Sciences / Culture

La bibliopégie anthropodermique, ou l'art de relier les livres avec de la peau humaine

Temps de lecture : 7 min

Une bibliothécaire américaine nommée Megan Rosenbloom sillonne le monde à la recherche de ces raretés qui créent tant d'interrogations, aussi bien éthiques que politiques. Elle en a tiré un livre profond et riche, haletant et drôle.

Megan Rosenbloom, autrice de Des livres reliés en peau humaine – Enquête sur la bibliopégie anthropodermique. | Polly Antonia Photography via Flickr
Megan Rosenbloom, autrice de Des livres reliés en peau humaine – Enquête sur la bibliopégie anthropodermique. | Polly Antonia Photography via Flickr

En 2008, Megan Rosenbloom officiait comme guide bénévole au musée Rosenbach de Philadelphie, du nom de ce qui fut l'une des plus grandes sociétés de livres rares et de manuscrits. Non loin de là se trouvait le musée Mütter, abritant la collection de curiosités médicales accumulées par le docteur Thomas Dent Mütter au milieu du XIXe siècle. Il arrivait qu'après son service, l'étudiante en sciences des bibliothèques aille se balader au Mütter, où elle découvrait à chaque fois des spécimens qui lui avaient échappé jusqu'alors.

Un jour qu'elle s'attardait plus durablement sur une série de livres en cuir, exposés couvertures fermées, ce fut le choc et la stupéfaction: il était indiqué que certains des ouvrages entreposés là, ainsi qu'un portefeuille qui les accompagnait dans la même vitrine, étaient composés de peau humaine. D'après les cartels accompagnant ce pan de la collection, la composition pour le moins singulière de ces livres était totalement assumée par leurs fabricants et leurs propriétaires, qui s'enorgueillissaient de leur caractère luxueux.

Le pourquoi et le comment

Dès le prologue du livre qu'elle consacre au sujet, intitulé Des livres en peau humaine – Enquête sur la bibliopégie anthropodermique et édité par B42, Megan Rosenbloom s'interroge. Comment des médecins respectés pouvaient-ils utiliser un tel matériau pour créer les reliures de leurs livres? Pourquoi une telle pratique, qui aurait moins étonné de la part de Josef Mengele ou de Buffalo Bill (le tueur du Silence des agneaux, pas le chasseur de bisons), était-elle apparemment tolérée il y a encore 150 ans? Et pourquoi ces livres continuent-ils à circuler, presque comme si de rien n'était?

Rapidement fascinée par sa découverte, qui n'en était pas vraiment une puisque les livres en question étaient accessibles au public du musée Mütter, Megan Rosenbloom finit par se pencher plus en détails sur la bibliopégie anthropodermique, le nom donné au fait de relier des livres avec de la peau d'être humain. En 2015, elle entama des recherches sur le sujet. Celles-ci commencèrent par une vérification destinée à s'assurer que les ouvrages prétendument faits de peau humaine l'étaient bel et bien.

Elle a fondé l'Anthropodermic Book Project, projet de recherche destiné à identifier et à recenser les livres en peau humaine existant sur la planète.

Un an avant, raconte-t-elle (toujours dans le prologue, car le livre est très riche), «les conservateurs de la bibliothèque de Harvard avaient enfin découvert qu'un test scientifique simple pouvait être effectué» pour opérer une telle vérification. C'est à la bibliothèque Huntington, située dans la petite ville californienne de San Marino, qu'elle mena ses premières expériences. Un jour de 2015, accompagnée de deux chimistes, elle analysa d'abord la couverture du livre Anatomy Epitomized and Illustrated, manuel datant de 1737 et dont la reliure était annoncée comme faite avec de la peau humaine.

