Culture

La Marilyn de Warhol sera-t-elle la nouvelle Joconde?

Temps de lecture : 4 min

Un portrait de Marilyn Monroe signé Andy Warhol pourrait se vendre 200 millions de dollars. Peut-il devenir le peintre le plus cher après Léonard de Vinci et devant Picasso ou Klimt?

L'œuvre d'Andy Warhol Shot Sage Blue Marilyn de 1964 est présentée lors d'une avant-première avant sa mise aux enchères, le 21 mars 2022 à New York. | Timothy A. Clary / AFP
L'œuvre d'Andy Warhol Shot Sage Blue Marilyn de 1964 est présentée lors d'une avant-première avant sa mise aux enchères, le 21 mars 2022 à New York. | Timothy A. Clary / AFP

Aux yeux de Warhol, une œuvre d'art n'était rien qu'un produit de consommation comme un autre. «Ce n'est pas la valeur de l'objet qui compte, c'est la valeur que vous voulez qu'il ait […] Gagner de l'argent c'est de l'art, travailler c'est de l'art et faire de bonnes affaires c'est le meilleur des arts», expliquait-il en 1973. Le chantre du Pop Art savait de quoi il parlait: d'abord illustrateur dans la publicité, c'est dans la vitrine du grand magasin new-yorkais Bonwit Teller qu'il a réalisé sa première exposition d'art.

Il se serait certainement réjoui de l'annonce que vient de faire la maison Christie's: sa Shot Sage Blue Marilyn, portrait réalisé en 1964, sera prochainement mise en vente pour une estimation «aux alentours de 200 millions de dollars», soit 134 millions d'euros.

Si le tableau trouve acheteur, il s'agira d'un record pour l'artiste américain: certaines de ses œuvres ont déjà dépassé la barre des 100 millions, mais cette transaction propulserait Warhol au deuxième rang des artistes les plus coûteux au monde, devant Picasso et juste derrière Léonard de Vinci.

C'est précisément l'argument qu'Alex Rotter, directeur du département d'art moderne, d'après-guerre et contemporain chez Christie's, se presse de mettre en avant. «Le tableau le plus important à être proposé aux enchères depuis une génération», emblématique du «summum absolu du Pop Art américain et de la promesse de l'American Dream», mérite d'après l'expert sa place aux «côtés de la Naissance de Vénus de Botticelli, de la Joconde de Léonard de Vinci et des Demoiselles d'Avignon de Picasso: la “Marilyn” de Warhol est l'une des plus grandes œuvres peintes de tous les temps.»

Un sous-texte habilement amené qui n'échappera pas aux habitués du marché de l'art, pour lesquels le nom de Rotter est associé à un coup de maître. En novembre 2017, c'est lui qui vendait le Salvator Mundi de Léonard de Vinci (dont la paternité douteuse a fait de nombreux remous) du milliardaire russe Dmitri Rybolovlev pour 450 millions de dollars. Jamais une œuvre d'art n'avait atteint telle somme.

Charité bien ordonnée

La vente pourrait-elle échouer? D'après certains experts, la cote de Warhol (qui a produit plus de 8.000 œuvres au cours de sa carrière) ayant connu maintes fluctuations, l'issue de la vacation est incertaine. D'autant plus que Christie's n'a pas garanti la vente, ni annoncé de mise à prix inférieure: en d'autres termes, si un acheteur ne se présente pas avec une offre correspondant à l'estimation, elle pourrait rester entre les mains de son propriétaire actuel, la Fondation Thomas et Doris Ammann à Zürich.

Le célèbre galeriste Thomas Ammann est devenu proche d'Andy Warhol dans les années 1960. C'est au profit de la fondation caritative du galeriste et de sa sœur aînée Doris que Shot Sage Blue Marilyn sera vendue.

