide enregistrent chacune leur propre forme de recul.

Primakov se projette dans le monde de l'après. Et il ne voit qu'une seule piste d'avenir pour la Russie: «Si elle abandonne la politique étrangère active, il n'est pas possible que la Russie garde une possibilité de revenir sur la scène mondiale en tant que pays puissant. Les relations internationales ont horreur du vide. Si un pays se désengage des processus mondiaux, il sera rapidement remplacé. Si la Russie veut rester l'une des principales puissances, elle doit agir sur tous les plans.» De quoi expliquer pourquoi Poutine s'est précipité en Syrie, en septembre 2015, en exploitant le refus de l'engagement américain décidé (et réitéré) par Barack Obama.

Puisque le monde a cessé d'être bipolaire pour devenir multipolaire, l'autre volet de la Doctrine Primakov vise à ne pas laisser les États-Unis avancer davantage en Europe afin que «les divisions d'antan ne voient pas réactualisées sur de nouveaux sujets». C'est là où Primakov devient offensif. «Cela implique de s'opposer, à mes yeux, à l'expansion de l'OTAN dans les pays qui appartenaient avant au “Pacte de Varsovie”, ainsi qu'aux tentatives de transformer l'OTAN en principe du nouveau système mondial.» En d'autres termes, ce que Primakov veut éviter est autant l'avancée des Américains vers l'est que leur volonté de définir le nouvel ordre mondial selon leurs propres critères.

Primakov argumente: «L'opération sanglante de l'OTAN en Yougoslavie montre bien cela. Cette opération a été réalisée sans l'autorisation du Conseil de Sécurité de l'ONU, avait lieu hors des frontières des pays membres et était sans rapport avec la garantie de la sécurité des pays membres de l'OTAN.»

Ievgueni Primakov était soucieux de voir advenir un nouvel ordre mondial, c'était chez lui un point récurrent qui montrait une exigence globale au-delà de l'intérêt purement national. Mais est-ce là la moindre des préoccupations de Vladimir Poutine? Il semble bien davantage que Poutine vise à prendre la tête du camp des dirigeants autoritaires ou illibéraux, cette sinistre cohorte que la destruction systématique des villes d'Ukraine est susceptible d'impressionner.

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