Monde / Économie

Comment la guerre en Ukraine pourrait affamer les pays du Maghreb

Temps de lecture : 6 min

Dépendants du blé russe et ukrainien, l'Algérie, le Maroc et la Tunisie redoutent des pénuries. À l'approche du Ramadan, les populations commencent à faire des réserves.

Un boulanger prépare du pain, à Alger, le 27 février 2022. | Ryad Kramdi / AFP
Un boulanger prépare du pain, à Alger, le 27 février 2022. | Ryad Kramdi / AFP

Les sanctions des capitales occidentales contre la Russie et les réactions de celle-ci n'en finissent pas de faire des victimes collatérales, surtout dans les pays d'Afrique du Nord, économiquement vulnérables, et dont la survie dépend en partie de leurs importations provenant de l'Occident, mais aussi de Russie ou d'Ukraine.

Le Kremlin, qui a suspendu ses exportations de blé vers les pays eurasiatiques, a pour l'instant épargné les autres continents. Cependant, certains États, comme l'Algérie, sont durement pénalisés par l'exclusion des banques russes du réseau Swift, utilisé entre autres par Alger pour payer son partenaire russe. Par ailleurs, à cause de l'insécurité en mer Noire, les exportations de l'Ukraine et de la Russie vers l'Algérie ont dû être interrompues. Cette situation oblige le pays nord-africain à chercher, dans l'urgence, de nouveaux fournisseurs. Et ce n'est pas chose facile.

Ainsi, dès le 13 mars, le chef de l'État algérien annonçait l'interdiction d'exporter tous les produits importés. Une décision qui risque de pénaliser lourdement des entreprises comme Cevital, un leader de l'agroalimentaire, qui tire ses plus gros bénéfices de l'exportation du sucre. Cette décision est destinée à combler les déficits provoqués, sur le marché, par une spéculation qui paraît incontrôlable. Huile de table, pommes de terre, farine, blé… la liste des denrées alimentaires ciblées par la contrebande et le cartel des «super grossistes» ne cesse de s'allonger.

Si le ministère du Commerce et celui de l'Agriculture et du Développement rural assurent que les produits de large consommation seront disponibles en quantité suffisante pour de nombreux mois encore, le spectre de la pénurie commence à planer dans certaines grandes villes. À Constantine ou à Béjaïa, les craintes d'une rupture de stocks poussent notamment les gens à se ruer sur les dépôts de semoule –ce qui a amené le président de l'Association nationale des commerçants et artisans, Hadj Tahar Boulenouar, à déclarer, avec un certain cynisme, que la pénurie existait dans les épiceries, mais pas dans les foyers, où les gens stockeraient, selon lui, 4 à 5 sacs de 25 kilos de semoule.

Retour au blé français

Pour se préparer à de graves perturbations en céréales, se protéger des effets de l'embargo russe sur le blé et des restrictions touchant l'exportation des graines, les autorités algériennes ont sollicité les principaux producteurs agroalimentaires du pays. Les groupes Sim et Amor Benamor, par exemple, devront optimiser leur production en semoule et en pâtes et la réserver exclusivement pour un «stock de guerre», apprend-on de source informée à Alger. L'État mobilise pour cette tâche tous ces moyens logistiques et tous ces leviers organisationnels, à l'image de l'Office interprofessionnel des céréales qui régule la distribution de ce produit hautement stratégique.

Toutes ces mesures prises par les autorités suffiront-elles à prémunir l'Algérie des effets de cette crise mondiale?

Depuis 2020, l'Algérie avait commencé à diversifier ses sources d'approvisionnement, en réduisant de 50% ses importations en blé tendre provenant de France dont elle était le premier client, et optant pour des fournisseurs russes et ukrainiens. Aujourd'hui, à cause de la guerre, elle sera contrainte de faire le chemin inverse.

L'Algérie reste l'un des plus gros importateurs de blé tendre français dans le monde, ce qui lui permet de satisfaire une demande nationale de l'ordre de 10 millions de tonnes. L'objectif de réduire de 25% ses importations l'oblige à doubler sa production. Or, avec la sécheresse qui frappe cycliquement le pays, cela semble chimérique.

Toutes ces mesures prises par les autorités suffiront-elles à prémunir l'Algérie des effets de cette crise mondiale? L'économiste et consultant Abderrahmane Hadef estime que «cette crise prouve la nécessité d'accélérer les réformes structurelles engagées». Il rappelle que les autorités «ont réagi à travers des mesures techniques en soutenant notamment l'agriculture et l'agroalimentaire» et qu'elles comptent impulser plus de rigueur dans la gestion des importations.