Warhol posant en 1968 devant des boîtes de lessive Brillo à Stockholm. | Lasse Olsson / Pressens bild via Wikimedia Commons

Georg Frei préside la fondation Ammann. Lui non plus ne se prive pas de l'analogie à la Joconde: «Marilyn, la femme, n'est plus. Tout ce qui reste, c'est ce sourire énigmatique qui la lie à un autre mystérieux sourire: celui de la Mona Lisa.» Lui n'a pas jugé nécessaire de garantir la vente. Il est confiant. Une autre Marilyn de Warhol (l'orange, cette fois) ne s'est-elle pas vendue, dit-on, de la main à la main pour 250 millions de dollars il y a trois ans? Si la rumeur n'a pas été confirmée par l'acheteur ni par le vendeur, elle n'en n'est pas moins tenace.

Après tout, c'est pour une bonne cause! «Avec 100% de la vente d'une seule peinture à destination d'une œuvre de charité, il s'agit des enchères les plus élevées à une fin philanthropique depuis celles de la collection de Peggy et David Rockefeller en 2018», rappelle Christie's. Qui se portera acquéreur du Warhol à 200 millions de dollars? Nul ne le sait à ce jour, mais Rotter entrevoit la possibilité que l'œuvre parte «aux États-Unis ou en Asie. Ou peut-être au Moyen-Orient.» À moins qu'elle rejoigne celle que Warhol a envoyée sur la Lune?

Le grand détournement

Ironiquement, Warhol n'était pas l'auteur original du portrait: le grand appropriateur de l'histoire de l'art avait détourné, sans autorisation et sans créditer l'artiste original, une photographie de Marilyn prise par Henry Hathaway pour la promotion du film Niagara.

Qui se souvient que l'œuvre originale est en réalité une photo d'Henry Hathaway, jamais crédité par Warhol, dans le cadre de la promotion du film Niagara en 1953? | Eugene Kornman via Wikimedia Commons

Un détournement frauduleux? Georg Frei hausse les épaules: «L'image de Marilyn par Andy Warhol, certainement aujourd'hui plus célèbre que la photo originale d'Henry Hathaway, atteste de sa puissance visuelle intacte dans ce nouveau millénaire.» Shepard Fairey, dont le poster officieux d'Obama a finalement été célébré au rang de chef-d'œuvre national, connaissait les précédents établis par Warhol.

Warhol collectionnait les procès (certaines batailles judiciaires sont encore d'actualité), et son art s'en nourrissait. Tout happening était bon à prendre: quatre des cinq portraits de Marilyn, dont le «bleu sauge» (Sage Blue) proposé à la vente, ont vu leur cote grimper à la suite d'un incident dont Warhol n'était pas l'instigateur.

La performeuse Dorothy Podber, qui lui rendait visite à la Factory, demanda en voyant la série: «Can I shoot them?» Warhol pensa qu'elle voulait les photographier et acquiesça. Podber enfila des gants noirs et dégaina un revolver avec lequel elle logea une balle dans le front de quatre Marilyn stockées l'une derrière l'autre. Warhol, stupéfait, la bannit du studio et masqua la «blessure» au moyen de peinture. Des traces subsistent, attestant du happening, et grâce à elles les quatre Marilyn ont vu leur valeur grimper en flèche.,

L'artiste visionnaire se réjouissait de toute publicité, bonne ou mauvaise, et saisissait toute opportunité d'être vu par le plus grand nombre. Prolongation de son art, son look-signature avait également fait de lui un produit dont il n'hésitait pas à faire la promotion sur les plateaux de télé ou dans une série aussi grand public que La croisière s'amuse.

Trente-cinq ans après sa mort, il fait encore la une et aurait adoré cela. Lancée le 9 mars sur Netflix, la docu-série Le journal d'Andy Warhol a été produite par Ryan Murphy (Eat Pray Love, American Horror Story, Glee). Grâce à l'intelligence artificielle, on entend Warhol lire les entrées de son journal intime. «Je ne crois pas à la mort», déclare-t-il après l'avoir frôlée, criblé de balles en 1968, «parce que vous n'êtes pas là quand elle intervient». Une réflexion aussi prophétique que celle du fameux «quart d'heure de gloire» auquel nous serions tous exposés. Le sien semble ne jamais se terminer.

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