Politique

Avec leur «procès en illégitimité», les oppositions actent implicitement une victoire de Macron

Temps de lecture : 6 min

Le président LR du Sénat, Gérard Larcher, a réactualisé une polémique déjà lancée en 2017. Mais cette année-là, c'était après le second tour.

Emmanuel Macron après le débat organisé avant le premier tour de la présidentielle par BFMTV et CNews le 4 avril 2017. | Lionel Bonaventure / Pool / AFP
Emmanuel Macron après le débat organisé avant le premier tour de la présidentielle par BFMTV et CNews le 4 avril 2017. | Lionel Bonaventure / Pool / AFP

«S'il n'y a pas de campagne, la question de la légitimité du gagnant se posera. Notre pays fracturé, endetté et confronté à de multiples problèmes a besoin de ce débat.» Tels étaient les mots du président Les Républicains du Sénat dans un entretien au Figaro, le 14 mars. Et Gérard Larcher poursuivait en affirmant que «le président de la République veut être réélu sans jamais avoir été réellement candidat, sans campagne, sans débat, sans confrontation d'idées. Tous les candidats débattent sauf lui. C'est un paradoxe!»

Ainsi, en quelques phrases et alors que la guerre lancée par Vladimir Poutine contre l'Ukraine domine l'actualité mondiale, le deuxième personnage de l'État (en cas de vacance de la présidence de la République au terme de l'article 7 de la Constitution) ou le troisième (dans l'ordre protocolaire, selon le décret n° 89-655 du 13 septembre 1989) jetait un trouble, sinon un doute, sur la légitimité du futur ou de la future locataire de l'Élysée. La seconde partie de sa déclaration montrait qu'il visait en priorité une personnalité: Emmanuel Macron, président sortant encore en exercice, et candidat à sa réélection.

Un «procès» déjà lancé après la présidentielle de 2017

Un «procès en illégitimité» de Macron avait déjà été lancé en 2017. La gauche de la gauche, La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon et ses soutiens médiatiques, étaient alors à la manoeuvre. Ils avaient attendu le second tour pour engager l'instruction à charge dudit procès. L'élément-clé était la comparaison du score obtenu aux deux tours de scrutin par le vainqueur de la consultation... par rapport à la population inscrite sur les listes électorales. Et non pas, comme cela s'était toujours fait auparavant, par rapport au nombre de suffrages exprimés.

Le premier temps de l'opération avait eu lieu entre les deux tours de l'élection présidentielle. Arrivé en quatrième position au premier tour à 618.540 voix de Marine Le Pen, elle-même deuxième derrière Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, qui «croyait dur comme fer être présent au second tour», selon l'un de ses anciens soutiens, adopte une position ambiguë: il refuse de donner une consigne de vote afin, dit-il, de préserver «l'unité» des insoumis. Il n'appelle donc pas à voter pour Macron et assure qu'il n'apportera pas sa voix à Le Pen.

L'explication ou le prétexte avancé, c'est le refus du chef de l'État de débattre soit en face à face avec un ou une adversaire, soit de débattre avec tous les candidats et toutes les candidates en lice.

En clair, le chef de file de LFI suggère à ses partisans de s'abstenir ou bien de voter blanc ou nul. Le but de la manoeuvre est de faire en sorte que Macron, dont il ne doute pas de la victoire, obtienne le score le moins élevé possible face à l'extrême droite. Un raisonnement diamétralement opposé à celui qu'il avait développé en 2002 en appelant à voter pour Jacques Chirac face à Le Pen père afin de permettre au représentant de la droite d'obtenir le score le plus élevé possible face à l'extrême droite. Autres temps, autres moeurs!

Un débat général d'avant-premier tour n'a jamais eu lieu

Après la présidentielle de 2017, le thème central de ces opposants de gauche sera donc la légitimité douteuse du nouveau président de la République, voire même son illégitimité avec à peine plus de 18% des suffrages au premier tour par rapport aux inscrits et «seulement» 43,6% au second. Cette antienne tournera en boucle pendant plusieurs mois.

Un tel type de débat, seul ou à plusieurs, n'a jamais eu lieu avant le premier tour avec le locataire de l'Élysée sortant candidat à sa réélection.

Voilà qu'elle revient en 2022 à la fin du mandat présidentiel de Macron. Mais cette fois-ci, c'est avant même le premier tour. L'explication ou le prétexte avancé, c'est le refus du chef de l'État de débattre soit en face à face avec un ou une adversaire, soit de débattre avec tous les candidats et toutes les candidates en lice –on va y revenir. Pour cette nouvelle saison de la série «Illégitimité quand tu nous tiens», les promoteurs se situent majoritairement à droite avec le soutien de poids du président du Sénat, ce qui n'est quand même pas rien.