Sur la question du blé, le spécialiste juge qu'à court terme, «les besoins sont bien assurés avec un stock stratégique permettant de terminer l'année en cours». Sauf que les spéculations organisées par «les super grossistes» faussent cette démarche. D'où la nécessité, selon lui, que l'État mette de l'ordre dans les circuits de distribution, surtout pour les produits de large consommation, dont les prix sont subventionnés. Pourquoi ces «super grossistes» s'acharnent-ils à créer ces pénuries? Réponse de l'expert: «Parce qu'ils refusent de travailler avec un système de transaction transparent!»

Pour un autre observateur, l'économiste Mohamed Achir, l'Algérie «dispose d'une résilience financière pour s'approvisionner en céréales», mais il faut tout de même voir comment la situation évolue pour poser un jugement définitif.

Un Ramadan pas comme les autres

Les ménages appréhendent avec une certaine angoisse l'arrivée du mois de Ramadan (qui coïncidera cette année avec la première semaine d'avril), propice à la surconsommation et, par conséquent, à plus de dépenses. Avec un pouvoir d'achat qui continue de diminuer et des pénuries qui touchent de plus en plus de produits, les citoyens n'ont pas d'autre choix que de s'astreindre à un régime d'austérité.

N'empêche, beaucoup d'entre eux se sont déjà mis à faire des provisions pour ce mois de carême. À Béjaïa, ville côtière de l'est du pays, pourtant réputée pour être relativement prospère, les échanges ne portent ces derniers jours que sur la crise de l'huile et de la semoule. Ces deux denrées sont aussi très convoitées par les pâtissiers et boulangers qui doivent faire face à une demande supplémentaire en ce mois de Ramadan.

Des étagères presque vides de pain et d'autres produits alimentaires à base de blé, dans un supermarché de Tunis, le 13 mars 2022. | Anis Mili / AFP

Les gens, ici, ne s'expliquent pas que la crise puisse toucher un produit comme l'huile de table subventionnée, fabriquée dans l'une des usines de Cevital installées au cœur de la ville même. Sur les étals, seule, en effet, l'huile non subventionnée, vendue à 350 dinars (2,22 euros) le litre, contre 125 dinars (0,79 euro) pour l'huile subventionnée, est disponible. Sur cette question, ni le gouvernement, ni la commission d'enquête parlementaire mise en place en janvier dernier n'a été en mesure d'apporter la moindre réponse convaincante. Pour espérer pouvoir s'approvisionner en semoule, dont la consommation double au mois de Ramadan, il faut connaître quelqu'un qui travaille dans une minoterie ou un dépôt, comme à l'époque du premier confinement, en 2020.

Sur le plan politique, le mois sacré sera un véritable test pour le gouvernement Benabderrahmane, qui devra mettre les bouchées doubles pour satisfaire une demande si pressante et juguler les retombées de la guerre russo-ukrainienne sur l'économie. Il lui faudrait, pour cela, se démener sur plusieurs fronts: contrôle des prix, lutte contre la contrebande, etc.

Le Maghreb dans la tourmente

Dans les autres pays du Maghreb, la situation semble plus complexe. Au Maroc et en Tunisie, une révolte de la faim se profile, avec la montée inquiétante de troubles dans les villes intérieures qui souffrent déjà depuis des années du sous-développement.

Au royaume alaouite, les manifestations dénonçant la hausse des prix continuent à secouer le pays. Des scènes de pillage filmées, en février dernier dans un marché de légumes, illustrent la gravité de la situation. Et cette crise vient de s'aggraver avec les retombées de la guerre en Ukraine. Fraîchement installé, le gouvernement Akhannouch risque d'en faire les frais.

Même désarroi en Tunisie, en proie à une grave crise politique depuis quelques mois. Économiquement, le pays est au bord de la faillite, et vit des aides qui lui sont octroyées par d'autres, comme l'Arabie saoudite ou l'Algérie. De visite à Alger, le 2 février dernier, le président tunisien Kaïs Saïed s'est vu remettre par son homologue algérien, Abdelmadjid Tebboune, un chèque de 150 millions dollars sous forme de dépôt de garantie pour «aider la Banque centrale de Tunisie à obtenir des financements demandés aux institutions internationales».

Vivant essentiellement du tourisme, la Tunisie aura perdu en deux ans 25% de ses recettes provenant de ce secteur, à cause de la pandémie du Covid-19. Aujourd'hui, une grande sécheresse menace son agriculture et cette nouvelle guerre la prive de blé, dont elle est aussi un gros importateur. Sur Twitter, une internaute d'origine tunisienne écrit: «J'ai eu ma grand-mère hier au téléphone, elle est inquiète. La Tunisie est au bord de la famine. C'est une des conséquences de la guerre en Ukraine et du réchauffement climatique, parlons-en!» Peut-être est-il temps d'agir...

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