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Pourquoi la crise ukrainienne n'a aucune chance de se résoudre à court terme

Temps de lecture : 4 min

Aucun des deux camps ne semble près de son point de rupture.

Un pompier éteint un feu dans une maison touchée par des roquettes russes, à Kiev, le 23 mars 2022. | Aris Messinis / AFP
Un pompier éteint un feu dans une maison touchée par des roquettes russes, à Kiev, le 23 mars 2022. | Aris Messinis / AFP

Le plus grand conflit européen depuis la Seconde Guerre mondiale est devenu une lutte sans merci. La Russie pulvérise les villes ukrainiennes à coups de missiles et d'artillerie; l'Ukraine écrase les chars et les lignes de ravitaillement russes avec des armes plus petites et des drones. Il y a probablement des dizaines de milliers de morts dans les deux camps. Mais ça ne veut absolument pas dire que les combats sont près de s'arrêter. Bien au contraire, les décombres et les effusions de sang vont sans doute se multiplier au cours des jours et les semaines qui viennent.

Car voici l'amère vérité: les chefs et les combattants des deux camps ont chacun des raisons de penser que s'ils tiennent encore un peu, ceux d'en face vont s'effondrer –et par conséquent qu'ils pourront gagner quelques concessions supplémentaires et se targuer d'une sorte de victoire lorsque tous deux, exsangues, à terre, finiront par négocier les termes de la paix.

Un conflit gluant

Chaque camp a probablement son point de rupture. Les Ukrainiens se disent que les forces russes, dont beaucoup se retrouvent isolées et dépourvues de ressources suffisantes, finiront par se retrouver sans nourriture, sans munitions et sans équipements, et qu'il ne leur sera plus possible de continuer à se battre. En face, les Russes sont convaincus que la résistance ukrainienne finira par s'épuiser, que les villes céderont et que le gouvernement assiégé de Kiev se rendra.

En gros, cette phase de la guerre est une course visant à savoir lequel des deux camps va s'écrouler en premier. Les généraux ukrainiens estiment que les troupes russes pourraient se retrouver à court d'approvisionnement d'ici la fin de la semaine. Une nouvelle livraison d'armements à l'Ukraine –notamment pour 800 millions de dollars de nouvelles armes annoncés la semaine dernière par le président américain Joe Biden– devrait permettre de redonner de l'élan à la résistance pour un certain temps.

Impossible de savoir combien de temps cela peut encore durer. Et encore plus de trouver qui serait capable
de l'arrêter.

Pourtant, les flux massifs de réfugiés, les massacres sauvages de civils, les bombardements incessants et la perspective de voir arriver de nouvelles troupes venues de l'est de la Russie vers la zone de guerre doivent également avoir un impact sur les citoyens ukrainiens.

Nul ne sait à combien s'élève le nombre de tués, civils ou militaires, à ce jour. Lundi 21 mars, dans le journal moscovite Komsomolskaïa Pravda, on pouvait lire que le ministre russe de la Défense avait affirmé que 9.861 soldats russes avaient été tués et 16.153 blessés pendant les trois semaines de ce conflit gluant. À titre de comparaison, la Russie a perdu 15.000 soldats pendant les dix années de sa guerre en Afghanistan.

Cependant, le journal n'a pas tardé à publier un démenti et à affirmer qu'il s'agissait d'une fausse information téléchargée sur le site par un pirate –une explication qui n'a fait que susciter de nouvelles interrogations (par exemple, s'il y a vraiment eu piratage, est-ce que pour autant les informations qui ont été introduites étaient vraies, ou était-ce de la désinformation visant à démoraliser les lecteurs russes?) Le gouvernement ukrainien affirme que 15.000 Russes ont déjà été tués. Les renseignements américains parlent plutôt de 7.000 morts environ. Personne ne sait vraiment.

Quoi qu'il en soit, et quels que soient les chiffres précis, une abondance de données vérifiées –photos, vidéos par iPhone, imagerie satellite etc.–révèlent bien trop nettement que le niveau de mort et de destruction dans les deux camps a atteint un niveau ahurissant.

Accorder les violons

Impossible de savoir combien de temps cela peut encore durer. Et encore plus de trouver qui serait capable de l'arrêter. Il n'existe pas d'entité supérieure qui puisse intervenir, les forcer à parlementer, mettre un cessez-le-feu en place puis imposer ou arbitrer un accord politique. Les Nations unies ont été créées pour faire ce genre de choses mais même si elles disposaient de suffisamment de forces de maintien de la paix (ce qui n'est pas le cas), la Russie est l'un des membres permanents du conseil de sécurité, qui ne pourrait donc pas jouer le rôle de tiers neutre.

Il n'existe pas non plus de pays suffisamment puissant et influent pour jouer ce rôle comme, disons, le président Jimmy Carter l'avait fait en organisant les pourparlers des dirigeants égyptien et israélien à Camp David en 1978. Peut-être que si le président Biden et le président chinois Xi Jinping imposaient ensemble un accord à la Russie de Vladimir Poutine et à l'Ukraine de Volodimir Zelensky, il en sortirait quelque chose –mais avant cela, Biden et Xi devraient accorder leurs violons et on en est manifestement très loin.

En attendant, aucun des deux camps n'est prêt à capituler. Zelensky a déclaré qu'il était ouvert à l'idée de pourparlers directs avec Poutine. En début de semaine, Poutine a exposé un plan de paix en quatre points, mais qui n'était pas sérieux. Il demandait à l'Ukraine d'abandonner tout projet d'adhésion à l'OTAN, de reconnaître que la Crimée appartient à la Russie, de se démilitariser et de se dénazifier. Zelensky a déjà proposé d'abandonner son rêve de rejoindre l'OTAN (une concession non négligeable); la Crimée pourrait éventuellement faire l'objet de négociations réalistes; mais les deux autres revendications de Poutine sont parfaitement intenables. Démilitariser signifierait le retrait de tous les armements fournis par l'Occident, ce qui aurait pu être un point de discussion intéressant à aborder avant l'invasion de Poutine, mais qui est hors de question aujourd'hui. Et comme Poutine prétend que Kiev est dirigé par des nazis, dénazifier signifierait le retrait de Zelensky et de son gouvernement –et ça non plus, ce n'est pas envisageable.

Peut-être cette guerre s'arrêtera-t-elle d'un coup si les troupes russes tombent à court de carburant ou que la résistance ukrainienne se décourage. Mais pour l'instant, les deux camps semblent s'ancrer dans un long, violent et laborieux combat.

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