Culture

L'art et la manière de lire Michel Houellebecq

Temps de lecture : 5 min

Avec frustration, et dans l'ordre chronologique.

Michel Houellebecq lors de la 35e édition du festival de musique des Francofolies, à La Rochelle, le 13 juillet 2019. |
Xavier Leoty / AFP
Michel Houellebecq lors de la 35e édition du festival de musique des Francofolies, à La Rochelle, le 13 juillet 2019. | Xavier Leoty / AFP

Il ne faut pas le lire n'importe comment, Michel Houellebecq. D'ailleurs, il ne faudrait lire aucun écrivain n'importe comment, mais toujours commencer par le début. Sinon, il ne sert à rien de tenter de le comprendre, et vous risqueriez de passer à côté de son génie –si ledit écrivain en a, ce qui est le cas dudit Houellebecq. Démonstration.

Il n'y a pas de texte sans contexte. Où le livre a-t-il été écrit, comment, par qui, dans quel état? Michel Houellebecq est né en 1956. Dans une France agitée. En les bras d'une mère… que l'on lira absente dans son second roman. Suspense.

En littérature, il faut savoir suivre le créateur, dans l'ordre où lui-même perçoit et vit le moment écrit: se glisser dans sa frise chronologique, et ce d'autant plus chez Houellebecq, qui écrit notre temps et ses étapes en devin silencieux, lucide, funeste et impérieux, presqu'impérial. Notons donc l'évolution avec laquelle nous vivons, et Michel Houellebecq avec nous.

M-Moi

En 1994, les «enfants oubliés de l'Histoire» n'ont pas connu de guerre, ni chaude ni froide –le mur de Berlin a déjà bien chuté–, et sont semblables à de vieux romantiques en pic de spleen, moroses et sans repères, qui fantasment sur l'odeur du napalm et les filles au sexe libre. Après mai 1968 et la révolution des années 1970, période revancharde et joyeuse pleine de LSD et de cul, les femmes et les hommes ont cru bon de faire l'amour avec le monde entier et sans se protéger.

Mais cette génération tristement magnifiée, en refusant de jouir dans un morceau de latex, a mis au monde toute une génération de frustré·es, à la fois en manque de sexe et d'affection. S'en sont sortis les «fils de», éduqués par de jolies nourrices thaïlandaises –ou la possibilité d'un îlot de bonheur.

En 1994, les poèmes de Houellebecq ne sont pas acceptés. Ils n'arrivent sur le marché que quatre ans plus tard, une fois que les romans de l'écrivain ont fait leurs preuves. Nous verrons comme ils sont bien de chez nous, bien pour nous, frustré·es des émotions.

Houellebecq alors, écrit un roman: Extension du domaine de la lutte (1994, Éditions Maurice Nadeau). Court mais intense, ce petit livre blanc est noir de bile et de pessimisme. On y suit un petit monsieur de 30 ans, triste à la vie morne, sans saveur, déprimé de qualité. Un informaticien sans chien ni panache, qui se contente de suivre les règles et de supporter son collègue –bien trop gai pour l'être vraiment, pauvre bougre.

Le Français moyen plus, célibataire, engendré par une génération qui ne s'est pas occupée de lui. Un type sociologique que Houellebecq poursuit dans son deuxième roman: Les Particules élémentaires (1998, Flammarion).

M comme Moi

Houellebecq y pose le socle de ses prochains romans: la tristesse contemporaine, la frustration tant émotionnelle que sensuelle, la neurasthénie, la consommation d'immoralité, la survie dans un monde de tarés.

Annabelle l'amoureuse, la Justine de Sade des années 2000, dont la pureté, l'innocence, l'amour sincère et grand qu'elle porte à Michel ne sera jamais récompensé. Tout comme nous autres, femmes d'aujourd'hui appelées à briller certes pour nous, mais aussi à vouloir aimer, malgré tout, n'importe où, n'importe comment (Plateforme, 2021, Flammarion). In fine, tout comme dans ses romans.

Ce que nous rappelle Michel Houellebecq, à chaque livre nouveau, c'est que cul nu après l'amour, on a tous l'air fin à ne savoir que faire de ce corps qui vient de jouir –car chose étonnante, on jouit beaucoup chez Houellebecq.