Il est de bonne guerre que les opposants dénoncent la fin de non-recevoir du président-candidat, en oubliant au passage, toutefois, qu'un tel type de débat, seul ou à plusieurs, n'a jamais eu lieu avant le premier tour avec le locataire de l'Élysée sortant candidat à sa réélection, depuis les débuts de la Ve République. Ni avec le général de Gaulle (1965), ni avec Valéry Giscard d'Estaing (1981), ni avec François Mitterrand (1988), ni avec Jacques Chirac (2002), ni avec Nicolas Sarkozy (2012). «Je ne vois pas pourquoi je ferais différemment», se défendait Macron lors de son premier déplacement de campagne, le 7 mars.

La joute «projet contre projet» précède le second tour

Mieux encore, Chirac avait même refusé de débattre entre les deux tours avec son adversaire d'extrême droite, Le Pen père, après le coup de tonnerre du 21 avril 2002. Ce qui tendrait à montrer que la société politique française a profondément changé, puisqu'en 2017 un débat Macron-Le Pen a bien eu lieu avant le second tour. En 2012, Sarkozy expliquait son refus de débattre avant le premier tour, en usant d'une métaphore sportive: «On ne peut pas participer à la finale quand on n'a pas gagné la demi-finale, c'est la règle en sport!»

Les défenseurs de ce type de confrontation avant le tour de chauffe assurent que ce serait un moment hautement démocratique permettant un débat «projet contre projet». L'expérience des duels télévisés déjà organisés dans cette campagne électorale, à deux ou plusieurs, prouve qu'il n'en est rien. Car ils se transforment, au mieux, en monologues, et au pire, en pugilats verbaux assez éloignés du niveau de la controverse de Valladolid.

Mis à part que ce genre de rencontre est fréquemment inaudible, elle a surtout pour but de transformer le débat en spectacle télévisé, essentiellement destiné à faire de l'audimat, plutôt qu'en joute politique de qualité. S'il s'agit donc de faire un débat «projet contre projet» (et non pas le «procès du bilan» qui, du reste, est dressé par tous les adversaires du sortant, quotidiennement par tous les canaux de communication, ce qui est logique), le meilleur moment est l'avant-second tour où, effectivement, deux projets seront face à face pour être soumis au choix de l'électorat.

La saillie inconsidérée du président du Sénat

Est-il donc vraiment raisonnable, comme le fait Larcher, d'ouvrir un procès en illégitimité avant le premier tour? À cet égard, on peut noter que Mélenchon prend la déclaration du président du Sénat avec des pincettes. «Je respecte Gérard Larcher. Il ne parle pas pour ne rien dire, déclarait le candidat insoumis dans Le Parisien du 19 mars, mais je crois qu'il va un peu loin. En démocratie, la légitimité vient de l'élection. Celui ou celle qui sera élu sera légitime parce qu'il aura été élu.» Évidemment, dans l'esprit de l'ancien sénateur PS, la légitimité de l'élu serait indiscutable si la joute finale avait lieu... avec lui. Et qu'il en sortait vainqueur. Une prévision optimiste non dite n'est jamais inutile!

La sortie du président du Sénat a une portée qui dépasse largement la seule personne de Macron.

Cette prise de distance prétendument fraternelle de Mélenchon met en évidence le risque inconsidéré pris par Larcher, qui s'est fait reprendre de volée par Macron lui-même. «En toute sincérité, a déclaré le candidat-président en présentant son programme le 17 mars, quiconque est censé porter le suffrage universel et dont la légitimité procède des élus, ne devrait pas s'amuser à remettre en cause la légitimité de quelque élu que ce soit, y compris quand ce sont des gens qui ne lui plaisent pas.»

En tout état de cause, la sortie du président du Sénat a une portée qui dépasse largement la seule personne de Macron. Car instruire un tel procès avant même le résultat de l'élection jette, par avance, la suspicion sur la légitimité du gagnant ou de la gagnante du scrutin présidentiel, quel qu'il soit ou quelle qu'elle soit. Et c'est là que se situe le danger gravissime pour la démocratie.

Si l'on ajoute que cette saillie sénatoriale était dirigée, explicitement, contre le chef de l'État sortant, elle entérinait, implicitement, par voie de conséquence, sa réélection. Ce qui, avouons-le, n'est pas un fier service rendu à la candidate de la droite, Valérie Pécresse, et n'est pas une fulgurance politique de première qualité. Etait-ce bien raisonnable?

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