Ce jour-là, Megan Rosenbloom et ses deux collègues s'occupèrent également de ce qui semblait être un parchemin en peau d'homme, du moins si l'on voulait bien prendre pour argent comptant le texte inscrit dessus et expliquant sa provenance:

«Voici la peau d'un Homme Blanc, voler par un Peau-Rouge, Scalpé et écorché Vif ventre découpé. [...] Une peau Blanche volée est la Fiertai de la tribu. Les Peaus-Rouge d'Ulisses utilisent la Peau Pâle comme argent. [...] ARMÉE du Genl Sullivan. Luke Swaatland du Wyoming. 13 septembre 1779» (Les fautes comprises dans cette traduction signée Phoebe Hadjimarkos-Clarke sont bien évidemment volontaires, car destinées à retranscrire aussi fidèlement que possible les caractéristiques du texte original.)

Échantillon réduit

Depuis, Megan Rosenbloom ne s'est plus arrêtée. Avec ses deux camarades chimistes et le fondateur du musée Mütter, elle a fondé l'Anthropodermic Book Project, projet de recherche destiné à identifier et à recenser les livres en peau humaine existant sur la planète.

Entre le début de ses recherches et la phase d'écriture du livre, dont la version américaine (intitulée Dark Archives) fut publiée en octobre 2021, le collectif est parvenu à localiser une cinquantaine d'ouvrages au sein de collections publiques («et une poignée de plus détenue par des particuliers»), ce qui est à la fois beaucoup et très peu: «Étant donné ce maigre échantillon, écrit l'autrice, chaque résultat pourrait entièrement remodeler ce que nous savons de l'étendue de cette pratique.»

La couverture américaine du livre de Megan Rosenbloom. | Picador

Attention: localiser n'est pas authentifier. Sur le site de l'Anthropodermic Book Project, qui n'a hélas pas été actualisé depuis mai 2019 (en raison de l'écriture du livre?), les comptes sont clairs. À cette date, sur cinquante livres suspectés d'être reliés en peau humaine, dix-huit étaient bien recouverts de cuir humain, treize ne l'étaient pas, et dix-neuf n'avaient pas encore été testés. La plupart des ouvrages anthropodermiques recensés jusqu'ici se trouvent aux États-Unis, mais on en trouve également plus près de chez nous, comme par exemple à la Bibliothèque royale de Belgique.

Si la peau analysée est celle d'un hominoïde, alors elle est «presque certainement» de provenance humaine.

La méthode d'identification de la peau humaine consiste à en prélever un échantillon aussi petit que possible («si le prélèvement est visible à l'œil nu, il est amplement suffisant»), puis à le faire digérer par un enzyme, la trypsine. Il faut ensuite utiliser un spectromètre de masse pour créer l'empreinte peptidique massique du mélange. Pour reformuler, le mélange de cuir et d'enzyme est passé dans une machine qui analyse ses acides aminés et réalise un joli petit graphique qu'il n'y a plus qu'à comparer avec ceux recensés dans une base de données de familles d'animaux.

Concernant l'être humain, le seul risque est de confondre son empreinte avec celle d'un autre hominoïde (ou «grand singe»), famille à laquelle il appartient tout comme les chimpanzés ou encore les gorilles. Mais Megan Rosenbloom signale qu'elle n'a jamais entendu parler de livres reliés en peau de grands singes, et que par conséquent, si la peau analysée est celle d'un hominoïde, alors elle est «presque certainement» de provenance humaine.

Pourquoi le vrai, pourquoi le faux

Pour ce qui est des deux objets étudiés à la bibliothèque Huntington, ils donnèrent des résultats bien différents: si la reliure du manuel illustré d'anatomie de 1737 était bel et bien faite de peau d'homme ou de femme, le morceau de parchemin où figurait le texte n'était que du cuir... de vache. Le premier faux d'une longue série, ce que Megan Rosenbloom explique en toute simplicité par l'attrait de l'argent: «La rareté d'un objet réalisé en peau humaine et la curiosité morbide que cela génère déterminent sa valeur.»