Alors que faire après avoir niqué –il est rare que l'on fasse l'amour entre ses pages–, prendre les billets et se barrer? Ou bien lui accorder, s'accorder un peu de tendresse? Et là, juste ici, en plein bouquin, se trouve une phrase. Une phrase qui colle au corps: «La tendresse est antérieure à la séduction, c'est pourquoi il est si difficile de désespérer.»

Uppercut de douceur. Elle va te rester, celle-ci, sentencieuse et douloureuse; bien de notre temps, Tinder et compagnie au lit, pas sûr.

Michel Houellebecq a la lucidité du garçon assis seul sur le banc. Il observe mais ne participe pas. À rien. Il nous regarde. Il ne nous juge pas. Il nous décrit. Par nous, évidemment, n'entendons pas tous, mais la moyenne. C'est le moyen qui compte. Dans tous les sens qu'offre ce mot d'une polysémie quasi-jouissive.

Il y a du crade, du sale, du dégueulasse chez lui. On y tourne certaines pages, vite, avec un peu de nausée, d'images dans la tête qui restent. Un peu comme quand on lit Bret Easton Ellis. Des pédophiles et des petits merdeux qui viennent te défoncer alors que tu dors dans ton internat. Il faut s'allonger auprès des arbres indifférents pour lire Houellebecq.

L'acteur Michel et mister Nicloux

D'ailleurs, il faut suivre la règle de l'ordre chronologique avec ses films aussi. Enfin, ceux dans lesquels il joue.

L'enlèvement de Michel Houellebecq (véritable remède à la mélancolie, à la morosité, à l'absurdité du monde, hilarant, drôle, et tous ces adjectifs que nous utilisons quand on ne sait mesurer à quel point un film nous fait du bien), puis Thalasso, où il est rejoint par une figure sacralisée française, Gérard Depardieu. Les deux films, réalisés par Guillaume Nicloux, sont à regarder dans cet ordre et pas un autre. Sans cela, vous ne comprendrez pas les subtilités du second film, vous ne serez pas attaché aux personnages, vous ne voudrez pas prendre de leurs nouvelles, et pire que tout cela: vous ne pourrez pas rire à certaines vannes.

En 2010, Houellebecq se calme un peu. Il publie La Carte et le territoire (Flammarion) et emporte avec lui le fameux Prix Goncourt (pensée pour celles et ceux qui l'ont reçu à Noël, comme beaucoup de Goncourt, car le bandeau rouge est vendu par centaines de milliers, et c'est amusant car Vincent Delerm chante «les lecteurs de Houellebecq font rarement un sapin»).

Le peuple a les idoles qu'il réclame

Brillant, timide, buvant trop et fumant tout le temps. C'est vrai que c'est un peu à ça qu'on ressemble, quand on est un Français honnête. Enfin, pour représenter la France contemporaine, c'était plutôt ça. L'écrivain national, c'est lui.

Dans quelques années sûrement, il ne ressemblera plus à lui, mais à quelqu'un de très bienveillant, habillé d'un legging, en pleine séance de yoga au lever du soleil, qui nous dira de manger plus de laitue et de tofu. Le comble de la défonce ce sera le CBD. Alors autant profiter encore.

M le maudissons-nous pas tous?

Puisqu'il nous crache au visage tous nos pires vices. Et ceux des autres aussi.

Chez Houellebecq, depuis 2010, on consomme de la Sérotonine (Flammarion) parce qu'on en manque cruellement et qu'on est dépressif. De la Soumission (Flammarion toujours) jusqu'à l'os à une société qui part deux semaines par an à Lanzarote (Flammarion encore). Bosser toute l'année pour la sensation, une dizaine de jours, de Rester vivant (Flammarion aussi). Pas étonnant d'avoir une furieuse envie de s'Anéantir (Flammarion décidément).

Tout est à lire, dans l'ordre chronologique, sans louper une phrase et sans cachet sous la langue. Faut s'armer d'un espoir qu'on n'a pas.

Et puis, même si on ne l'aime pas, Michel Houellebecq est doué du talent suivant: le raisonnement dont la justesse est terrifiante. Il a un style âpre, tout à fait amer. Par moments cruel, et drôle par d'autres, il teinte son texte d'envolées poétiques. La vie que nous vivons est celle qu'il décrit.

Ce que dit de notre «progrès» son tout dernier roman, Anéantir (2022), n'aurait pu être lu de la même manière il y a dix ans. Nous appelons prophétie sa lucidité, alors lisons l'avenir dans l'ordre, s'il vous plaît.

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