Sur le site de l'université Brown (située dans la ville américaine de Providence), une mention particulière sur la fiche du livre The dance of death de Hans Holbein: «Par respect pour les restes humains contenus dans ce volume, il n'est disponible qu'à des fins de recherche scientifique. Actuellement, la bibliothèque n'accorde aucune permission d'en publier ou reproduire des images.» | Capture d'écran via Brown University Library

Les conséquences de ces mensonges, elles, sont potentiellement graves: par exemple, faire passer un morceau de cuir bovin pour un scalp d'homme blanc, c'est contribuer «à la diabolisation des Amérindiens et à la justification de la “Destinée manifeste” de la colonisation de l'Ouest américain». La question de l'utilisation de la peau humaine (ou de sa non-utilisation) soulève donc son lot d'interrogations, lesquelles sont aussi éthiques que politiques.

Chaque chapitre ressemble à une nouvelle historique, policière et existentielle sur les traces de gens complètement géniaux, complètement monstrueux ou complètement illuminés.

C'est dans cet univers que Megan Rosenbloom nous invite à plonger, au gré d'une écriture érudite mais accessible, pleine de pédagogie, d'esprit et d'humour. Elle y retrace cinq années de voyages à la recherche d'ouvrages anthropodermiques, raconte ses surprises autant que ses déceptions, bâtit l'historique de cette pratique sur la base des éléments qu'elle a pu réunir, réfléchissant aussi bien à ce que peut signifier le fait de produire ou collectionner de tels livres qu'au sens profond des mensonges et des mythes qui entourent le sujet.

La couverture française du livre, garantie sans peau humaine. | Éditions B42

Chaque chapitre ressemble à une nouvelle historique, policière et existentielle sur les traces de gens complètement géniaux, complètement monstrueux ou complètement illuminés. À condition de confier ça à des personnes talentueuses, une adaptation sous forme de série –est-ce qu'on dit encore série télévisée?– aurait sacrément de la gueule.

Pistes françaises

L'enquête de la chercheuse la mène sur des tas de pistes, y compris françaises. Ce sera le dernier spoiler sur ce livre qui se lit comme un thriller scientifique: en dépit de ce que l'on peut voir çà et là, des tanneries comme celle de Meudon, particulièrement visée par les rumeurs, n'ont jamais produit de reliure en peau humaine. Les principaux livres suspectés étaient en fait recouverts de peau de cheval.

Un seul ouvrage venu de notre pays continue à alimenter l'obsession de la chercheuse: un exemplaire de la Constitution de 1793, conservé au musée Carnavalet de Paris. Si Megan Rosenbloom a pu l'examiner au cours de l'un de ses voyages, elle n'a pas été en mesure de réaliser les analyses habituelles. Peu après son périple parisien, le musée a fermé ses portes pour travaux. C'était en octobre 2016.

Il a finalement rouvert au public en mai 2021, après la fin de la phase de recherche et d'écriture de Des livres reliés en peau humaine. L'autrice y écrivait: «Je ne suis pas sûre qu'analyser leur livre possiblement anthropodermique soit leur priorité absolue lors de la réouverture. Mais l'espoir fait vivre.» Oui, l'espoir fait vivre. Tout comme l'idée que certaines quêtes aussi fascinantes que celles-ci ne prendront jamais fin.

Newsletters

Pourquoi le ketchup gicle-t-il lorsque que la bouteille est presque vide?

Pourquoi le ketchup gicle-t-il lorsque que la bouteille est presque vide?

Surtout, rien ne sert de taper de plus en plus fort sur le flacon.

Voici à quoi ressembleraient les dinosaures aujourd'hui

Voici à quoi ressembleraient les dinosaures aujourd'hui

Le mélange d'un humain et d'un kangourou arboricole.

Pourquoi vous n'êtes pas d'accord avec votre thermostat

Pourquoi vous n'êtes pas d'accord avec votre thermostat

Ça peut être lui. Mais ça peut être vous.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio